||janvier 2007
URGENCE
Comment repérer les futurs délinquants
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Dans un département, quelque part en France, est arrivée, subrepticement, aux enseignants, la prescription de remplir une échelle d’évaluation du comportement. Cela s’est fait sous couvert du service public de la médecine scolaire, dans des documents classiques servant à attirer l’attention des enseignants d’école maternelle sur des déficits sensoriels ou sur des problèmes de santé relevant en effet de la médecine scolaire et de la compétence médicale [*]. Le mot comportement faisant appel à la notion d’observable, sans projection de la part de l’observateur sur l’observé.
Cette prescription est destinée à chaque enseignant afin que celui-ci se prépare à un entretien avec le médecin scolaire en ayant rempli préalablement et pour chaque élève une grille de cotation dans laquelle figurent des items de registres très hétérogènes et qui sont tous déclarés comme des « observables » indépendants de l’observateur puis tout à fait additionnables. Par exemple :
- A de la difficulté à se concentrer ou à fixer son attention ;
- taquine ou brutalise les autres enfants ;
- manque de confiance en lui ;
- montre une tristesse excessive ;
- impulsif, démarre avant d’avoir compris ce qu’il faut faire, ne prend pas le temps de réfléchir ;
- s’oppose, fait le contraire de ce qu’on lui dit ;
- est facilement blessé ;
- pleure ou rit trop, facilement triste ;
- n’achève pas ce qu’il fait, abandonne facilement, manque de persévérance ;
- suce son pouce, se sépare difficilement d’un objet familier ;
- a des comportements de retrait ;
- pense qu’il ne pourra pas réussir...
Observons tout d’abord que ces « observables » ou pseudo-observables, quels qu’ils soient, ne relèvent ni de la compétence médicale, ni de celle des enseignants. La reconnaissance et la mesure de la fréquence de ces « comportements », - il s’agit d’une échelle dans laquellechaque item doit être coté de 0 à 3 - nécessite des compétences psychologiques spécifiques pour des psychologues professionnels ayant appris la nécessité de refaire pour chaque rencontre avec un autre le travailnécessaire pour différencier le soi du non-soi et pour reconnaître les aveuglements du processus de l’identification projective et des effets des collages diagnostics même faux.

Observons également que cette liste de comportements fait complètement abstraction des contextes singuliers et de la dynamique des interactions et des relations où ils apparaissent. Elle fait abstraction des situations de groupe au cours desquelles ces comportements sont apparus et sont « observés « ou font l’objet d’une attribution puisque tous ces items ne correspondent pas à des comportements observables. Avec un tel instrument d’évaluation, terme qui veut dire : « donner une valeur à » ... Qui délie ou exclut le sujet de son contexte ? En focalisant sur la psychopathologie individuelle, et en privilégiant implicitement une causalité biologique, un destin génétique surdéterminant, on passe sous silence la psychopathologie ordinaire et les effets pathogènes de nombre de fonctionnements collectifs.

La « reconnaissance » de ces items et de leur intensité - déclarés implicitement mesurés et mesurables « scientifiquement » - devrait permettre, comme le collectif « Pas de zéro de conduite à trois ans » l’a dénoncé, de prédire qui sera délinquant et donc, en toute logique, qui ne le sera pas. Avec, semble-t-il, 48 000 primo-délinquants comptabilisés à l’adolescence chaque année en moyenne, on devrait supposer, qu’à l’avenir, nous devrions pouvoir repérer à trois ans, 48 000 futurs adolescents délinquants.

