08/06/2009
Rencontre entre les acteurs du projet d’école Calas-Dupont à Toulouse et Philippe Meirieu

Rémi Bonasio


La rentrée 2006 marque le démarrage d’un nouveau projet d’école pour le groupe scolaire Calas-Dupont situé à la frontière d’un quartier populaire et du centre ville de Toulouse. Il est la déclinaison d’un projet utopique « écollège » se donnant pour ambition de couvrir l’ensemble de la scolarité obligatoire et est porté par un groupe composé d’enseignants, animateurs, mouvements associatifs, inspecteurs, conseillers pédagogiques.* La volonté d’inscrire ce projet dans l’Education Nationale est affirmée et l’institution le valide et le soutient notamment en apportant des moyens supplémentaires.

En un peu moins de trois ans de fonctionnement, nous pouvons déjà mettre en avant un certain nombre de réussites au vu des objectifs que nous nous étions fixés : la mise en place du projet du cycle 1 au cycle 3, un arrêt des fuites des familles du quartier qui nous permet de retrouver de la mixité sociale au sein de l’école, une stabilisation de l’équipe enseignante qui permet de garantir la mise en oeuvre du projet, une élévation globale du niveau des élèves, une baisse constante de la violence... C’est dans ce contexte que l’Education Nationale a décidé cette année de nous supprimer une partie de nos moyens supplémentaires provocant incompréhension et colère des personnes engagées ou soutenant le projet. La mobilisation (notamment celle très forte des parents) qui en a découlé a été l’occasion de fonder un collectif « Calas-Dupont s’agite » chargé de soutenir et mieux communiquer un projet d’école qui, même s’il s’inscrit délibérément dans l’institution, est en rupture avec l’idéologie éducative dominante médiatisée. C’est ainsi qu’une rencontre avec Philippe Mérieu a été organisée. Celui-ci, ayant soutenu le projet à distance depuis sa création, est venu apporter son appui et son regard sur notre travail à partir des témoignages que nous lui avons apportés.

Trois axes ont structuré les échanges : une initiative fondée sur la mixité sociale dans le service public, la coéducation, la rigueur pédagogique.

  • une initiative fondée sur la mixité sociale dans le service public

un enseignant : ce projet a permis de fortement diminuer la fuite des familles du quartier vers les écoles jugées plus prestigieuses du centre ville. Cette école perdait de sa mixité sociale et n’était plus représentative du quartier St Michel. Le fait de se constituer en groupe scolaire du cycle 1 au cycle 3, d’afficher une continuité au sein du parcours scolaire des élèves, de s’appuyer sur une équipe pédagogique défendant un même projet semble avoir porté ses fruits.

PM : Il faut plus que jamais affirmer et démontrer que la qualité est possible au sein du service public d’éducation. Il ne s’agit pas de raviver les vieilles querelles entre public et privé mais de montrer aux familles que les réponses éducatives qu’elles viennent chercher dans le privé, elles peuvent les trouver dans leur école de quartier. Permettre à cette mixité sociale d’exister au sein de l’école est un impératif et c’est plus largement défendre un projet de société.

  • la coéducation

le directeur du CLAE : en arrivant sur cette école, j’ai vite pris consience de la volonté des acteurs du projet de s’engager dans les échanges interprofessionnels et d’affirmer le rôle éducatif de l’ensemble des adultes. Cela facilite le travail du directeur du CLAE qui a à coordonner les actions de nombreux acteurs en lien étroit avec les enseignants et les parents. Le travail engagé depuis presque trois ans visant à donner des repères aux enfants afin de favoriser leur autonomie a donc pu être effectif : il demande en effet l’adhésion et la cohérence de l’ensemble des adultes sur les différents temps de l’enfant. Une maman d’élève présidente d’association : Depuis le début du projet, les acteurs tentent de faire fonctionner une Bibliothèque Centre de Documentation et d’Informations (BCDI) de manière coopérative. La difficulté de rendre pérenne cette action ainsi que la volonté affichée au sein du groupe scolaire de permettre aux parents de prendre une place importante a fait prendre conscience à ceux-ci de la nécessité de passer à l’acte. C’est ainsi qu’est née l’association LLIRE* chargée notamment de faire fonctionner cet espace BCDI en cohérence avec le projet d’école et dans l’ouverture vers le quartier. L’adhésion notamment des parents y a été rapide puisqu’en quelques mois, nous y retrouvons un tiers des parents. Cette BCDI devrait répondre au besoin des parents de se rencontrer. Progressivement, cette école devient l’école de nos enfants et non plus l’école où vont nos enfants. Un enseignant : ma plus grande satisfaction à ce jour est d’avoir permis une communication effective entre les parents et les enseignants. Cette amélioration de la communication a été favorisée entre autre par l’engagement des enseignants, sur la base d’ une charte, à rencontrer chaque famille au minimum une fois par an, à être disponible tous les soir au moins jusqu’à 17h et à organiser des journées portes ouvertes pour permettre aux parents qui le souhaitent d’un peu mieux appréhender le temps de classe . Si ces échanges sont profitables aux parents de part les explications que peuvent leurs fournir les enseignants sur l’organisation de la scolarité et plus précisément sur le parcours scolaire de leurs enfants, ils sont aussi de précieux moments d’échanges pour l’enseignant qui souhaite améliorer sa pratique. N’ayant jamais vécu cela au cours de ma carrière, je ne voudrais pour rien au monde abandonner cette démarche.

