Les jeunes filles, les jeunes femmes et la rue

Article paru dans le VST n°112 "Psychiatrie(s) en europe" de AGNÈS CREYEMEY Animatrice socio-éducative. JEAN-HUGUES MORALES Éducateur spécialisé équipe de rue du Centre d’étude et d’information sur les drogues, Bordeaux.

Voilà six ans qu’une action éducative, sociale et médicale est engagée dans le centre
ville de Bordeaux auprès des jeunes en errance utilisateurs de substances psychoactives.
L’équipe au travail, deux éducateurs spécialisés et une animatrice, s’attache
à écrire et à publier sur sa pratique et sur les acquis pratiques et théoriques
qui en découlent. VST a déjà publié deux de leurs articles : « De la rue des Erres à
la rue des Arts » (n° 95, 2007, p. 10-15) et « Sur les marges des festivals » (n° 104,
2009, p. 7-16). Voici la suite de leurs observations et de leurs réflexions.


Le passage à la rue
Nous savons bien que chaque trajectoire de
vie est unique. Néanmoins, de l’accumulation
des regards que nous portons sur ces
jeunes en travail de rue, puis lors des
accompagnements, se dégagent des tendances
que nous allons exposer ici. Il nous
semble avant tout important de dire que,
de la part de tous les jeunes en errance, le
passage à la rue ne nous a jamais été présenté
au départ comme étant pour eux un
échec, un cul-de-sac. Il est au contraire, la
plupart du temps, perçu et désigné comme
« la solution la moins pire » trouvée afin de
mettre fin à l’insupportable – ou en tout cas
de le mettre à distance – d’une situation
vécue par rapport à la famille, aux lieux de
placement ASE…

Les rencontres… La rencontre
Les rencontres sont possibles aussi bien en
milieu urbain qu’en milieu festif (festivals,
fêtes, concerts, milieux techno, free…),
néanmoins la période estivale multiplie les
occasions de rencontres, ce temps particulier
permettant de lâcher prise par rapport
aux codes habituels. Durant l’été, les
espaces festifs sont des lieux privilégiés de
porosité entre les différentes jeunesses…
et donc autant de lieux de rencontres possibles
au gré des festivals… qui vont générer
des affinités, des rapprochements,
pour la fête, le son, les produits, les infos
sur d’autres événements, ou des invitations
à venir ensuite ou entre-temps se poser
dans les squats.
C’est la plupart du temps par le biais des
rencontres festives que les jeunes filles, principalement
les « satellites », gravitent
autour et dans les groupes d’errants
urbains. Ce mode de vie libre les fascine en
ce qu’il est une sorte de fuite ou de mise
à l’écart des schémas sociaux traditionnels.
Certaines passent alors un court laps de temps avec la zone, puis rentrent chez elles
lorsqu’elles ne peuvent plus tolérer les difficultés
que ce mode de vie induit : maintenir
une hygiène corporelle, dormir au
chaud, manger correctement… C’est chez
ces « satellites » que le risque de bascule
est particulièrement important, lorsqu’elles
vont s’enticher d’un errant, adopter son
mode de vie et, progressivement, être en
rupture avec leur milieu d’appartenance
d’origine.
Lara et Zoé sont deux jeunes filles qui vivent
ensemble dans l’appartement de cette
dernière. En rupture scolaire pour l’une et
en première année aux Beaux-Arts pour
l’autre, leurs préoccupations les portent vers
une vie festive faite de rencontres et de
fêtes. De fil en aiguille, ou plutôt de festival
en fête techno, elles vont rencontrer plusieurs
groupes de zonards bordelais et se
lier notamment avec ceux d’un squat
d’une commune de l’agglomération. Lara
sera la première à sortir avec l’un des
membres de ce squat ; peu de temps
après, Zoé sortira également avec un
zonard qui gravite souvent autour du
squat pour les produits. Comme dit Lara :
« On les a un peu poussés… on les a laissés
tous les deux tranquillou… on a fait ce
qu’il fallait pour… »
Loin de nous l’idée que les modèles classiques
d’analyse des carrières de la rue, du
type de celle de Vexliard1 ne s’appliquent
pas lorsque l’on parle des jeunes en
errance. Toutefois, s’agissant de ces derniers,
il nous semble qu’une autre dynamique
prévaut sur la désaffiliation et la
rupture du lien social : l’affiliation au nouveau
groupe de référence en tant que futur
groupe de pairs. Elle symbolise une modification
de la vie relationnelle et une première
prise de distance importante avec le
groupe originel qu’est la famille, ou avec
les groupes imposés des structures d’accueil
de la protection de l’enfance.

