Qu’est-ce qu’un stage de formation ? (André Sirota)

C’est en 1937, qu’avec Gisèle de Failly et Henri Laborde, ceux qui allaient créer l’association des CEMÉA en 1947, ont inventé les premiers stages de formation pour préparer les futurs moniteurs et cadres des colonies de vacances. Par une obligation que s’est donnée la société en 1936, les parents, partie prenante des classes laborieuses, venaient de bénéficier d’une période annuelle de congés payés. Jusque là inconnues, les vacances étaient alors instituées par la loi. Pour que les parents puissent en profiter tout en étant rassurés sur l’accueil de leurs enfants, il y a avait lieu d’imaginer parallèlement un modèle offrant aux enfants l’occasion de vivre dans un environnement collectif dépaysant et éducatif à la fois. À cette fin, former des cadres et moniteurs pour cette nouvelle responsabilité à concevoir ouvrait un nouvel espace du possible pour faire avancer les idées et les pratiques en éducation.


Les fondateurs des Ceméa étaient animés par l’esprit des Lumières et soutenus par le mythe du progrès, caractéristiques de la société moderne dont l’histoire était conçue comme un processus continu d’émancipation, grâce au développement des sciences éclairées par la raison et au développement de la raison éclairée par les sciences et leurs avancées progressives. Habités par les idées de l’éducation nouvelle et des méthodes actives, ils ont eu l’intuition de stages de formation intensifs et résidentiels d’une durée suffisante : dix à onze jours consécutifs.
Au centre de gravité de l’éducation nouvelle, figurent quelques principes majeurs ; Tout en nous appuyant sur ces principes, tels que nous les a légués Gisèle de Failly (1957) , j’en rappelle ici quelques-uns seulement dans une nouvelle formulation ou extension. La reconnaissance de l’enfant comme une personne à part entière mais inachevée à la naissance, qui a donc besoin d’un entourage sécurisant et étayant, plein de sollicitude envers lui. L’enfant est porteur d’un projet intime, original et constructif qui se déploiera si les prédécesseurs prennent soin de concevoir l’environnement propice pour cela. Un désir de grandir, de s’élever le pousse, s’il n’est pas trop molesté. Ce travail de grandir passe par l’expérience personnelle en relation avec d’autres, d’où l’importance de l’aménagement du milieu dont le milieu social, relationnel ou éducatif pour en faire un espace intermédiaire à la fois rassurant et tremplin pour aller au-delà, donnant le courage d’aller se risquer vers l’inconnu sans prise de risque immodérée. D’où l’importance de l’invention de médiations multiples vers les apprentissages, diversifiant les portes d’entrée dans le monde qui rendent possible aux nouveaux venus de mobiliser et d’investir leur énergie. Ces médiations doivent être conçues de telle façon que chaque enfant, avec sa singularité propre, se sente attendu dans le monde, sans être entravé par un excès d’attention, sans être lâché dans le vide, et puisse aller vers les « objets » du monde extérieur, vers les autres, pour faire ses propres expériences, puis se trouve dans les conditions de les intérioriser psychiquement, ce qui suppose des lieux adaptés à son âge pour une prise de parole, pour analyser ses expériences et les penser en confrontant ses analyses avec celles d’autres enfants et des aînés. Telle est la démarche qui permet non seulement de vivre une expérience mais aussi de s’en enrichir intérieurement. Sinon, l’expérience ne se constitue pas comme telle. Elle passe aux pourtours de soi comme l’eau sur les plumes d’un canard. Ou bien l’être humain s’en intoxique, quand il laisse en lui comme un dépôt encombrant sa psyché, les traces d’une expérience non digérée et non liée, sinon traumatique, c’est-à-dire non conquise.
