23/01/2012
Etat d’âme... un texte de Maryvonne Bouënnec.


Maryvonne Bouënnec, une enseignante en fin de carrière, militante ceméa de la région Bretagne raconte ce qu’elle observe dans la dégradation du service public d’enseignement.

20 h45, je rentre de l’école. J’ai fermé la porte à clé derrière moi. La réunion est finie. J’allume l’ordinateur. Je vérifie les courriers. Il a écrit à 17h44. Dans la ligne correspondant au sujet, une laconique expression : état d’âme. J’ouvre : trois phrases, une signature.

Lui, c’est un directeur d’école. Il était encore avec nous au début de cette réunion mais des obligations l’attendaient ailleurs alors j’ai fermé l’école pour lui. Il avait écrit ces trois phrases, une soupape de sécurité. Je ne les avais pas encore lues et dans son attitude vis à vis du public, rien ne laissait à penser qu’il les avait écrites.

Lui, c’est un directeur d’école. Ni vieux, ni jeune. Assez vieux pour avoir de l’expérience professionnelle, assez jeune pour pratiquer son métier pendant encore un bon nombre d’années. C’est l’école de son quartier. Il la connaît bien. Avant d’y être directeur, il y était parent d’élèves. C’est l’école du quartier, un quartier qui a 50 ans. Un quartier qui a été construit après-guerre, dans cette grande ville de l’ouest. Grande ville qui se rebâtissait après le pilonnage des bombardements. L’architecture de cet espace scolaire est typique de ces années-là. À l’époque il y avait plusieurs bâtiments comptabilisant un nombre important de classes. C’est qu’il en fallait pour scolariser tous ces élèves habitant dans les immeubles environnants. Oui, le quartier est composé d’immeubles. Les ans ont passé, la démographie a changé. Toute une aile d’un bâtiment a été affectée à l’ITEP, une école spécialisée, qui accueille des élèves au comportement difficile, comportement qui parasite les apprentissages, alors leurs heures d’enseignements sont adaptées. Avant, il y avait deux écoles, l’école maternelle avec son bâtiment de plain-pied et sa cour et l’école élémentaire avec ces deux étages au-dessus d’un préau. Maintenant c’est un groupe scolaire. Une seule direction réunit tous ces espaces scolaires.

Ici, on est en milieu urbain. Cette année, cette grande ville de l’ouest a 75 écoles ou groupes scolaires publics. C’est moins qu’il n’y a quelques années. C’est un coût, l’entretien de bâtiments publics ! La municipalité, depuis déjà plusieurs mandats successifs, essaye d’optimiser ses écoles, alors les cartes scolaires sont apparues et parfois des écoles sont fermées. Cartes scolaires, terme insolite qui signifie qu’un résident de la localité ira se renseigner auprès des services municipaux en indiquant son adresse afin de savoir dans quelle école il aura la possibilité de scolariser son fils ou sa fille. Pour faire clair, autour d’une école, sont affectées un certain nombre de rues. Une famille ne peut pas aller dans l’école en question si elle ne réside pas dans le périmètre établi. Toutes les écoles ne sont pas logées à la même enseigne. Certaines ont une carte scolaire, d’autres non. Ici, c’est un quartier composé d’immeubles locatifs. Chaque rentrée scolaire annonce son lot de déménagements et d’emménagements. Très difficile de prévoir à l’avance les effectifs lorsque l’Inspection Académique nous demande les renseignements en novembre pour la rentrée de septembre suivant. On y voit un peu plus clair en avril mai lorsque les inscriptions commencent à se faire. Mais certaines années ce sont les arrivées de la fin de l’été qui permettent de réellement savoir à quels élèves les enseignants auront à faire. Alors, c’est la grande effervescence du jour de pré-rentrée pour décider de la répartition pédagogique. Combien d’élèves par classe ? Fait-on des cours à plusieurs niveaux ? Combien de classes maternelle, et combien d’élémentaire ? Qui va prendre quel niveau cette année ?

Lui, depuis quatre ans, c’est le directeur de cette école de huit classes sans carte scolaire. À chaque rentrée, il s’interroge de savoir pourquoi les familles se signalent si tard. Alors un jour, il est allé à la mairie du quartier, histoire de prendre des nouvelles. Et là, surprise ! Il constate qu’il dirige la seule école de cette partie est de la ville à n’avoir pas de carte scolaire. Et ce qui pourrait être un avantage se transforme en pénalité car le nom de l’école n’apparaît même pas sur les listings des secrétaires à l’accueil. Les employés municipaux oublient de signaler, qu’à l’ombre d’un grand stade de foot il y a des enseignants et des élèves qui travaillent.