Suivre l’autre
Tout comme les garçons, la plupart des
jeunes filles que nous rencontrons revendiquent
leur passage à la rue non comme
un échec mais comme un choix, le plus souvent
motivé par la rencontre du copain avec
lequel elles souhaitent vivre.Aurélia en est un exemple caractéristique.
« Errer ! C’est quand tu sais pas quoi
faire, que t’es perdue, que t’arrives pas à
t’en sortir… tu vois ! Le SDF de 50 ans plein
d’alcool qui veut plus rien… Je me suis
jamais considérée comme ça ! Moi j’ai
choisi de quitter l’appart’ pour suivre mon
copain en squat. Moi j’ai jamais erré, je
cherche du boulot… Je me suis jamais
considérée comme ça… Y’a les zonards et
ceux qui se bougent ! Quand t’es en
squat, tu peux vivre bien, mais quand tu te
défonces… t’essayes de considérer que
c’est un choix de vie… tu te voiles la
face… »
Et si ce n’est pas pour vivre en couple, c’est
alors pour suivre le groupe de potes,
comme Clara : « Au début, j’ai squatté dans
l’appart d’un pote… pendant plusieurs
mois… c’était la teuf tous les soirs…
c’était n’importe quoi… et puis on s’est
embrouillés alors j’ai bougé chez un autre
pote… J’ai continué à tracer en teuf… en
teckos… Un jour, je me souviendrai toujours…
c’était à la gare… j’étais bien
bourrée… on m’a appris comment faire la
manche… j’ai trouvé ça cool… ça marchait
bien… et puis je me suis pris la tête avec
le gars de l’appart’… de toute façon, je
m’en foutais parce que j’avais plein de potes
en squat…. Alors je savais où pieuter… »
Dans tous les cas, le passage à la rue ne
nous est jamais livré comme un « passage
à l’acte », en rupture totale avec l’équilibre et le rythme de vie que ces jeunes filles
avaient auparavant. C’est une chose souvent
graduelle, qui résulte la plupart du
temps d’une période de rencontre, d’apprivoisement,
plus ou moins long, avec la
zone.

Des dynamiques différentes
de celles des hommes ?

Trashouilles et petites soeurs
On distingue deux catégories de jeunes
femmes dans l’espace urbain de la zone
bordelaise, les « trashouilles » et les
« petites soeurs ».
Les petites soeurs sont fréquemment, au
départ, des satellites qui gravitent autour
des jeunes en errance : scolarisation chaotique,
fascination, prise de produits…
Bien souvent, elles vont s’enticher d’un
zonard et vont basculer progressivement
dans l’errance en en adoptant son mode
de vie, en squat ou en camion. Les zonards
les prennent généralement sous leur aile,
davantage dans des relations fraternelles
que dans de véritables histoires d’amour.
Il s’agit d’avoir quelqu’un qui les protège
et qui puisse mettre à distance les éventuels
autres mecs ou les embrouilles. À propos
de sécurité, il n’est pas rare que leur
entrée dans la zone soit en lien avec
l’adoption d’un chien ; reprenons ici les
propos d’un jeune voyant arriver une
jeune femme fraîchement débarquée de la
gare : « Ben ouais, tu vois ce genre de
meuf, ça se voit qu’elle connaît pas la zone,
regarde, elle a même pas de chien 2 ! »
Les trashouilles, quant à elles, sont loin de
cette image d’oiseau tombé du nid. Elles
ont une place à défendre, elles sont revendicatives,
dans des conduites beaucoup plus
dures que les autres. Par exemple, elles ont
plus rapidement recours à l’injection, dirigent
et organisent le groupe, sont dans l’affrontement
permanent. Elles font peur tant
aux mecs qu’aux filles. Pour citer un
usager : « C’te nana elle se bat comme les
mecs, faut qu’elle fasse gaffe, elle va finir
dans la Garonne… »