L’engagement dans un stage n’est pas acquis
Soulignons que les animateurs d’un stage de formation qui réfèrent leur action à l’éducation nouvelle sollicitent la participation de chacun aux différents moments de la vie quotidienne et pas seulement aux séquences et activités de formation. Eu égard à l’importance et à l’étendue des responsabilités à assumer dans des fonctions éducatives, en centre de vacances par exemple, un stage doit éveiller un intérêt, susciter un engagement dans la formation qui n’est pas acquis en début de stage, malgré les propos que l’on peut entendre lors de présentations. En effet, quand on va en formation, on est peu ou prou ambivalent. On peut aisément camper sur une position défensive face à tout ce qu’il y a à apprendre, à découvrir, à l’effort à fournir pour entrer en contact avec des « objets » de formation, avec une activité. On est plus ou moins ambivalent du fait des efforts à fournir pour entrer en relation avec d’autres. On est plus ou moins bien disposé à accepter de se mettre à la place de stagiaire, d’apprenant. Surmonter cette résistance suppose d’accepter de renoncer à une « forme » déjà établie, à un état antérieur et aux bénéfices psychiques que cet état a fourni. Ceci, même si dans une autre partie de notre espace psychique, nous sommes insatisfaits de cet état. Bien sûr, tout cela procède autant de processus conscients qu’inconscients. À l’intérieur de chacune et de chacun, la psyché est multiple, complexe, contradictoire. Ce que nous voulons dans un sous-système de la vie psychique, nous pouvons le refuser dans un autre sous-système, tout cela à notre insu. Rien n’est simple, sinon, on s’en serait aperçu.

Une disponibilité à percevoir l’inadvenu, pour soi ou pour les autres

Un stage est fait pour provoquer une mise en mouvement volontaire, une nouvelle réceptivité, une disponibilité à l’inadvenu. C’est à cette condition qu’un stage peut favoriser une transformation d’un stagiaire qui forgera en lui de nouvelles possibilités, le préparera à des responsabilités ultérieures, en centre de vacances par exemple, ou dans l’enseignement, puisqu’au début de cette histoire des centres de vacances collectives pour des enfants d’âge scolaire ou préscolaire, qui est en même temps un peu l’histoire des CEMÉA et d’autres organismes de formation, c’est autour de 90 % environ des cadres et moniteurs qui étaient instituteurs ou se destinaient à l’être jusque dans les années dix neuf cent soixante dix. L’expérience du stage de base et de son encadrement a constitué pour nombre d’instituteurs une instance formatrice irremplaçable et irremplacée aux métiers de l’enseignement. La plupart s’en souvient toujours.
Du fait des mutations accélérées de la société dans les dernières décennies du 20e siècle, les Pouvoirs Publics qui, après la Libération, ont soutenu ces dispositifs, se sont désengagés progressivement à partir des années dix neuf cent soixante dix. En 2008, ils se sont montrés bien disposés à donner le coup de grâce aux associations laïques d’éducation populaire et d’éducation nouvelle qui, depuis plusieurs décennies, prennent en charge de larges secteurs d’interventions sociales intermédiaires, pourtant si nécessaires au ressourcement des individus et des liens, à la préservation d’espaces de médiation que les jeunes générations, en mal d’intégration sociale, peuvent rejoindre.
L’incroyable et continu amenuisement de cet engagement des politiques publiques et l’amputation conséquente des structures et espaces sociaux intermédiaires voués à l’intégration si complexe de la jeunesse — notamment dans la société actuelle — prend le sens d’une rupture du contrat social dans ses dimensions manifestes et implicites. Ce rétrécissement crée les conditions d’une désinstitutionalisation de la jeunesse. Or, il faut attirer l’attention sur le sens du terme instituer. Instituer veut dire mettre en état d’exister. Instituer, c’est faire exister socialement et politiquement dans la cité des êtres humains. Sommes-nous dans une ère, de refus de faire exister et de destitution ?
L’instance centrale du pouvoir politique ne voulant plus assumer sa responsabilité sociétale vis-à-vis de la jeunesse dans son ensemble, la jeunesse exclue du processus social, une partie de celle-ci au moins, la plus vulnérable, n’est pas disposée à recevoir et à apprendre, puisque la contrepartie politique et socio-intégrative n’est pas assurée.
