Passer en zone libre
Jean-Paul Lien co-directeur des Ceméa Belgique (VEN 571)

Il y a une vingtaine d’années, dans notre association, tous les logiciels étaient propriétaires :certains logiciels avaient des licences valides, d’autres pas… et tout allait bien. L’utilisation de l’ordinateur était cependant plus limitée qu’aujourd’hui : tout le monde n’en avait pas un sur son bureau, on se partageait les ordinateurs à deux ou à trois, en fonction des besoins et, souvent, des envies. Certaines prises de notes se faisaient encore à la main, avec papier et crayon, le secrétariat s’occupant ensuite de la frappe informatique et de la mise en page. Petit à petit, l’utilisation des ordinateurs s’est généralisée, chacun-e commençant à taper ses textes et à les mettre en page de manière autonome. On s’est mis à envoyer de moins en moins de courriers et de plus en plus de courriels, à chercher de l’information sur internet, à créer son réseau de communication informatisé… Chaque salarié-e a dès lors disposé de son ordinateur personnel et la question des logiciels ne s’est pas posée : tout le monde connaissait les logiciels propriétaires utilisés couramment parce c’étaient les mêmes qu’à la maison, ceux qui étaient d’office proposés à l’achat d’un ordinateur ou bien parce qu’on y avait été familiarisé à l’école.


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Vous avez dit « logiciels libres » ?Tout est parti d’une initiative individuelle. Par curiosité, pour essayer, par défi, la personne responsable du parc informatique s’est mise à triturer une vieille bécane dont plus personne ne voulait. Après beaucoup de recherches et de chipotages, l’ordinateur a entamé une nouvelle vie avec les logiciels et système d’exploitation « libres », disposant même d’un accès au réseau interne de l’association. Le changement, à la fois des logiciels et du système d’exploitation, était radical. Mais tant qu’une seule personne était concernée, que c’était son choix, qu’elle se débrouillait bien et seule pour gérer les difficultés soulevées par cette nouvelle manière de fonctionner, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. Sauf que… à force de manipuler, de comprendre, de se renseigner, mais aussi de découvrir la portée politique sous-tendant l’utilisation des logiciels libres, la curiosité est devenue conviction et l’initiative individuelle s’est peu à peu transformée en envie de démarche collective.

Proposer ou imposer
Dans l’association, le passage à des solutions libres ne s’est pas décidé de manière collégiale, à partir d’une réelle envie de l’équipe, tant s’en faut. La plupart des salarié-e-s étaient réticent-e-s à « passer au libre » : pourquoi changer et abandonner un système qui fonctionne bien, quel intérêt ? Pour beaucoup, il s’agissait de l’impossibilité même d’envisager un changement d’habitudes et d’une crainte de perdre le (peu de) contrôle qu’ils-elles avaient du fonctionnement de leur ordinateur. Les choses se sont donc passées de manière progressive, en douceur et avec beaucoup d’accompagnement individualisé. À chaque occasion, que ce soit l’achat d’un nouvel ordinateur ou le remplacement de logiciels devenus obsolètes, la personne responsable de l’informatique installait d’office un système d’exploitation libre. Ce n’était donc pas un choix de la part des salarié-e-s, cela leur était imposé,avec parfois pas mal de résistance… mais chacun-e a été accompagné-e durant la phase de transition nécessaire. Le changement est par essence déstabilisant, d’autant plus si l’on n’y met pas du sens : le sujet des logiciels libres a été abordé à plusieurs reprises lors de réunions d’équipe à l’époque, afin que chacun-e puisse appréhender les raisons pratiques, financières, mais aussi philosophiques et politiques, qui motivaient le changement.

La nécessité d’accompagner le changement
La résistance au changement peut être grande si l’on touche à un outil de travail utilisé au quotidien et pour lequel toute une série d’automatismes ont été construits et toute une série d’habitudes prises. La plus grande difficulté du passage aux logiciels libres est l’insécurité générée par la perte de repères bien qu’elle eût été la même en changeant de version de Windows. La transition doit donc être accompagnée par une ou des personne(s)déjà familiarisée(s) avec l’outil, afin d’aider à créer de nouveaux repères et de permettre à chacun-e de se réapproprier la maîtrise de son outil de travail. Dans notre association, les résistances n’ont pas persisté longtemps et ont été levées lorsque les utilisateurs-utilisatrices ont réalisé qu’ils-elles pouvaient effectuer les mêmes tâches qu’avant sans soucis. Aujourd’hui, la grande majorité des postes de travail sont passés à un système d’exploitation libre et quelques postes restés sous Windows utilisent des logiciels libres au quotidien. Les seules exceptions sont les personnes qui utilisent des logiciels propriétaires spécifiques(comptabilité et graphisme) qui nécessiteraient plus d’adaptation en cas de changement.