Des attentions protectives
différentes

La dynamique d’errance chez les filles est
sensiblement la même que chez les
hommes : rejet, abandon, violences… Leur
entrée à la rue s’effectue souvent après un
long parcours institutionnel (foyers…) –
pour au moins 40 %d’entre elles. Elles se
joignent généralement à un groupe via un
homme, et reconstituent ainsi une structure
familiale proche d’un mode de vie
communautaire. Seules à la rue, elles ne se
sentent pas particulièrement en danger
mais elles attirent l’attention et sont très vite
« captées » par un groupe dans un but de
protection : « T’inquiète, nous on n’est pas
des méchants, tu nous connais… On va la
prendre avec nous… »

La vie à la rue
C’est l’aventure d’un couple idéalisé, au sein
d’un groupe idéalisé. Pour cette catégorie
de jeunes filles qui vont basculer par le biais
d’une rencontre et du début d’une histoire
amoureuse, on peut à juste titre se demander
si la relecture moderne qu’elles nous
proposent n’est pas teintée du vieux mythe
de la rencontre avec le Prince charmant.
En tout cas, il ressort de la plupart de leurs
discours à ce moment-là de leurs trajectoires
une vision idyllique de la rue, et plus particulièrement
du squat où elles sont
accueillies 3. Elles ne parlent pas d’un
échec, mais d’une expérience différente,
pas forcément empreinte de galères et de
problèmes. Recoupant en cela ce que
disait Clara avec d’autres mots, Aurélia
demande un jour : « Tu sais ce que ça veut
dire SDF ? Sans Difficultés Financières… En
tout cas pour les zonards, c’est clair… »
Elles vont, tout comme les hommes, mais
peut-être moins vite, s’approprier les codes
de la zone, avec une recherche esthétique
parfois plus poussée. Influence que l’on perçoit
aussi lors de notre travail dans les
squats, avec des lieux de vie décorés de
fresques murales, des potagers plantés dans
les jardins quand il y en a… En clair, ces
jeunes filles apportent avec leur arrivée dans
le squat une recherche d’amélioration du
confort de vie. Elles organisent le quotidien,
essaient de le rendre plus agréable, en
décorant, en rangeant régulièrement, en
essayant de prévoir la nourriture, en allant
dans les associations pour effectuer les
démarches administratives et sociales…
Elles vont aller à la « boutique 4 » pour faire
une machine, avoir un bon véto, gratter
une aide (FAJ 5 …) ou trouver un emploi saisonnier
pour le couple, pendant que les
mecs pratiquent la manche… Encore que,
stratégiquement, une fille seule qui fait la
manche avec des chiens aura plus de
chance, « parce que les gens, ils lâchent
plus facilement des tunes quand t’es une
fille toute seule avec tes chiens, ils ont
pitié ».

La question du statut
Nier qu’il y ait une différence entre hommes
et femmes serait un non-sens, voire une
aberration. Pour autant, il nous faut être
à l’écoute du désir, pour certaines d’entre
elles, de se revendiquer comme
« zonarde… avant tout ! », en ne mettant
pas leur sexe en avant par leur look.
Les petites soeurs acquièrent la plupart du
temps leur statut en sortant avec un
zonard emblématique. C’est une nécessité
non seulement matérielle mais aussi symbolique,
sinon elles ne seront jamais véritablement
intégrées comme faisant partie
de la zone.
À la différence des trashouilles, qui imposent
le respect en étant aussi trash que les
mecs. Elles obtiennent vite un véritable
statut de chef de clan et sont reconnues
dans la rue par les autres, elles sont à la fois
craintes et respectées. Une de celles-ci interdisait
carrément l’accès de certaines rues
à d’autres, sous peine de les massacrer …
Il s’agit bien là de lutte de pouvoir, de marquer
son territoire.
Les filles vont plus facilement participer au
deal, c’est elles que les mecs envoient pour
carotter 6 ou raguasser 7 les autres usagers.
Elles font aussi fonction de « mules » en
cachant les produits dans leurs sous-vêtements.