À quelles conditions un stage peut-il être « formateur » ?
C’est dans ce contexte, très sommairement décrit, que des stages de formation continuent d’être organisés, pour préparer des jeunes et des moins jeunes à des rôles éducatifs d’encadrement dans des centres de vacances collectives avec ou sans hébergement, ou à d’autres responsabilités d’encadrement éducatif, d’intervention ou de médiation sociale ou, par exemple, de remédiation scolaire. Mais, veut-on, autant qu’antérieurement, consacrer la durée incompressible nécessaire pour que les conditions de bases rendant possible un espace de formation soient instaurées, pour que des effets de formations soient produits ? On peut en douter. La mode est au « temps réel », à l’immédiateté, à la précipitation, à la performance, laquelle n’est mesurée qu’à l’aune d’unités fabriquées pour qu’elles soient additionnables et transformables en tableaux et graphiques. Peu importe que ces unités soient fictives et n’aient aucun rapport avec la réalité qu’elles prétendent représenter, qui est infiniment complexe ; pour que la réalité soit mise en conformité avec sa fiction, il suffit de croire à plusieurs que la réalité est ainsi figurée pour qu’elle tombe — bien illusoirement — dans l’escarcelle de notre maîtrise ; on peut alors croire que l’on contrôle les situations et le processus social. Nous sommes en pleine pensée magique, comme dans les sociétés anciennes, qui tenaient grâce à la conviction partagée que le mythe qui racontait le récit de ces sociétés, dont celui des origines avait un fondement de vérité, non pas une vérité de nature mythique, mais scientifique. Précisons que les mythes sont indispensables, à condition qu’on n’oublie pas qu’ils sont des mythes. Mais quand on se laisse prendre par la pensée magique, les réveils sont brutaux.
Dans ce contexte, on observe que tout se passe comme si, il y avait un accord tacite et une pression explicite pour diminuer le temps passé en stage pour renoncer aux conditions propices à l’efficacité des dispositifs de formation. On entend, par exemple, que les stages coûteraient trop cher, alors que leurs prix sont bien en dessous de ce qu’ils coûtent. Tout se passe comme si on était devenu ignorant des conditions à instaurer pour qu’un dispositif de formation puisse être effectivement formateur. C’est pourquoi, il nous a semblé nécessaire de revisiter "les fondamentaux" d’un stage de formation, quelles que soient les responsabilités auxquelles il prépare.

Qu’est-ce qu’un stage ?
L’histoire du mot stage et de son sens peuvent se résumer comme suit : ce mot provient du latin médiéval stagium et de l’ancien français estage qui désigne quelqu’un qui est arrêté, que l’on a arrêté dans un entre-deux qui le contraint à un séjour en période probatoire. Si cette période ainsi passée s’avère probante, le stagiaire peut ensuite accéder à la position reconnue pour laquelle il s’est préparé. Le stage est fait pour passer d’un avant à un après et pour changer de place dans le corps social et lui permet d’accéder, à des degrés variables, à un nouveau statut de reconnaissance sociale ou professionnelle, c’est-à-dire politique.
De nos jours, le même mot stage inclut cette dimension mais d’autres aussi. Il désigne toujours cette période d’arrêt obligé de l’individu mis entre deux états et qui y séjourne. Il désigne aussi les dispositifs de formation eux-mêmes que les prédécesseurs — déjà formés et intégrés au système social ou professionnel — mettent en œuvre pour rendre l’expérience du stage bénéfique pour l’individu. En outre, si l’accès à une reconnaissance de compétences nouvelles est possible grâce au stage et aux apprentissages qu’il facilite, de nos jours, l’intégration du stagiaire dans un nouveau statut, à l’issue de cette période n’est, quant à elle, pas assurée, même lorsqu’il a donné preuve de ses nouvelles compétences. D’où, comme nous l’avons déjà souligné, un facteur de résistance supplémentaire à l’entrée en formation. D’où sans doute aussi le symptôme d’une maladie politique de la société actuelle qui multiplie les haies et les évaluations, reculant toujours plus l’entrée dans la vie et rendant cette installation toujours plus précaire.

