26/05/2011
Introduction au dossier "Histoires de familles" - VST n°110

MONIQUE BESSE, CARINE MARAQUIN


Une prise de conscience semble s’être opérée dans l’éducation spécialisée et le travail social en ce qui concerne les représentations et la place des familles des enfants, des adolescents et des adultes accompagnés ou accueillis par les différents services et établissements. Et celle-ci génère des pratiques et des dispositifs nouveaux.

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C’est cet axe qu’explore ce dossier. On a longtemps pensé que les professionnels pouvaient travailler en mettant les parents à distance. Or ils sont toujours présents dans l’univers de leurs enfants, et ce d’autant plus qu’ils sont tenus à distance. Longtemps stigmatisés comme responsables des handicaps ou des troubles du comportement de leur progéniture, et donc mis à l’écart de l’action éducative, on tend maintenant à leur faire une place et à les considérer comme des partenaires indispensables, à les associer dès le début et tout au long de l’accompagnement proposé à leurs enfants, parfois devenus adultes. Les familles ne sont plus condamnées, mais aidées à restaurer ce qu’il est maintenant convenu d’appeler leur « parentalité  », cette compétence qui – l’idée d’instincts paternel et maternel étant maintenant dévaluée – doit se construire ou se restaurer et être accompagnée. Les professionnels se sont saisis de cette notion sans l’avoir vraiment analysée, et sont considérés comme en mesure de proposer cet accompagnement alors même qu’ils n’y ont nullement été préparés. Auraient-ils donc un instinct de parentalité ? Ou bien, comme le proposent Jacques Commaille, Pierre Strobel et Michel Villac 1, sont-ils une fois de plus les agents d’un contrôle social, d’« une normativité accrue qui semble devoir s’imposer aux familles et aux jeunes les plus modestes » ; ce qui se traduit par une responsabilisation qui peut aller jusqu’à la pénalisation (le retrait des allocations familiales par exemple), alors même que les classes aisées jouissent d’une permissivité grandissante quant à l’organisation de la vie privée et de l’éducation des enfants ? Il faut avoir ce questionnement en tête, même s’il faut affirmer que les modifications du regard porté sur les familles et les changements des pratiques professionnelles vont dans le bon sens. Reconnaître qu’aucun placement, aucun suivi éducatif ne peuvent fabriquer un être neuf protégé des influences négatives de son milieu d’origine ; admettre au contraire que ce qui s’est structuré dans l’enfance non seulement persiste, mais a pu jouer un rôle positif et a créé des liens indestructibles, c’est remettre les équipes à une place à la fois plus modeste et plus dynamique à côté des parents. Mais, comme le dit Lin Grimaud dans sa contribution à ce dossier, « si la loi de 1975 rénovée présente le placement dans une dimension contractuelle entre famille et établissement, elle ne dit pas comment faire ». Il faut en effet aller au-delà de ce qu’impose maintenant la législation, et du discours qui en découle, et trouver les moyens de faire une place aux familles des personnes suivies, accueillies. Une place qui ne soit pas du faux-semblant, et qui ait du sens pour tous. Cela implique une réflexion d’ensemble sur l’institution, sa démocratie interne, le rôle de l’équipe et de ses partenaires. Il ne suffit pas d’instituer un Conseil de vie sociale, comme la loi l’impose maintenant aux établissements, pour faire que les parents deviennent des partenaires. Ce sont quelques-unes de ces expériences de travail que ce dossier présente, sans avoir la prétention de tout dire sur cette question qui est au coeur des pratiques éducatives. Ce dossier foisonne de regards : – des regards de différentes professions : éducateurs, psychologues, directeurs… – des regards depuis différentes postures : des professionnels reçoivent les familles, les accueillent et disent fortement l’utilité de travailler en direct avec elles. Dans d’autres dispositifs, elles s’invitent « en creux », apparaissant dans le discours de l’usager ; – des regards depuis différents angles d’approches  : l’entretien classique en institution, la prévention dans des lieux d’accueil ouverts sur la cité, l’écoute de la famille chez elle dans son lieu de vie ; – des regards grâce à différents outils : le professionnel (nous-mêmes) dans sa technicité, dans ses engagements relationnels ; mais aussi l’institution avec la nécessité de travailler en groupe. Car la famille oblige à une approche groupale : communiquer entre nous pour comprendre ce qu’elle anime dans une équipe, et au-delà pour concevoir l’aide dont elle aura besoin. Tous nourrissent la réflexion du « comment faire », avec, et pour les familles. Nous avons choisi de mélanger les textes, de ne pas les « classer », ni par profession, ni par angle d’approche ou soubassement théorique. Car ils s’intriquent, se complètent, se chevauchent. Nous entrerons dans le sujet avec J.