L’homosexualité dans la rue
Certaines jeunes zonardes affichent clairement
leur homosexualité ; c’est peut-être pour elles un acte de revendication. En tout cas, cette démonstration permet de mettre
à distance certains comportements insistants
de garçons. Cette revendication affichée
est une originalité des jeunes femmes,
on n’a jamais vu cette posture de revendication
homosexuelle chez les garçons.
À Bordeaux, elles aimaient draguer du côté
de la sortie des lycées, notamment au lycée
du Mirail, dit « lycée du matin », à la pédagogie
quelque peu alternative, pour des
jeunes à la fibre artistique. Cela a-t-il
coïncidé avec une espèce de « mode
homosexuelle » en développement chez ces
jeunes lycéennes un peu branchées, décalées,
que nous avons pu percevoir depuis
trois ou quatre ans ? Est-ce cette proximité
qui en a conduit certaines à faire le pas de
cette expérience ? Toujours est-il que, de
notre point de vue, cela a ouvert une autre
(nouvelle) « porte de porosité » entres
ces jeunes et la zone. Quelques-unes de ces
jeunes filles vivent maintenant une vie de
couple avec une zonarde, ou un zonard rencontré
plus tard en squat.

Les mineur-es en fugue
Nous identifions deux cas de figures les
concernant.
Soit le groupe les « protège » en les éloignant
des structures spécialisées par risque
d’y être repérés et attrapés. Car la rencontre,
la présence d’un mineur dans une
structure comme la nôtre (CAARUD) implique
obligatoirement un signalement, une mise
à l’abri, et les jeunes le savent. Cette
pseudo-protection les exclut donc des dispositifs
sociaux. Pour cette raison, les
mineurs en fugue ne fréquentent pas – ou
peu – les structures d’accueil à bas seuil ;
nous les rencontrons généralement par le
travail de rue.
À l’inverse, il arrive que le groupe décide
que la jeune fille n’a rien à faire dans la
zone, et veuille la protéger en nous la ramenant.
Dans un squat constitué d’un groupe
de six, plutôt « trash », une jeune de 16 ans
est ramenée par le leader du groupe dans
le but de l’extraire de la rue, jugeant
qu’elle n’avait rien à y faire. Ils sont tous
venus à la boutique avec elle, afin de la
« mettre à l’abri ». Étant effectivement
déclarée en fugue par ses parents, la brigade
des mineurs est venue la chercher
pendant que tout le groupe faisait diversion.
Lorsque les policiers les ont regardés,
médusés, ils leur ont dit : « Faut la renvoyer
chez ses parents, elle a rien à faire à la rue…
Elle a fugué parce qu’elle ne pouvait pas
fumer de joints, faites votre taf… Elle a rien
à foutre dans un squat. »

Quand le physiologique s’impose
Les accompagnements portent essentiellement
sur des questions de contraception,
des besoins d’IVG, et plus rarement sur des
suivis de grossesse. La plupart n’utilisent
plus de contraception orale, et l’usage de
drogues faisant souvent disparaître leurs
menstruations, elles se croient à l’abri
d’éventuelles grossesses. Lorsqu’elles s’en
aperçoivent, ce sont des signes physiques
qui leur mettent la puce à l’oreille. Bien souvent,
il faut alors aller vite pour pouvoir
dater la grossesse et envisager la suite.