Un arrêt transitionnel entre deux états
Se former cela veut dire travailler en vue de se donner une nouvelle forme ; il ne s’agit pas là d’un ravalement de façade, d’un changement de peinture superficielle sur son enveloppe corporelle, sur son visage, laissant intact ce qu’il y a à l’intérieur de soi. Se former, cela veux dire accepter d’entrer dans un processus de changement personnel. Comme on ne démarre pas informe mais en ayant une forme déjà acquise en des étapes antérieures de sa vie, une nouvelle formation implique l’abandon de formes antérieures. C’est bien là la difficulté : l’intériorisation d’un nouveau savoir, savoir-faire, ou savoir-être nécessite un renoncement aux savoirs déjà acquis non pour les évacuer complètement mais pour les remanier en les mettant en relation avec des savoirs nouveaux, mais ce peut être aussi pour les écarter complètement ou les ranger autrement dans sa psyché en les reconnaissant, le cas échéant, comme théories infantiles avec leur fondement fantasmatique, creuset de désirs et d’énergie. Cette opération suppose une période plus ou moins longue de suspension des certitudes et un dégagement des identifications qu’elles ont permises et qui font partie intégrante des repères d’identité et de notre personnalité. Apprendre suppose donc pour chacun une prise de risque, une mise en suspension, une période de relative fragilisation, pendant laquelle les repères habituels du jugement et d’une rationalité acquise sont mis à distance, libérant en soi une suffisante disponibilité et une suffisante énergie pour recevoir de nouvelles données, pour se laisser altérer par de nouvelles expériences et par ce que nous en éprouvons, pour élargir notre sensibilité même, pour augmenter notre territoire psychique, comme l’a écrit Nathalie Zaltzman dans son bref et bel ouvrage intitulé L’esprit du mal (2007) .
Des règles de travail
Cette nécessité peut être regardée d’un œil suspicieux. Voudrions-nous fragiliser autrui pour le tromper, puis le manipuler ? Il n’en est rien, car les règles de travail d’un stage de formation sont énoncées explicitement et valables pour tout le monde, y compris ses formateurs qui les énoncent et sont chargés de les garantir. Tous y compris eux y sont également soumis. Un stage de formation est un espace social régi par les principes de la société de droit. Pour créer ces conditions intermédiaires, sans brusquerie, sans précipitation, en respectant les temps psychiques nécessaires, en permettant à chacun de reconquérir une capacité de patience, ce qui est contraire à l’esprit du temps, un stage doit avoir une durée minimum. Seule une durée minimum permet de se dégager de ses repères coutumiers, de saisir le sens des règles du jeu d’un stage de formation qui ne peuvent être entièrement identiques aux règles habituelles. C’est grâce à cette différence d’espace, de règles, de méthode, de tâche, de temps, que l’on peut, si l’on s’y investit, se rendre compte à quel point, les cadres sociaux coutumiers nous délimitent, nous limitent, nous restreignent, nous empêchent d’apprendre, nous font penser d’une manière socialement encadrée ou unique, nous aliènent, nous font ignorer à quel point nous sommes conditionnés. Soulignons qu’en même temps ces marquages sociaux sont indispensables, on ne peut faire sans, on ne tiendrait pas debout sans. C’est ce qui explique pour partie l’agitation constante de certains enfants ou adultes qui, par ce mouvement perpétuel, luttent pour ne pas s’effondrer, faute d’une colonne vertébrale culturelle du fait des insuffisances vécues dans les transmissions familiales et sociales. Et pourtant, de temps en temps, si l’on veut se développer, s’émanciper, reprendre contact avec nos potentialités créatrices, il est nécessaire de se mettre à côté, de se délivrer provisoirement de ce corset, si nécessaire en temps ordinaire.