-F. Gomez, qui trace, notamment à travers l’histoire des institutions médico-sociales, le grand intérêt de travailler avec les familles, et les épreuves qui en découlent pour les équipes. M. Besse propose une réflexion sur ce que recouvre la parentalité, et évoque un sujet sensible et rarement traité : les compétences parentales des professionnels. Le texte d’A. Minet clôturera cette introduction générale sur le sujet, avec une analyse de ce que recouvre la représentation du « bon parent ». Puis, nous découvrirons différentes facettes de la clinique. G. Légo démontre de nouveau, à travers la mythologie, l’utilité de l’inscription psychique des fonctions de père et mère pour que l’enfant puisse exister dans une société de lois. D. Koné défend l’efficacité des entretiens parentaux pour soutenir la fonction parentale, au bénéfice de l’enfant, mais aussi des sujets que sont ses parents. En SESSAD, J. Poussin nous décrit une forme d’articulation avec la famille en tant qu’éducateur, en écho à la place du polyhandicap dans notre société. L’intimité des domiciles nous happe dans le récit de J. Blachère. L’article de R. Mellet montre à quel point la complexité familiale, actuelle et passée, s’invite dans le présent de la défaillance d’un père. Autre complexité familiale, l’adoption est interrogée par Jean Héno. De Montréal nous arrivent les échos d’une étude réalisée auprès de jeunes sortis de la rue. A. Colombo y aborde le poids de l’héritage, le besoin de reconnaissance dans le lien à l’autre, et parfois la reconnaissance comme une issue. La dépendance est bien sûr une des formes de ce lien, qui fragilise et à la fois permet l’appel du secours des professionnels. La rencontre de l’AEF 93 nous confirme l’intérêt grandissant et devenu inconditionnel du travail avec les familles. A. Prigent valorise le travail de prévention fait auprès de familles en grandes difficultés sociales, dans le souci de créer une relation de confiance si mise à mal chez ce public. De leur expérience clinique institutionnelle (l’association Continuo Ostinato), G.-A. Rousseau et G. Courant mettent en lumière le travail de symbolisation à travers les expériences de séparation. Le cadre de l’institution participe au processus d’individuation, si fragilisé dans certaines familles. Enfin, L. Grimaud nous invite à une réflexion sur les relations entre les familles et les institutions, dans une perspective d’avenir. Que souhaitons-nous défendre ? À quel type de travail tenons-nous ? Nous avons senti une quête : comment les professionnels peuvent-ils au mieux se mettre au service des parents pour consolider leur rôle, celui d’agents sociaux, responsables de se préoccuper de la santé physique et mentale de leurs enfants ? Cette responsabilité, nous la partageons avec eux. Nous avons senti un engagement, une préoccupation active. L’usager n’appartient pas aux professionnels  ! La famille est bien là, et totalement prise en compte. Plus question de la cantonner à une fonction biologique, ou défaillante, ou pathologisante, où le professionnel serait associé au sauveur. Ce changement de paradigme progressif met les professionnels au labeur. S. Tomkiewicz n’hésitait pas à dire haut et fort que les professionnels étaient payés pour ça (alors que les parents devaient les subir) ! Les responsabilités se partagent, les pathologies individuelles ne sont plus l’affaire que des familles, mais aussi du « social », dont nous, professionnels, sommes des acteurs. Partager la responsabilité de construire des êtres humains nous engage dans notre humanité personnelle, dans notre capacité à partager une vraie altérité, et ce jusqu’à la réciprocité, en devenir certain – en atteste ce dossier aujourd’hui.

CARINE MARAQUIN Psychologue clinicienne en SESSAD MONIQUE BESSE Psychologue clinicienne Ancienne directrice du CFPES-CEMÉA d’Aubervilliers




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