Chez ces jeunes filles, il y a peu de désir de
maternité, au contraire… Et si c’est parfois
le cas, elles fuient les structures médicosociales
de peur que l’enfant soit signalé
ou, pire, qu’il leur soit enlevé à cause de
leurs conditions de vie (camions, squat…).
Il convient néanmoins de préciser, surtout
chez les trashouilles, une sorte de figure
érigée en modèle de la « femme-mère parfaite
 », avec tout d’un coup un niveau d’exigence
envers elles-mêmes extrêmement
important. Sandra, enceinte de six mois, est
paniquée par ses deux cigarettes hebdomadaires, après avoir passé deux ans à
shooter du Subutex et en fin de traitement
Méthadone…
Ce niveau d’exigence qu’elles s’imposent
les conduit à justifier particulièrement
leurs demandes. Il est arrivé, durant nos permanences
à la gare, qu’une jeune vienne
nous présenter « son petit » tout en prenant
un peu de matériel d’injection au passage,
en tentant de se justifier : « J’ai
quasiment arrêté mais des fois c’est
dur… », ou « T’inquiète, je fais gaffe,
c’est juste comme ça… mais je fais attention
à ma petite », ou le classique : « C’est
pas pour moi, je prends plus rien, c’est pour
mon mec… ». La réaction des jeunes
trashouilles est violente lorsqu’elles assistent
à ce genre de scène. Lors d’une permanence
à la gare, Julia vient présenter son
fils ; dans le bus se trouve Katia, figure
emblématique de la rue, qui se fait faire un
pansement d’alcool pour éviter un vilain
abcès. Katia, à la vue de Julia et de la poussette,
commence par lui hurler dessus en
expliquant qu’elle n’a rien à faire là, sur le
bus, avec son bébé… qu’elle ferait « mieux
de s’en occuper ». La suite a été crescendo,
Julia demandant discrètement quelques
kits 8 pendant que Clara, furieuse, menaçait
de buter les éducs s’ils lui donnaient
la moindre seringue.
C’est généralement lorsque ces filles se
séparent du groupe, ou du conjoint, que
des choses bougent. Fréquemment, alors,
nous les renvoyons à leur ambivalence, l’annonce
d’un nouveau mec, « un gentil, lui »,
finissant comme d’habitude en « notre relation
est naze », la question relancée étant
pourquoi elles ne voient pas les gentils garçons…
La violence est habituellement
associée à la protection, et s’il n’y a pas de
violences physiques ou verbales, il n’y a pas
d’amour…
La rupture ou la violence agit comme
déclencheur, comme point de départ pour
l’accompagnement, notamment des petites
soeurs. Très souvent, la séparation est un des
actes qui initient une brèche, une mise à
distance, d’autant plus quand elle se complète,
de manière plus délicate, par un
accompagnement au centre d’accueil d’urgence
des victimes d’agression. Mais nous
savons très bien que cela ne débouche quasiment
jamais sur la séparation définitive du
couple : ils reviennent presque tous
ensemble après les clashs.

Un travail spécifique ?
Fait par des femmes ?
Nous l’avons vu, travailler avec des jeunes
femmes en errance, c’est surtout ne pas les
prendre pour de « faibles choses » que l’on
doit mettre à l’abri. D’ailleurs, lorsqu’elles
sont à la rue, elles cachent leur féminité.
Aurélie s’est coupé les cheveux « pour
passer pour un mec, pour qu’ils me fassent
moins chier… tous ! ». Ou alors, en faible
proportion, certaines diront « aller faire les
filles » (les plus « trash ») dans les peepshows
 : Sandra vient un jour au bus
d’échange de seringues, cheveux lissés,
jupe, collants… habillée et maquillée
comme on ne l’a jamais vue. On lui fait
remarquer alors : « Oh ! que tu es jolie en
fille »… « Ouais, t’as vu… tu parles, quand
je fais la fille, c’est pour montrer mon cul ».
Aller à la rencontre de ces jeunes femmes
en ne prenant pas en compte cette posture
qu’elles cherchent dans la rue et qu’elles
valident en sortant avec un zonard pose
clairement la question de nier leur statut
à la rue. Nous savons que les espaces d’accueil
spécifiques réservés aux femmes
échouent dans la très grande majorité des
cas. Nous pensons pour notre part que bien plus qu’une proposition institutionnelle, le
travail avec elles doit être intégré dans notre
posture éducative dans le quotidien des rencontres.
Cela nous permet alors d’être à
l’écoute de demandes qui peuvent venir
d’elles de manière individuelle ou collective.

Une réalisation concrète :
la « journée filles » et aussi…

Dans le cadre des activités du CAARUD, une
simple demande d’accompagnement a
donné lieu à la « journée filles ». Les usagères
de la structure ont émis le souhait
d’une journée passée avec une éducatrice,
mais aussi entre elles, pour « faire les boutiques
et parler de trucs de filles, des relations
avec les mecs, loin de l’agitation de
la rue ou de la boutique d’accueil ».
Rendez-vous était pris avec quatre d’entre
elles, mais pas d’argent… donc les boutiques,
ça a été « Stop misère 9 ».
Les filles, à l’intérieur d’un groupe constitué,
jouent des liens fraternels (jalousie,
colère). Il faut alors toujours être là, invariables,
inébranlables, et elles nous présentent
fièrement comme « leurs
éducateurs », preuve que le lien mis en
place est clair et structurant
Concernant la relation aux autres, au
compagnon, la maternité, la contraception,
les relations, l’intimité…, il n’est pas rare,
lors des échanges, que certaines donnent
des conseils sur les façons de réagir, ayant
elles-mêmes déjà vécu cette situation.
Si le travail de réassurance, commun à nous
tous, est important, il se décline sur des
registres différents. Les relations révèlent
parfois des carences affectives, et il faut
alors savoir doser : pas trop distant, pas trop
proche, pas trop maternant, mais suffisamment
rassurant et bienveillant, du
type « allez ma grande, faut t’accrocher, t’as
fait le plus dur », « une marche après
l’autre ». Des qualificatifs comme « ma
jolie », « ma belle », « cocotte » sont
quant à eux des termes affectueux utilisés
uniquement par l’éducatrice dans un
registre presque maternel, afin de les
réassurer.