Sans ces pas de côté de temps en temps, sans se mettre à distance des emballement de la société hypermoderne qui est la nôtre, nous restons enfermés à l’intérieur d’un périmètre qui nous aveugle et nous soutient à la fois, et nous nous condamnons à refermer notre territoire psychique sur lui-même, sans lui donner la chance de s’augmenter grâce à de nouvelles rencontres, de nouveaux éprouvés, de nouvelles expériences, de nouveaux apprentissages.

Ramener au déjà connu l’inédit pour le supporter
Le plus souvent, les conditions de la transmission ne font que susciter un autre processus par lequel, on se limite à déposer quelque part en soi de nouveaux « objets », en les laissant en suspension dans notre espace psychique ; ainsi déposés mais non liés, ils restent corps étrangers, comme si c’était des objets en recel, qu’on ne touche pas, par lesquels on ne veut pas se laisser toucher, comme s’ils étaient des toxiques, comme s’ils pouvaient nous corrompre. Les savoirs ne s’acquièrent pas de la simple accumulation. Apprendre, cela veut dire faire entrer en soi de nouvelles données et se transformer avec en les altérant créativement et sans les détruire. C’est à cette condition que l’on peut se sentir enrichi, fécondé par une nouvelle expérience, et actif dans un nouvel apprentissage, dans de nouvelles rencontres qui vont contribuer à constituer notre « soi ». Comme nous-mêmes, nous contribuons à la constitution du « soi » des autres, dès lors que nous entrons en relation avec eux et communiquons quelque chose de singulier, de différent, non pour humilier et rabaisser autrui, mais pour s’instruire mutuellement.
Pour qu’il y ait cette disponibilité psychique interne chez les stagiaires, les dispositifs externes que constituent les règles du jeu d’un stage de formation, ses méthodes, ses démarches, doivent être suffisamment claires, comprises, réélaborées et portées par les formateurs pour que celles-ci puissent être investies par les stagiaires et qu’elles leur servent d’étayage externe et les aident à traverser les turbulences propres à tout travail de formation qui est un travail de changement. Ce qui suppose, du côté des formateurs un travail d’équipe patient, de telle façon que chacun s’approprie, comprenne le dispositif de stage adopté, ait quelques temps d’avance au moins sur les stagiaires.
Sans cette reconnaissance préalable du côté des formateurs, sans cette acceptation d’une certaine suspension toute relative des cadres sociaux habituels, aux modes de pensée habituels et aux certitudes acquises, il n’y a pas de porosité psychique à l’inadvenu pour le sujet, pas de disponibilité pour recevoir des données nouvelles chez les stagiaires comme du côté des formateurs. Au contraire. On se crispe sur ce qu’on connaît déjà ou croit connaître. Si les conditions ne sont pas créées pour rendre possible chez le stagiaire et chez le formateur une nouvelle disponibilité, toute donnée nouvelle sera inaperçue, toute expérience nouvelle ne sera pas reconnue pour ce qu’elle est. Face à l’inconnu, le stagiaire et le formateur peuvent en effet lutter, chacun de leur côté et à leur manière, contre l’inconfort provoqué. Ne le supportant pas, ils sont tentés de tout ramener à du déjà connu. Faute de pouvoir percevoir l’inédit, l’être humain dépouillera l’environnement nouveau auquel il est confronté de toute qualité, pour le ramener à du déjà connu. Il dévalorisera l’actuel, pourtant non perçu, en affirmant qu’il sait déjà tout ça, ou bien, il déclarera que ce qui émerge ne présente aucune espèce d’intérêt ou d’utilité, ce qui lui permettra de rendre supportable cet environnement nouveau et justifier de son engagement. Soulignons que l’environnement d’un stage est créé par le dispositif conçu par les formateurs certes mais, pas seulement.
