Faire société autrement, Jacques Ladsous - VST N°111 "Droit au handicap"

«  L’acceptation de la différence dans le respect de l’égalité républicaine constitue le meilleur
antidote contre la montée des extrémismes.
 »

A. Bruel (membre de l’Association française des
magistrats de la Jeunesse et de la Famille.


Voir le sommaire de la revue VST n°111 et commander en ligne

Tandis que grandit dans notre pays un sentiment
d’intolérance aux gens venus
d’ailleurs (les étrangers, surtout s’ils sont
Roms ou Arabes) comme aux gens étranges
(ceux qu’on appelle « les fous ») et que cette
intolérance est entretenue par nos gouvernants
avec une politique sécuritaire
destinée à perpétuer la peur de l’autre, il fallait
bien que nous nous efforcions de trouver
une réponse, une réflexion nouvelle,
celle que naguère Paolo Freire nous avait
enseignée dans la Pédagogie de l’opprimé.
Et c’est ainsi que s’est développé chez un
certain nombre d’animateurs d’éducation,
de professionnels du social de toutes catégories,
le souci d’un travail communautaire
qui s’était cherché au cours des années 1960
pour retomber dans l’oubli, la primauté
étant donnée à l’action individuelle.
Mais une société n’est pas une somme d’individus.
Ce sont des gens qui, ensemble,
portent et font évoluer des cultures, des
habitudes de vie, des rapports entre les
hommes, et même s’il est important de tenir
compte de chaque personnalité, nous
savons bien que leur identité se forge à travers
les valeurs portées par le milieu auquel
ils appartiennent. On a pu ainsi parler en
d’autres temps de culture ouvrière, de culture
bourgeoise, de culture rurale…
Et voilà qu’aujourd’hui la perméabilité des
frontières, la multiplication des transports,
les rencontres virtuelles viennent bousculer
ce que l’on appelait les identités nationales,
que certains aujourd’hui voudraient retrouver,
et nous mettre devant un patchwork de
modes de vie auxquels nous n’étions pas
forcément préparés. On peut comprendre
que cela puisse choquer et que les personnes
vulnérables, celles qui ont été le
moins préparées à la réflexion critique,
soient saisies d’une inquiétude identitaire
qui les amène à douter d’elles-mêmes.
Quand on doute de soi, il faut bien trouver
quelque chose ou quelqu’un à mettre en
cause, de façon à se défendre de cette situation
de faiblesse. Et il existe des politiques
assez démagogues pour utiliser cette
inquiétude, à leur profit, et entretenir ce
doute pour se présenter comme sauveurs.
Déjà, Chirac avait ouvert la porte à ces refus,
en parlant des couleurs, des odeurs, des
saveurs, des sons auxquels nous n’étions pas
habitués, et sa passion des arts primitifs ne
l’avait pas empêché de fustiger ces cultures
sauvages qui envahissent le pays. Aujourd’hui,
nos gouvernants vont plus loin : ils
désignent ces destructeurs, ces immigrés
non choisis qui ont eu la naïveté de croire
que notre pays était resté « terre d’asile »,celui des « Droits humains », et qui débarquent,
confiants, tout surpris de se sentir
objet de suspicion et d’exclusion.

Le colloque qui s’est tenu à Aubervilliers en
janvier dernier, et qui a réuni 300 personnes
venues de tous les horizons du travail
social, s’est efforcé de se situer à contre-courant
de ces rejets. Pas seulement en incantations
gratuites, mais en recherches de
solutions. Déjà par deux fois, le Conseil
supérieur du travail social avait essayé
d’introduire la notion de travail social d’intérêt
collectif, en se gardant bien de faire
des allusions trop directes aux métissages
dans lesquels nous baignons. Le colloque
va plus loin : il reprend l’idée d’un travail
communautaire sur fond de laïcité. Et
notons bien que nous ne confondons pas
cela avec l’exaltation des « communautarismes
 » (modèle américain), mais au
contraire dans une approche communautaire
de quartier, de loisirs, de cultures, de
festins, de concerts… où les origines ethniques,
culturelles, se mêlent les unes et les
autres avec leur richesse et dans le respect
des modes de vie de chacun. Après tout,
n’est-ce pas cela que nous enseigne notre
laïcité, dont nous avons raison d’être fiers ?
Il ne s’agit pas de demander aux uns et aux
autres d’abandonner leur identité première
pour s’assimiler à nos habitudes
occidentales, mais de chercher à créer
ensemble cette société dans laquelle chacun
se sent reconnu, sans être un objet de scandale
ou de contestation.
Faire société autrement, c’est vivre ensemble
en mêlant nos richesses. Et cela irrigue (ou
devrait irriguer) nos pratiques éducatives,
nos pratiques de santé, nos pratiques de loisirs.
Cela met en cause nos « normes » et
nous savons bien, nous professionnels du
social, que notre rôle fondamental n’est pas
dans un retour à une norme qui deviendrait
celle de tous, mais dans la recherche de
normes où chacun se trouverait à l’aise, jusqu’au
moment où d’autres arrivants (ou
d’autres marginaux) nous obligeraient à les
revoir. Ce n’est pas nouveau : à son époque,
Vincent de Paul (Cf. Jacques Ladsous , L’action sociale aujourd’hui,Toulouse, érès, 2008.), à travers sa correspondance
à ses disciples, hommes et femmes,
expliquait que c’était la seule voie de ce qu’il
appelait « la charité ». Le psychanalyste
J.-P. Lebrun nous demande de savoir distinguer
le « normatif » figé et conservateur,
auquel certains aimeraient nous contraindre,
et la « normalisation », qui est justement
cette évolution des modes de vie vers une
situation où chacun trouve sa place et son
bonheur… et qui n’a pas de fin, car elle est
le reflet du progrès et du changement social.
Et le concept de laïcité (qui n’a pas besoin
d’adjectif complémentaire car il contient ces
caractères ouverts, positifs que d’autres
aimeraient accoler) est celui qui peut le
mieux nous aider à ce nouvel art de « vivre
ensemble ».

Voir le dossier complet dans la revue VST des Ceméa


30/08/2011




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