Les enseignants d’école maternelle, tout comme les autres professionnels de la petite enfance n’ont pas besoin de telles grilles pour percevoir les difficultés des jeunes enfants et leurs façons de les exprimer. Aider les enseignants à comprendre les expressions des difficultés vécues et à les gérer, pour une part d’entre elles, est possible, déjà réalisé parfois. Je ne développerai pas ici les groupes d’analyse inspirés de la méthode Balint, au cours desquels les enseignants peuvent analyser ce qui advient dans l’espace scolaire et comprendre ce qui s’y joue, se répète, et comment par un travail psychique en groupe, on peut apprendre à déjouer les mises en scène de scénarii singuliers ; ce qui aide les enseignants à se resituer et à aider eux-mêmes ensuite leurs élèves à transformer quelque chose, en faisant l’expérience que le groupe des personnes, des autres élèves et la personne du maître ne sont pas des figures hostiles d’un scénario interne qui se répète.

Troubles de conduite sous couvert de science
Le problème principal auquel il faut s’atteler n’est donc pas dans le soi-disant diagnostic précoce, ou dans l’élaboration de grilles mais dans les capacités de la société à proposer :
- Des modes d’accompagnement des enseignants pour qu’ils puissent, en ce qui les concerne, faire face à ce type de défense des enfants. Je veux parler de défenses violentes, envahissantes, destructrices des liens et qui empêchent la mobilisation de chacun sur la tâche de base de l’école et de chacun dans l’école ;
- des modalités appropriées de prise en charge des jeunes enfants ;
- et des accompagnements utiles de leur famille.

Où sont les structures et les moyens pour cela ? Pour faire face aux enfants turbulents et difficiles à supporter, la seule réponse du rapport de l’INSERM sur le dit trouble des conduites, sous couvert de science, est : pharmacopée et TCC = thérapie comportementale cognitive (qui correspond à de la rééducation normative le plus souvent de bon sens, mais ce qui veut dire qu’il n’y a rien là de thérapeutique. Médicaments et TCC sont seules recommandées, associées ou non.

Une grave carence
Cette conclusion est ignorante des travaux déjà réalisés depuis longtemps sur le terrain, qu’ils soient ignorés de l’instance politique, est très embêtant et très dommage, qu’ils soient ignorés des experts commandités par l’INSERM est inacceptable. Ce qui est grave, c’est que l’INSERM a commandité plusieurs rapports successifs de la même teneur. Dans ce rapport sur le Trouble des conduite, comme dans d’autres rapports antérieurs, les « experts » ne donnent aucune suite aux nombreuses publications qui apportent d’autres éclairages et d’autres modes de prise en charge, ne clivant pas corps, psyché et socius.
Cette grave carence de ce rapport tant pour dénoncer l’absence de statut scientifique au terme fourre-tout de trouble des conduites que pour souligner l’ignorance des experts concernant la littérature scientifique en matière de prévention a été rappelée le 14 novembre 2006, dans un colloque organisé par l’INSERM, dont j’étais. En conclusion de cette journée, et grâce aux protestations de l’ensemble des personnels de la petite enfance, et notamment grâce à l’action du collectif « Pas de zéro de conduite à trois ans », l’INSERM s’est peut-être engagé à changer ses méthodes de travail en matière d’expertise. Espérons que ce frémissement d’engagement sera transformé en réalisation et que les différentes approches scientifiques de ces « objets » hypercomplexes que sont les conduites et les inconduites humaines, individuellement et en groupe, seront utilisées.
Jusque là, on peut dire de certaines des études de l’INSERM comme celle du Trouble des conduites, qu’elles ont été confisquées par une orientation, et qu’elles ont donné l’impression qu’elles avaient seulement pour visée de prouver la scientificité supérieure sinon exclusive des méthodes utilisées pour aboutir à leur énoncés terminaux. On peut donc avoir un doute sérieux sur l’intérêt réellement porté par leurs auteurs aux « objets » d’investigation ou aux souffrances psychiques et sociales qui se montrent au plus jeune âge par des défenses violentes tournées contre soi ou contre l’autre et aux problèmes de santé publique.

André Sirota
Professeur de psychopathologie sociale, directeur de recherche, Président de la Société Française de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe



Notes :

[*Partie intégrante de la mission de santé publique.


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  • André Sirota

  • 31/12/2006
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