Ce vendredi après la classe, il a leur a écrit.

Elles, ce sont les collègues. Dans leur ensemble plus jeunes. Elles font une équipe soudée autour de lui. Une véritable équipe ! Une équipe pour qui ? Une équipe pour eux !

Eux, ce sont les élèves. Les élèves de ce quartier, élèves issus d’un public hétérogène. Et dans cette hétérogénéité quelques-uns ont de bonnes difficultés scolaires ou de comportement. Certaines familles ne sont pas francophones, quelques-unes sont en précarité sociale. Il y a aussi ces élèves qui n’habitent pas chez leurs parents et qui nous sont confiés par l’un ou l’autre des deux foyers d’accueil voisins.

Elles, lui, toujours sur la brèche. Réunions par ci, concertations par là. Moi, je les vois travailler depuis 16 mois. Cette équipe se décarcasse pour viser un objectif de réussite pour tous les élèves. Le midi souvent le repas est pris en commun. Rares sont les midis où le prénom d’aucun élève n’est cité. Il y a des conseils des maîtres après la classe, le mercredi ou le samedi matin. C’est selon les disponibilités des baby-sitters. Oui, car toutes ces jeunes collègues sont des mamans. Cette équipe croit tellement dans le bien-fondé de leur métier, qu’elle va jusqu’à inventer un système différent concernant les aides personnalisées. Ici ce n’est pas une école où quelques élèves reçoivent après les cours, un soutien spécifique. Ils ont essayé pendant deux ans et ont constaté que ces élèves en grandes difficultés sont très fatigables et leur rajouter deux heures d’enseignement ne leur apportait pas le bénéfice attendu. Alors ils ont mis en place un système avec des horaires décalés. Les élèves du cycle 3 ont une matinée plus longue. La fin de cette matinée est assurée par plus d’enseignants dans chaque classe. Les exercices d’application des notions vues plus tôt, sont mis en œuvre. Les enseignants surnuméraires permettent une meilleure vérification des acquis. Comme les élèves du cycle 3 ont une matinée plus longue, ils commencent l’après-midi plus tard. C’est donc en début d’après-midi que les enseignants du cycle 3 viennent renforcer par leur présence les apprentissages des élèves des classes de cycle 2.

Ce travail d’équipe est suffisamment fort pour que des personnes extérieures le remarquent. Qui l’a remarqué ? Le psychologue du réseau d’aide ! Oui, c’est lui qui a glissé le nom de l’école, à l’inspecteur de la circonscription. C’était au sujet d’un élève en grande souffrance qui perturbait tant sa classe et son école, qui était si perturbé dans sa scolarité, que des instances médicales demandaient un changement d’école obligatoire.

Lui, il a été contacté par sa hiérarchie. Lui, il en a parlé à l’équipe. L’équipe a fait des commentaires. L’équipe a argumenté les pour et les contre. L’équipe a fait référence à d’autres élèves accueillis en des circonstances analogues. L’équipe n’a pas dit non. L’équipe a mis des conditions : préparer cette arrivée avec les éducateurs du foyer où il était logé, avec l’élève lui-même. L’équipe admet que les effectifs des classes ne sont actuellement pas trop chargés et qu’elle peut se donner les moyens de donner un nouveau départ à cet élève de CE2, d’autant que nous accueillons d’autres élèves du même foyer et que ceux-ci ont parlé en bien de l’école à leur copain.

L’élève est arrivé lundi de cette semaine. Ce vendredi matin, pendant que je surveillais la récréation des tout petits, j’entendais et je voyais les grands des CM2 jouer au foot sur leur cour. Situation inhabituelle. D’ordinaire, à cette heure-là, leur cour est vide. À midi, j’ai su : le nouveau a fugué pendant l’heure de la récréation. Lui, l’a rattrapé dans le quartier, puis assis sur une marche d’immeuble, il a pris le temps de mettre en mots avec l’élève cette action non conforme, ensuite il l’a rendu à sa maîtresse. Ce midi, l’équipe a parlé de la nouvelle vigilance de fermeture du portail. Ce midi, l’équipe a continué de parler de l’attitude à adopter avec cet élève, lui faire comprendre qu’on a une attitude privilégiée à son égard mais que tout ne sera pas acceptable. Lui, il rappellera les règles s’il le faut.