Conclusion
Si ces jeunes filles et jeunes femmes semblent
plus faciles à aborder lors du travail
de rue, c’est qu’elles savent mieux que les
garçons s’adapter aux logiques institutionnelles
afin de trouver des réponses à des
besoins de première nécessité, « grappiller
 » de quoi améliorer le quotidien. Mais
ne nous y trompons pas : elles sont au fond
plus fuyantes que les jeunes hommes,
notamment lorsqu’elles vivent en couple la
période idyllique des premiers mois de rue.
Là où les « mecs » initient une prise en
charge plus rapide, bien que souvent plus
chaotique, elles nous tiennent davantage
à distance avant de s’engager dans un véritable
accompagnement. Et si elles mettent
plus de temps que les hommes à se séparer
de la rue, quand leur décision est prise,
la rupture est plus franche. C’est souvent
à la faveur d’une situation de crise que les
positions évoluent, notamment quand il y
a des violences physiques.
Le fait qu’elles sollicitent des références
adultes jusque-là mises à distance, la possibilité
pour nous de pouvoir alors poser une
parole sur ces actes, signifier que cela n’est
pas anodin… contribuent à poser les
jalons d’une vraie prise en charge. Les sollicitations
successives pour des réponses
matérielles leur auront servi à repérer ces
référents adultes.

La crise peut aussi permettre d’autres
positionnements envers nous, où les phénomènes
transférentiels peuvent s’opérer
de manière massive, allant parfois jusqu’à des attitudes de collage : « T’es une fille et
une professionnelle géniale, j’aimerais un
jour te ressembler… »

Tout ce travail, parfois long, ingrat, mis en
place depuis des mois, voire plus, installe
les conditions nécessaires pour poser une
autre parole, loin des pressions normalisantes
du groupe, face à ce que nous représentons
à cet instant : une figure adulte
acceptable, avec laquelle une identification
semble enfin possible.


06/12/2011




La présentation des Ceméa et de leur projet
Qui sommes-nous ?
Historique des Ceméa
Le manifeste (Version 2016) - 12 thématiques
Contactez-nous
Les Ceméa en action
Rapports d’activité annuels
Agenda et évènements
Collectifs - Agir - Soutenir
Congrés 2015 - Grenoble
REN 2018 Valras
Prises de position des Ceméa
Textes et actualités militants
Groupes d’activités
Fiches d’activités
Répertoire de ressources (Archives)
Textes de références
Les grands pédagogues
Sélection de sites partenaires
Textes du journal officiel
Liens
Vers l’Education Nouvelle
Cahiers de l’Animation
Vie Sociale et Traitements
Les Nouveautés
Télécharger
le catalogue
Nos archives en téléchargement
gratuit
Commander en ligne
BAFA - BAFD - ANIMATION VOLONTAIRE
FORMATION ANIMATION Professionnelle
Desjeps
Dejeps
Bpjeps
Bapaat
Formation courte
FORMATION PROFESSIONNELLE DU CHAMPS SOCIAL
Éducation spécialisée
Moniteur éducateur
Caferius
Formateur Professionnel d'Adulte - Conseiller en insertion
Préparation au DEAVS, au CAFERUIS, au CAFDES
CURSUS UNIVERSITAIRE
SANTE MENTALE 2018
Dans et autour de l’école
Europe et International
Les vacances et les loisirs
Politiques sociales
Pratiques culturelles
MÉDIAS, ÉDUCATION CRITIQUE et ENGAGEMENT CITOYEN