L’environnement d’ensemble d’un stage qui s’installe se met immédiatement en mouvement, car il est la résultante du dispositif formel constamment bousculé par les modes d’investissement de tous les participants et par les luttes que chacun mène pour exister, influer sur le cours des choses, se protéger des tensions énigmatiques provoquées par les résonances entre les données qui lui viennent du dedans de lui-même avec celles qui lui viennent du dehors, du fait, notamment, de l’incertitude intrinsèque à l’entre-deux de la place de stagiaire. Aussi, ce qui advient en stage n’est pas ce qu’on a prévu. Un stage n’est pas une mécanique. C’est pourquoi, les formateurs ont intérêt à se donner chaque jour un temps pour échanger et pour élaborer autant que faire se peut ce qui advient afin d’accompagner le mouvement du groupe de formation, ses turbulences, d’en consolider sans rigidité le dispositif, pour laisser aux mouvements de la vie, la possibilité de se déployer, en neutralisant sans contre-violence son versant toujours possible de destructivité excessive. En articulation avec les contenus de formation, un stage est en même temps une expérience groupale, une expérience sociale et politique en marge des lieux familiers et des cadres sociaux habituels et c’est pour cela qu’elle peut s’avérer formatrice, transformatrice.
Chacun, à son insu ou non, entre en groupe et en relation selon une modalité qui lui est propre. Par le mode d’entrée qu’il adopte, chacun espère prendre la place qu’il convoite d’occuper et dans laquelle il attend de se sentir bien à sa place dans le groupe social où il est. Ce qui provoque bien des heurts, car la place qu’on parvient à occuper dans un groupe ne découle pas de notre seul désir. Elle ne peut résulter que de multiples transactions au cours desquelles chacun se frotte au scénario des autres et accepte de laisser de la place aux autres, leur reconnaît un droit égal d’exister dans le groupe. Il y a du renoncement dans ces mouvements, mais, au bout du compte, si on y parvient, chacun peut arriver à s’aménager une place en relation et en interaction avec celles des autres, ce qui suppose d’accéder à l’idée, bien contraire aux idées reçues et à l’air du temps, que la liberté que chacun peut exercer n’augmente que si celle de chacun des autres augmente solidairement. La liberté est une propriété collective.
Les rites de passage des sociétés traditionnelles avaient une finalité d’intégration sociale pour tous
Un stage de formation offre un espace intermédiaire et potentiel (Sirota, 1998) , qui crée les conditions d’une possible mise en mouvement. Il s’organise de telle façon qu’il instaure un environnement nouveau et qui doit surprendre, afin que les modes d’être habituels des participants et stagiaires ne puissent s’avérer adaptés à la situation, sans les insécuriser de trop. Or, nos observations des individus et des groupes nous ont conduit à conclure que le mode d’être habituel en groupe de nombre d’êtres humains, montre qu’ils attendent de bénéficier d’une sorte de statut d’exception — chacun à sa manière — ce statut qui peut être même ouvertement revendiqué et légitimé. Le scénario d’entrée en relation, de prise de place et de parole en groupe que chacun déploie pour obtenir ce statut d’exception prend des figures diverses. Si les stagiaires qui s’engagent dans ce type d’espace groupal et social de formation prennent conscience de l’inadéquation de la situation avec leur mode d’être habituel en groupe et de l’inadéquation de celui-ci avec leurs propres idéaux conscients, ils se sentiront poussés à bouger psychiquement et à inventer de nouveaux modes d’entrée en groupe et en relation, moins défensifs, généralement, ce qui leur donnera accès à une nouvelle capacité, celle du plaisir partagé. Ce processus, socialisant, apprend à devenir sujet social, sujet politique, apprend à vivre avec les autres et non contre les autres. Un stage est donc un espace de passage microsocial.
