Voir, recevoir, réfléchir ensemble


Ce texte, rédigé en juin 2001, a été publié dans la revue Ven n° 501 et reproduit par la suite dans la revue Alternatives théâtrales numéro double 78-79 consacré au festival d’Avignon, fin 2003. Accompagner d’abord des personnes, pas des productions artistiques. L’accompagnement, pour nous 1, (militants d’un mouvement d’éducation), c’est d’abord une histoire entre des personnes vivantes. Nous accompagnons des gens. Des spectateurs, auditeurs, visiteurs d’expos : c’est le plus évident ; mais aussi des metteurs en scène, des comédiens, plasticiens, musiciens, poètes, auteurs, conteurs...

Prioritairement (et je ne dis pas exclusivement), nous n’accompagnons pas des œuvres, que celles-ci appartiennent au(x) patrimoine(s), qu’elles soient des créations ou qu’elles fassent figure de productions d’avant-garde même si, pour accompagner efficacement les personnes, on doit effectuer tout un travail actualisé d’information sur ces productions et sur ce qui est dans leur périphérie. A une période où l’on constate une petite évolution, ce n’est pas le moment d’accentuer les dichotomies et de radicaliser ce qu’était, il y a peu de temps encore, la philosophie officielle du ministère de La Culture (pour ne pas dire des beaux-arts et du patrimoine) face au ministère de la Jeunesse et des Sports (pour ne pas dire de l’éduc-pop et du socio-culturel).

Le grand mouvement « d’éducation populaire » (le terme populaire qui a évolué mériterait une explicitation) auquel nous continuons d’appartenir s’est toujours intéressé aux deux versants : les personnes (récepteurs et artistes) et aussi les productions, les œuvres. Mais alors que Malraux, le responsable politique de cette séparation, à travers ses objectifs de décentralisation et de conservation s’intéressait d’abord aux œuvres (qu’il mettait il est vrai en relation avec le sacré, retrouvant par ce détour l’humain), l’éducation populaire, elle, s’intéressait d’abord et directement aux individus, des individus sociaux, appartenant à des collectivités humaines, sans opérer cette scission.

Il n’est pas honteux de mettre au premier plan les savoirs et les œuvres mais c’est un choix qui conduit à reléguer au second plan les personnes et/ou à ne voir en elles que des « consommateurs » de ces produits ou de ces biens culturels. Ceux qui font ce choix s’inscrivent de fait dans une perspective libérale, occupent alors d’autres places et assument d’autres fonctions. Pour ce qui nous concerne, nous ne sommes ni des conservateurs de musée, ni des chercheurs professeurs d’art, ni des journalistes détecteurs de modes, ni des marchands de spectacles ou des diffuseurs centrés sur le quantitatif et cela ne nous empêche pas, bien au contraire, de travailler (quand c’est nécessaire, c’est-à-dire souvent) avec eux.

Si j’insiste sur ce point, c’est que ma petite expérience personnelle me montre qu’il est très facile par souci d’efficacité et de réalisme de changer d’axe, de perdre son identité, de s’éloigner des conceptions initiales de « l’éducation nouvelle » en dérivant vers l’accompagnement d’œuvres ou de productions.

Aussi faut-il réaffirmer, pour mutuellement s’obliger à tenir le cap, que nous sommes d’abord au service des personnes, à l’écoute de leur patrimoine, de leurs parcours, de leurs histoires propres, de leurs goûts mais que le contact avec des objets artistiques ou la confrontation à d’autres pratiques plus quotidiennes ont pour nous de l’importance. Ils font fonction de révélateurs et surtout ils renvoient à des problématiques récurrentes vécues antérieurement par d’autres personnes, ceux et celles qui les ont produits, dans des espaces contemporains ou dans d’autres temps.

L’accompagnement, une fonction temporaire ne relevant pas d’un statut

L’accompagnement pour nous c’est une fonction, une fonction temporaire qui peut être exercée par des gens qui initialement ont des statuts différents : des professionnels ou bien des amateurs, des bénévoles militants - et cela qu’ils appartiennent au monde de l’éducation, de la médiation culturelle, de la « remédiation », de l’insertion sociale... Pour nous, accompagner ne débouche pas sur un statut d’accompagnateur et nous ne souhaitons surtout pas que cette fonction devienne une profession, qu’elle soit, elle aussi, encadrée juridiquement pour être reconnue et que soit créé un nouveau diplôme d’Etat d’accompagnateur ou une « qualification » susceptible de générer l’existence d’une nouvelle catégorie de « p’tits boulots ». « Accompagnateur », pour nous, ce n’est pas « médiateur » et cela doit rester le pendant de ce qu’est le « dramaticien » dans le domaine de l’animation des activités dramatiques.

