08/04/2010
François Chobeaux
VST n° 105 : Mais que font les éducs ? ( Mars 2010 ) - Editorial -

Des murs et des identités


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Le mois de novembre passé fêtait la chute d’un mur, et pas le moindre, construit il y a presque cinquante ans pour protéger ce qui s’appelait alors le socialisme des miasmes de l’Occident. C’était du moins ce qu’avaient affirmé ses promoteurs pour justifier de cet enfermement. En novembre 1989, ce château de cartes s’écroulait, poussé par les exigences de liberté et reconnu obsolète avec l’écroulement plus vaste de ce régime devenu totalitaire derrière son rideau de fer illusoirement protecteur.
En même temps, d’autres murs continuent d’enfermer certains sous le prétexte de protéger d’autres : Israël-Palestine, États-Unis-Mexique, Chypre-Chypre…
Murs du refus, murs de la protection, murs de la peur, murs de la haine, du racisme qui ne se dit pas, ces constructions ont probablement, hélas, un grand avenir.
Ils rappellent tous ces petits murs qui protègent la propriété, le pavillon, la « résidence sécurisée », qui isolent du dehors, créateurs de petites bulles de chez-soi où l’on peut se faire croire que le temps s’est arrêté et que rien ne passera qui fasse que cela change.
Autres murs, plus proches de nos questions professionnelles, ces fameux « murs de l’asile » que Roger Gentis nous appelait à détruire en 1977 afin de pouvoir enfin construire ensemble une psychiatrie publique et sociale sur leurs ruines. Souvenons-nous que la construction des asiles d’aliénés et de leurs murs n’avait pas eu lieu principalement ou uniquement dans une belle logique du « donner asile » afin de protéger, de les protéger, mais qu’ils ont aussi été érigés afin de protéger la société contre les fous en les mettant ailleurs, à part, derrière de hauts murs. Cette dualité, cette ambivalence originelle marquent aussi bien le travail de la psychiatrie que celui de la protection de l’enfance, du handicap, de la marginalité.
Cette logique de murs, d’enfermement est massivement de retour : chambres d’isolement, hospitalisations sous contrainte, unités pour malades difficiles en psychiatrie ; établissements pénitentiaires pour mineurs ; centres de rétention… VST prépare un dossier sur ces questions.
Se protéger de tout, avoir peur de l’autre, ne pas accepter la rencontre qui déstabilise : murs et identités sont évidemment liés. Et quel meilleur moyen de cautionner (sans le vouloir ?) le fait de vouloir rester ce que l’on est, ou ce que l’on croit être, que de lancer ce débat national devenant irrationnel sur l’identité nationale, avec ses implicites de nature, d’origines, de fondamentaux, de peuple, de culture, toujours présupposés purs et donc à protéger des influences néfastes qui les encerclent et les agressent ? La porte était ici grande ouverte au réveil de craintes bien humaines construites sur la peur de l’autre, à éviter par une soi-disant pureté. Comme si une culture, une identité, qu’il s’agisse d’individus ou de peuples, n’étaient pas modelées et transformées en permanence par des dynamiques de rencontres, d’influences, et que si on veut comprendre quelque chose à ce qui se passe dans cette transformation, c’est sur ce point central de la façon dont se passe, se gère, se potentialise et se dépasse la rencontre de différences qu’il faut creuser. Tous les intervenants de la psychiatrie et du social le savent en ce qui concerne la construction d’une personnalité, et ce savoir est ici largement transférable.

Alors continuons à détruire les murs, condition initiale de l’ouverture des esprits. Mais détruisons-les non pas pour faire table rase du passé, en croyant que de murs et d’asiles, et même de lieux de contention et d’enfermement, il n’y a plus besoin – l’échec de « l’expérience italienne  » a trop bien montré les limites thérapeutiques à cela. Et remplaçons- les par des murs vivants, mobiles, soumis à débats et à paroles, afin que ce soient les espaces du soin et de l’éducation ainsi créés qui fassent cadre et qui permettent de construire les identités. Et n’oublions pas de nous occuper aussi des murs qui sont dans nos têtes, pour paraphraser l’homme de théâtre Augusto Boa qui nous rappelait que les premiers des flics sont ceux que nous nous sommes donnés là. FRANÇOIS CHOBEAUX




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