P Meirieu : vous nous montrez bien que la coéducation est un véritable travail collectif et non la juxtaposition des parents d’un côté, de l’école de l’autre, du tissu associatif … Il s’agit entre autre de pouvoir mettre en place des activités communes comme cela est fait chez vous à travers la BCDI. Le lien à tisser entre l’école et les parents est une nécessité absolue. La recherche nous le rappelle souvent : bon nombre d’élèves se retrouvent en difficulté de part la rupture trop forte existant entre l’univers parental et l’univers scolaire sans que cette relation ne soit jamais médiatisée. Il faut donc multiplier les initiatives permettant de faire du lien. Cela est d’autant plus important que les politiques actuelles ont tendance à entretenir et à jouer sur une rivalité école/familles.

  • la rigueur pédagogique

un enseignant présent dans l’école avant la mise en place du projet : je peux témoigner des changements à l’oeuvre chez les élèves. Un rapport au savoir tout d’abord : des élèves qui ont su, pour beaucoup, se dégager d’une conception exclusivement centrée sur le faire de l’activité scolaire au profit d’un apprentissage fait de beaucoup plus de dicernement. Le travail que nous avons mené autour d’outils dévaluation censés expliciter les compétences et aiguiller les élèves dans leur travail en pointant les réusites et les manques a porté ses fruits. Le rapport au cadre a également changé puisque les actes de violences ont considérablement diminué en trois ans grâce au différents outils de coopération mis à l’oeuvre avec les enfants et les adultes et surtout de part l’exigence que portent les adultes au niveau relationnel au quotidien. La mise en place des cycles d’apprentissages permet de structurer ces repères sur la longueur et d’éviter le « saucissonnage » de la scolarité en années portant leur lot de fortes ruptures et ne permettant pas aux élèves d’évoluer sereinement et sûrement.

PM : la rigueur pédagogique, l’exigence que vous portez aux outils, aux démarches, aux élèves … permet de ne pas confondre, comme certains se plaisent à le faire, éducation nouvelle et laisser-faire ou « n’importe quoi » . Vous devez notamment continuer à affirmer, concernant les apprentissages, que vous ètes pour les fondamentaux. D’ailleurs tout le monde est pour les fondamentaux : qui pourrait dire que lire, écrire, compter n’est pas important à l’école ? Mais vous allez plus loin en sortant d’une vision trop mécaniste des fondamentaux au profit d’activités permettant de développer la réflexion, la créativité … que l’on pourrait également appeler « fondamentaux ». Si nous sommes pour les fondamentaux, ce sont ceux de l’humain et non du robot ! Je tiens également à soutenir la vision globale que vous portez sur la pédagogie. En défendant un projet dans son ensemble, vous évitez de tomber dans le formalisme qui souvent aboutit à la juxtaposition d’actions qui ne profitent pas aux élèves. Par exemple, je m’inscris totalement dans votre démarche d’intégrer le temps d’aide individualisée dans le temps de classe pour tous car cela permet d’éviter cette dérive très inquiétante consistant à penser la réussite des élèves en difficulté en dehors de la classe. Nous voyons se multiplier actuellement des « circuits de dérivation » censés faire réussir les élèves en dehors de l’école. Vous menez donc un combat qui n’est pas d’arrière garde : il est d’avant garde car il porte un projet de société.

Rémi Bonasio

* voir Ven 529 Quelle école voulons-nous ? Cliquez ici *Lieu des Lettres et des Images pour Rêver avec les Enfants




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