Ne garantissant plus l’insertion sociale, les espaces de formation doivent être propices à une maturation psychologique
À la différence des rites de passage des sociétés appelées traditionnelles en socio-anthropologie, un stage, en tant qu’instance actuelle de passage, est sans doute essentiellement un lieu de transformations psychologiques. Ces rites en effet étaient conçus selon un rituel très organisé et débouchaient nécessairement sur une consécration définitive des jeunes gens et de jeunes filles comme adultes parmi les adultes . Il y avait une mutation statutaire organisée. À l’issue d’un dispositif de formation ou d’insertion actuel auquel il a participé, un jeune ne trouve pas aussitôt un lieu de reconnaissance et d’insertion professionnelle, une statufication sociale. L’efficacité d’un stage aujourd’hui ne peut être éprouvée que s’il prend pour ses participants, sur le seul plan subjectif, valeur d’instance de passage, grâce à une expérience psychique et culturelle de conciliation entre rupture et continuité. Ainsi s’acquiert la patience et la capacité d’aller vers la société pour chercher à y prendre place, même quand celle-ci n’organise plus, à son initiative et pour tous, de rituels d’insertion et de reconnaissance. D’où, une plus grande incertitude et une plus grande responsabilité individuelle et familiale.
Au delà de ses contenus particuliers, un stage peut, si on le veut, fournir l’occasion d’une expérience culturelle positive voulue par la société mais aux marges de celle-ci, où pourraient coexister, sans conflits exacerbés ni effondrement irrépressibles, le déjà là à remettre en cause et le potentiel non encore advenu. Il peut être un lieu de transition permettant à chaque jeune de se resituer par rapport à ses héritages culturels, non pour les effacer, les répudier ou les trahir, mais pour qu’il parvienne à les contenir autrement en lui. Cette reliaison avec le passé est indispensable pour déclencher une certaine mobilité énergétique favorable à de nouveaux investissements. C’est pour quelques uns l’occasion de commencer à croire en soi en cessant de se regarder comme "rejeton" de l’humanité, assignation dont beaucoup d’enfants ont été inconsciemment lestés par leurs parents ou par des représentants de la société que l’enfant, le jeune rencontre à l’école.
Le mérite de chacun dépend des capacités collectives et réciproquement
Un stage ne peut contribuer à produire ces effets que dans la mesure où il crée les conditions d’une expérience pour chacun de sa subjectivité et de celle des autres dans un climat de confiance et d’écoute, ce qui permet d’apercevoir ce qu’est la subjectivité, la différence et en même temps la condition humaine que nous partageons. Il peut permettre d’éprouver l’illusion réconfortante et nécessaire que la vie vaut la peine d’être vécue parce que le monde où nous vivons ne reste un chaos absurde qu’autant que nous renonçons à parler ensemble pour lui donner sens. Le monde en effet, en dépit de ses nombreuses failles, est le résultat complexe et de données innombrables qui s’entrechoquent et se réorganisent constamment produisant à la fois discontinuités et possibles continuités, mais sans intentionnalité « naturelle ». Ce mouvement toujours critique est à déchiffrer entre ruptures et reprises transformatrices successives, entre le hasard et la nécessité ; les processus qui sous-tendent ces mouvements ne sont pas aisément intelligibles et pour une part nous échapperont toujours.
Certes, l’expérience des groupes fait d’abord et souvent vivre l’épreuve de la multiplicité des modes d’être au monde et une certaine incommunicabilité. Devant les sentiments d’incompréhension, à l’expérience des groupes où l’on parle avec d’autres en s’y confrontant, on peut préférer des groupes où règne l’illusion trompeuse d’être semblables les uns aux autres ; d’où, soit le recours aux religions, aux intégrismes, aux sectes ou aux drogues dont on croit qu’elles conduisent à un monde harmonieux et sans conflit, au nirvana. Mais on peut aussi se réfugier dans l’individualisme ou dans l’exil intérieur. Or prenons garde à l’idéologie dominante qui nous fait croire à la seule existence du mérite strictement personnel et en définitif à la malfaisance des groupes, sinon des organisations sociales et même de ce que l’on appelle l’État ; c’est ce que nous distillent chaque jour les sirènes qui nous chantent qu’avec moins d’État tout ira mieux. L’effondrement du système financier international en 2008, qui a appelé le secours des États inflige un démenti de réalité, que d’aucuns s’empresseront bien vite d’oublier.