Les freins et difficultés pour « passer au libre » à l’interne
Après le passage à un autre système d’exploitation ou logiciel, on entend souvent : « Où sont mes icônes ? », « La mise en page a bougé », « Je voulais installer tel logiciel et ça ne fonctionne pas sous Linux »… Effectivement, des choses ont changé, des fonctions n’existent plus ou ne sont plus au même endroit, les logiciels ne portent pas le même nom, les icônes sont différentes…Tous ces changements nécessitent du temps et de la recherche : il est nécessaire de lire les menus et les boîtes de dialogue pour s’y retrouver, il faut parfois demander de l’aide ou même aller chercher une réponse sur internet, via des forums de discussion. Choses que, pour la plupart, nous n’avons plus ou pas l’habitude de faire. Le passage aux logiciels libres induit ainsi une modification d’usage de l’utilisateur - l’utilisatrice, qui se voit contraint-e à être moins passif-ve face à sa machine. Ce dont certain-e-s n’ont pas forcément envie. On entend parfois aussi : « Si c’est gratuit, c’est forcément moins bien ». En effet, au-delà de la perte de repères évoquée plus haut et de la peur de la nouveauté, c’est aussi, étonnamment, une forme de méfiance envers ce qui est gratuit qui peut freiner la transition vers les logiciels libres. Le fait que ce soit non payant induit pour certain-e-s un côté non professionnel, non abouti, perfectible (mais quel logiciel ne l’est pas ?), voire peu fiable. Ces représentations négatives s’estompent généralement au fur et à mesure de l’utilisation des outils. Un dernier frein peut s’exprimer à travers des phrases comme « Pourquoi n’est-ce pas plus connu ? » ou encore : « Personne d’autre ne l’utilise, dans mon entourage ».Une difficulté pour faire connaître et pousser à l’utilisation des logiciels libres est leur discrétion face à la notoriété des logiciels propriétaires. Si vous demandez à quelqu’un avec quoi modifier une photo ou écrire un texte, on vous répondra certainement Photoshop et Word. C’est pourquoi il nous semble important d’utiliser des termes génériques (logiciel de traitement de l’image ou traitement de texte) afin de laisser la plus grande ouverture aux personnes et éviter de faire de la publicité malgré nous.

Et les préconisations dans nos actions
Que ce soit en formation ou en animation, l’outil informatique est actuellement peu exploité dans nos actions. Quand le besoin, l’envie se présentent, nous proposons aux participant-e-s d’utiliser le matériel en leur possession : leurs téléphones portables et tablettes pour filmer, photographier ou enregistrer des sons, leurs ordinateurs pour exploiter le matériau ensuite. S’ils-elles ne disposent pas des logiciels nécessaires pour la réalisation de certaines tâches, nous leur proposons d’office les logiciels libres qui conviennent et les accompagnons dans leur découverte de l’outil. Ce qui importe, de notre point de vue, c’est que les participant-e-s,jeunes comme adultes, soient en mesure de comprendre et d’exploiter au mieux les machines et les logiciels dont ils-elles disposent au quotidien quel que soit leur statut (libre ou propriétaire) ou qui leur sont facilement accessibles, les logiciels libres étant dans ce cas les plus pertinents. Quel est l’intérêt en effet de leur faire utiliser des machines ou des programmes qu’elles-ils n’auront plus jamais l’occasion d’approcher ? Le côté pratique de l’utilisation d’un outil prend le dessus sur tout le reste et tout changement dans le quotidien, dans les habitudes, est dès lors compliqué. Le côté politique ne peut prendre sens qu’à partir du moment où l’utilisateur-utilisatrice a retrouvé une forme de maîtrise du nouveau système qui lui est proposé. Le message à faire passer est qu’il existe des outils libres et gratuits, accessibles à tou-te-s et qui permettent les mêmes choses que les logiciels propriétaires. L’utilisation des logiciels libres oblige cependant à se mettre dans une attitude de recherche et donc à reprendre de la maîtrise sur les outils que nous utilisons. Des outils dont les mécanismes internes sont accessibles et que l’on a la possibilité de modifier, d’améliorer, de comprendre. Cette dimension est difficile à appréhender, car peu de personnes auront l’utilité ou l’envie d’aller voir « comment ça fonctionne », mais ce qui est important, c’est que cela soit possible. On pourrait ainsi faire le parallèle avec un moteur de voiture : soit on a le mode d’emploi, les outils pour le démonter, les pièces sont accessibles et on a le droit de l’ouvrir ; soit on se retrouve face à une boîte fermée que l’on a, ni le droit, ni la possibilité d’ouvrir et de comprendre. Si la voiture tombe en panne ou si on veut qu’elle fonctionne mieux, dans le premier cas, on pourra choisir de réparer, de l’améliorer seul-e ou avec d’autres, ou encore de passer chez le-la garagiste ; dans le second cas, seul-e le-la garagiste qui aura reçu l’autorisation, les outils et les secrets nécessaires pourra y toucher. Il nous semble que dans un mouvement d’éducation comme les Ceméa, il est indispensable de favoriser l’accès à des outils performants, qui donnent la possibilité à chacun-e d’être acteur et actrice de ses apprentissages.

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31/07/2018




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