François Chobeaux
VST n° 105 : Mais que font les éducs ? ( Mars 2010 ) - Editorial -
Des murs et des identités

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Le mois de novembre passé fêtait la chute d’un mur, et pas le
moindre, construit il y a presque cinquante ans pour protéger ce qui
s’appelait alors le socialisme des miasmes de l’Occident. C’était du
moins ce qu’avaient affirmé ses promoteurs pour justifier de cet enfermement.
En novembre 1989, ce château de cartes s’écroulait, poussé
par les exigences de liberté et reconnu obsolète avec l’écroulement
plus vaste de ce régime devenu totalitaire derrière son rideau de fer
illusoirement protecteur.
En même temps, d’autres murs continuent d’enfermer certains sous
le prétexte de protéger d’autres : Israël-Palestine, États-Unis-Mexique,
Chypre-Chypre…
Murs du refus, murs de la protection, murs de la peur, murs de la
haine, du racisme qui ne se dit pas, ces constructions ont probablement,
hélas, un grand avenir.
Ils rappellent tous ces petits murs qui protègent la propriété, le
pavillon, la « résidence sécurisée », qui isolent du dehors, créateurs de
petites bulles de chez-soi où l’on peut se faire croire que le temps s’est
arrêté et que rien ne passera qui fasse que cela change.
Autres murs, plus proches de nos questions professionnelles, ces
fameux « murs de l’asile » que Roger Gentis nous appelait à détruire
en 1977 afin de pouvoir enfin construire ensemble une psychiatrie
publique et sociale sur leurs ruines. Souvenons-nous que la construction
des asiles d’aliénés et de leurs murs n’avait pas eu lieu principalement
ou uniquement dans une belle logique du « donner asile » afin
de protéger, de les protéger, mais qu’ils ont aussi été érigés afin de
protéger la société contre les fous en les mettant ailleurs, à part, derrière
de hauts murs. Cette dualité, cette ambivalence originelle marquent
aussi bien le travail de la psychiatrie que celui de la protection
de l’enfance, du handicap, de la marginalité.
Cette logique de murs, d’enfermement est massivement de retour :
chambres d’isolement, hospitalisations sous contrainte, unités pour
malades difficiles en psychiatrie ; établissements pénitentiaires pour
mineurs ; centres de rétention… VST prépare un dossier sur ces
questions.
Se protéger de tout, avoir peur de l’autre, ne pas accepter la rencontre
qui déstabilise : murs et identités sont évidemment liés. Et quel
meilleur moyen de cautionner (sans le vouloir ?) le fait de vouloir rester
ce que l’on est, ou ce que l’on croit être, que de lancer ce débat
national devenant irrationnel sur l’identité nationale, avec ses implicites
de nature, d’origines, de fondamentaux, de peuple, de culture,
toujours présupposés purs et donc à protéger des influences néfastes
qui les encerclent et les agressent ? La porte était ici grande ouverte
au réveil de craintes bien humaines construites sur la peur de l’autre,
à éviter par une soi-disant pureté. Comme si une culture, une identité,
qu’il s’agisse d’individus ou de peuples, n’étaient pas modelées et
transformées en permanence par des dynamiques de rencontres, d’influences,
et que si on veut comprendre quelque chose à ce qui se
passe dans cette transformation, c’est sur ce point central de la façon
dont se passe, se gère, se potentialise et se dépasse la rencontre de
différences qu’il faut creuser. Tous les intervenants de la psychiatrie et
du social le savent en ce qui concerne la construction d’une personnalité,
et ce savoir est ici largement transférable.

Alors continuons à détruire les murs, condition initiale de l’ouverture
des esprits. Mais détruisons-les non pas pour faire table rase du passé,
en croyant que de murs et d’asiles, et même de lieux de contention et
d’enfermement, il n’y a plus besoin – l’échec de « l’expérience italienne
 » a trop bien montré les limites thérapeutiques à cela. Et remplaçons-
les par des murs vivants, mobiles, soumis à débats et à
paroles, afin que ce soient les espaces du soin et de l’éducation ainsi
créés qui fassent cadre et qui permettent de construire les identités.
Et n’oublions pas de nous occuper aussi des murs qui sont dans nos
têtes, pour paraphraser l’homme de théâtre Augusto Boa qui nous
rappelait que les premiers des flics sont ceux que nous nous sommes
donnés là.
FRANÇOIS CHOBEAUX


08/04/2010




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