Peut-être n’est-il pas inutile de faire remarquer d’ailleurs que, plus qu’un cursus universitaire pré-fabriqué, la formation à l’accompagnement artistique ou culturel, c’est d’abord un travail d’autodidacte mais aussi une autoformation réalisée au sein d’un groupe, d’une association - il ne s’agit pas de développement strictement personnel et on pourra lire à ce propos ce qu’écrit Joffre Dumazedier.

Mettre en jeu des relations singulières mais au sein de groupes

L’accompagnement tel que nous l’envisageons met bien en jeu des relations interpersonnelles et singulières mais il s’appuie constamment sur le groupe. Sans l’existence des autres (je pense ici aux pairs plus qu’aux accompagnateurs), sans leur présence active permettant les échanges, les confrontations des goûts (« Vers le goût des autres »), les investissements affectifs mutuels, les subjectivités mises en mots, la fonction d’accompagnement ne peut s’exercer dans l’optique qui est la nôtre. La relation duelle à celui qui a le statut principal de détenteur du savoir ne correspond pas à la réalité de ce que nous souhaitons proposer. Et lorsqu’on programme un « séjour atelier », c’est d’abord la présence de ces autres participants qui nous sont initialement inconnus que l’on propose. Ce que l’on « vend » d’abord, ce n’est pas la relation du participant avec l’animateur ou avec l’équipe assurant l’accompagnement (aussi qualifiée soit-elle... et il vaut mieux qu’elle le soit), mais l’espoir que ces relations entre les membres du groupe existeront qu’elles seront intéressantes pour tous et que l’équipe « d’animation » fera ce qu’il faut pour aider à ce que ces échanges existent et se développent.

D’autre part, chez ceux qui recherchent cette aide, et qui viennent pour être logés dans des écoles durant un festival, le désir/le besoin d’être avec d’autres n’existe pas seulement au niveau de la vie quotidienne et de ce qu’on appelle l’animation, mais au niveau d’un « voir-recevoir » et d’un « réfléchir » ensemble, d’un souhait d’aller au spectacle en petits groupes, « accompagnés » d’autres spectateurs que l’on connaît un peu et avec lesquels des échanges pourront facilement s’engager ; c’est sans doute là une manière de lutter contre la solitude que cette volonté de sursocialiser le fait d’aller au spectacle (assister à un spectacle vivant étant déjà en soi une envie d’être avec les autres ou au moins de vibrer à côté d’eux). Et la sortie « familiale » alors ?... Même si le premier lieu d’un accompagnement c’est ou ce devrait être la famille, accompagner son enfant, son ami(e) ou même une personne moins proche, en relation duelle, ça n’est pas la même chose qu’accompagner un groupe, cela ne met pas en jeu les mêmes stratégies ; quant à la place prise par les affects et la manière dont on les gère, la différence est grande 2.

  • L’accompagnement porte le plus souvent sur des formes « artistiques » mais fondamentalement il doit rester, au sens large, « culturel ».

Fréquemment nos interventions ont comme support un objet, une production, une « création » reconnue et qualifiée socialement d’artistique (c’est ce que l’utilisation du mot culturel au sens étroit veut signifier) et il faut constater d’ailleurs que cette reconnaissance/validation du label « artistique » fait de moins en moins l’unanimité. L’essentiel n’est pas là. Revendiquer à l’intervention un caractère « culturel » c’est signifier pour nous que l’intervention va permettre, au-delà du support, d’aider des personnes à créer du lien entre ce qui relève du patrimoine individuel de chacun (et qui est le résultat de nombreux métissages antérieurs, d’histoires singulières et d’appartenance à des petits groupes culturels et sociaux), et ce qui relève du patrimoine collectif - ce que l’on considère encore comme constitutif de l’universel, même si aujourd’hui plus qu’hier cet universel, qui a directement à voir avec les valeurs et l’évolution de bien d’autres éléments, est en crise 3.