Si nous avons chacun un mérite individuel, nous le devons à ce que les générations précédentes ont construit, aux autres, à ce qui nous stimule en provenance des autres et grâce à ce que nous avons su recevoir et faire fructifier en nous. Ce que nous sommes, nous le devons autant aux travail des autres qu’à notre propre travail, le mérite est donc toujours partagé, c’est ce qui fait lien. Isoler le mérite par individu et en faire une sorte d’entité indépendante traduit l’ignorance de la dimension toujours collective de notre patrimoine et relève d’un déni de réalité et d’une attitude asociale sinon antisociale.
Cependant, l’épreuve de cette multiplicité des subjectivités peut déboucher sur autre chose que le sentiment du chaos et de l’absurde. La prise en compte de la multiplicité et de la complexité suppose une reconnaissance de ce que Janine Puget appelle "les mondes superposés", où monde intrapsychique et intime, monde intersubjectif à plusieurs et monde commun aux différents membres d’une communauté sont mis en tension, en tensions énigmatiques. Ces prises en compte sont indispensables à la formation et à l’adaptation de l’individu au monde moderne et à sa capacité à s’y repérer et à s’y situer, à y agir. L’expérience du travail de formation et de parole avec d’autres et en groupe en constitue certainement un passage nécessaire pour y accéder. L’idéologie individualiste qui prévaut de nos jours peut conduire à ne proposer que des parcours individualisés, des tranches de stage de formation, sans jamais de participation et d’engagement durables dans des espaces sociaux. Cela va de paire avec une pseudo-civilisation du nomadisme, du zapping, une valorisation de l’impermanence et de l’inconsistance.
L’individualisation de la formation en formation initiale est un piège et une façon d’empêcher les liens, les identifications, et donc les effets de formation.
Pour aller vers l’acceptation des différences, une identification et une autonomie personnelles, il est nécessaire de connaître ou d’avoir connu l’expérience d’un "bon groupe" ou d’un lien social positif. C’est, pour beaucoup, une expérience inédite. Les seuls liens éventuels de solidarité que nombre de personnes ont vécu se sont en général noués en opposition à la société ou en marge de celle-ci et tout en développant contre elle et contre eux-mêmes des conduites plus ou moins destructives. « Nous savons, écrit René Kaës , que l’enfant n’aura accès à la nécessaire différenciation que si l’expérience décisive de l’illusion a pu (se produire et) se reproduire. Le temps de la désillusion et l’avènement de l’espace transitionnel permettent l’exploration, par le jeu, des objets, des autres et de soi, dans l’entre-deux où fluctuent puis s’établissent, en un lien paradoxal "accepté et non-résolu", les limites entre le dedans et le dehors, le Moi et le non-Moi, le mien et le non-mien. La symbolisation et la créativité introduisent à l’expérience culturelle," si nous avons un lieu où mettre ce que nous trouvons", (D.W. Winnicott ).

Les CEMÉA ont une longue expérience des stages. Nous avons à refuser et pas seulement à résister à l’air du temps et aux formes de pensées à la mode qu’il distille et qui laissent entendre que l’illimité est possible, que l’on peut tout savoir et tout de suite en appuyant sur une touche de clavier d’ordinateur, que l’on peut tout savoir sans s’engager avec une continuité certaine dans un processus et dans un ensemble social. Le moment est peut-être venu de nous réunir nous-mêmes en session de formation afin de remettre le stage sur le métier, de revisiter ce qu’il permet, d’en ré-appréhender les dimensions, les potentialités, les fondamentaux et les complexités. On oublie vite quand on est pris par la routine, les pressions idéologiques et financières. C’est une voie à redécouvrir en parlant ensemble dans des espaces de réélaboration appropriés, afin que les formateurs des CEMÉA redonnent au stage, leur joyau, toute sa portée possible.


27/03/2009




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