Si l’on a plus facilement recours à l’artistique qu’au quotidien le plus prosaïque ou qu’à l’art dit populaire, c’est d’abord parce qu’aujourd’hui le rapport à l’art suscite souvent des demandes d’aide. Il faut redire que l’accompagnement (en amont notamment) ne doit pas revêtir un caractère systématique mais il faut bien reconnaître qu’il est parfois indispensable si l’on ne veut pas passer totalement à côté de la proposition faite en restant deux heures à se sentir idiot ou insensible, à s’ennuyer, à jalouser ceux qui apprécient, à être seul et à regretter d’être venu. Il y a en effet des questions de règles de jeu, de codes de lecture qui ne peuvent plus être « naturellement » transmis du fait même de leur diversité. Mais la raison principale de ce choix qui est fait, c’est que l’art exacerbe, amplifie la réception sensible, affective et intellectuelle. C’est le propre de l’art (et à un degré plus ou moins universel à l’intérieur d’une même « culture »), d’avoir un pouvoir de provocation ; et s’il n’arrive pas toujours à commotionner, il est mis en demeure d’émouvoir, de déranger, de remuer, de faire réfléchir, d’enthousiasmer ou d’apaiser mais surtout il ne doit pas laisser indifférent. Evidemment tout ne baigne pas dans la pureté émotionnelle initiale ! L’objet d’art n’est pas délié de sa valeur marchande ou de sa médiatisation car ce sont elles qui ratifient une reconnaissance accordée par quelques-uns et qui assurent la notoriété de l’œuvre et/ou de son auteur. Mais que l’art soit devenu un espace majeur de placement, de spéculation financière ou de blanchiment d’argent sale n’est pas, pour ce qui nous concerne ici, l’essentiel. On peut, et c’est heureux, rester indifférent devant un tableau qui a été estimé à un prix exorbitant !

Permettre à chacun d’élargir ses horizons en étant actif quels que soient les supports proposés

Accompagner, cela consiste à aider des personnes à trouver du plaisir à bouger, à élargir des horizons, à changer de point de vue, à rester en mouvement,et non à contraindre des gens à accomplir un devoir pénible-hygiénique de découverte ou de lutte contre la sclérose sensible et intellectuelle.

C’est pour cela que l’accompagnement ne doit comporter aucune injonction et aucun jugement définitif sur les goûts des personnes ; mais c’est aussi pour cela que l’on cherche plutôt à « mettre en appétit » en proposant, avant d’aller écouter ou voir, des « angles d’attaque » variés permettant l’entrée par des voies différentes, plutôt que des apprentissages systématisés et ce qu’il conviendrait d’appeler, dans une acception scolaire, une « éducation artistique ».

En jouant le rôle de miroir mobile, l’équipe qui accompagne peut aider chacun à réaliser des prises de conscience sans tenir pour autant la place d’un directeur (artistique ou culturel) de conscience, ou de faire fonction de maître à penser.

Accompagner cela ne peut pas se limiter à une approche strictement sensible qui, par méfiance ou par souci d’être plus démocratique ou plus proche des défavorisés, ferait l’économie de « la mise en mots ».

Bien au contraire c’est seulement parce qu’il y a cette verbalisation, cette « sanction » (à la fois séparation et reconnaissance) par le mot qu’il peut y avoir échange, délibération, mémorisation et évolution. Echange ne signifie pas nécessairement glose ou prétexte à numéro de rhéteur mais mettre en mot, c’est mettre à distance et c’est en même temps exercer sa créativité.

Il n’est pas juste d’opposer une approche sensible que l’on propose à travers des pratiques de joueurs et de spectateurs à une approche intellectuelle consistant à créer des mises en rapports à travers des discussions. Organiser des ateliers pour spectateurs, proposer des retours sensibles ne sont pas encore des pratiques très fréquentes et il est nécessaire de continuer à les promouvoir mais cela peut se faire sans les opposer à une activité de verbalisation qu’on considèrerait nécessairement comme du bavardage. De plus, il ne faut pas laisser croire que l’aide à la « mise en mots » soit un accompagnement facile à réaliser. Il s’agit d’un travail d’écoute et de reconnaissance rapide où il faut associer, créer du lien, mettre en perspective, joindre, séparer, dissocier ou délier sans conceptualiser à la place des autres et cela demande l’acquisition (par le vécu) de nombreux repères.

Quand elles ne sont pas exclusives, les deux approches sont complémentaires et irremplaçables : là encore c’est un équilibre qu’il faut chaque fois trouver.

Jac Manceau, Responsable du groupe national Jeux et théâtre des Ceméa. Secrétaire général de l’association Centres de jeunes et de séjours du festival d’Avignon

Centré d’abord sur le récepteur, cet article ne mentionne pas dans son titre le "faire" - "réaliser" ; celui-ci conserve pourtant, poiur nous, une grande importance et la triologie "recevoir, Réaliser et Réfléchir" reste, dans sa complémentarité, tout à fait pertinente.

1. Je ne reviendrai pas dans le détail sur ce qui nous fait préférer le terme d’accompagnement à celui de médiation, mais j’estime utile de faire ici quelques rappels succinct, et ce faisant d’insister sur quelques points. 2. Je ne veux pas dire que, pour celui qui accepte d’accompagner un groupe, cela demande une implication personnelle moins grande ; simplement elle est autre du fait que ce qui s’y joue est plus symbolique et du fait aussi que l’existence du groupe, rend cela, en principe, moins compliqué. 3. Il n’est pas question pour autant de donner démagogiquement, dans ce qu’on appelle le différentialisme" culturel.



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  • Jac Manceau

  • 31/05/2001
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