Voilà la récréation de l’après-midi terminée. Je me dirige vers la salle de motricité avec mes élèves, nous avons encore le temps de jouer avec les cerceaux et les ballons avant l’arrivée des parents. La porte de l’école est grande ouverte sur l’extérieur. Situation anormale. Je ferme cette porte. Deux minutes après il arrive avec trois élèves de CM2. Bien sûr, j’avais oublié ! C’est le premier jour où l’on procède à une vente de gâteaux pour subventionner le départ de la classe transplantée. Et là, pendant que je lui maintiens la porte ouverte qui facilitera le passage d’une table, il marmonne entre ses dents « on nous ferme une classe ». Je lui demande « c’est une rumeur ou c’est plus que cela ? ». Il me répond. « Ce n’est pas une rumeur, la hiérarchie s’est déplacée en début d’après-midi pour me l’annoncer ».

La nouvelle n’est pas bonne, nous savions nos effectifs un peu faibles mais les inscriptions ne commenceront qu’en mars. L’équipe avait l’espoir que soit tenu compte de la situation particulière du public accueilli.

Tous les élèves ont quitté la classe. Lui, je l’ai retrouvé dehors avec quelques élèves de CM2, encore sur la brèche ! Une classe transplantée, c’est important pour les élèves du quartier, mais cela n’arrive pas en claquant des doigts. J’achète ma part de gâteau et je rentre chez moi en disant que je reviens pour la réunion.

18h30, il est là, les personnes arrivent au fur et à mesure. Des parents d’élèves pour la plupart mais des enseignants aussi. Tous sont inquiets. La presse, les informations syndicales nous ont alertés : il y aura des suppressions de classes, beaucoup. Il est là et il accueille sans un mot plus haut que l’autre. Il doit en avoir gros sur la patate, il a déjà écrit mais je ne le sais pas encore.

20h30 la réunion est finie, je ferme les portes. Je lui donne un coup de fil pour lui dire que c’est fait (sinon il serait venu le faire), lui signalant que je n’avais pas fermé une certaine porte intérieure parce que je n’avais pas la clé. On convient que cela n’a pas une trop grande importance. Et il me rajoute « de toute façon je retourne à l’école demain je fais un courrier à l’inspecteur pour essayer de défendre la classe. »

Quelques minutes plus tard, à la maison, sur mon écran d’ordinateur, je lis : Dans le palmarès des journées de merde à l’école, celle-ci tiendra pour un bon moment certainement une place de premier choix !!! Voilà, rien de transcendant, juste une envie de le dire... Bises et bon week-end. (...lui)

Et déjà plusieurs réponses à ce message « état d’âme »

Celle-ci est la plus rapide. A journée de merde, répondons par l’amitié et la solidarité, je vous propose un gouter thérapie à la maison...

Cette autre, qui est en congé depuis quelques temps découvre et s’interroge. je cherche, mais en vain, une pièce jointe qui me permettrait de décoder un peu mieux le message de....

Une troisième explicite.

  • Une nouvelle recrue en ce2 (changement d’école, foyer...) qui s’est "enfuie" de la cour ce matin puis qui a retenté cet am, rattrapé par (..lui). Ce même élève ne s’est pas laissé impressionner par notre directeur en proférant des mots tels que "ta gueule", le mot "couille" aussi dans une phrase que je n’ai pas retenue pour finir par casser ses lunettes en quatre avant de regagner son foyer à 14H30 environ...
  • Notre IEN est également passé en début d’AM pour nous annoncer une fermeture !

Voili voilou...

Tiens, finalement moi non plus je n’avais pas toutes les informations.

Et moi, ce que j’en pense de tout ça, où en sont mes états d’âme ?

Moi je suis la plus vieille de l’équipe. Ils m’ont adoptée à la rentrée précédente. Oui, parce que c’est une équipe que adopte. Elle a bien compris que pour faire avancer la barque, il faut être tous dans le même bateau.

J’étais arrivée mais je n’avais aucun projet à établir dans cette école pour laquelle j’avais postulé. Dans ma tête, j’avais juste une cession de deux ans à faire avant de prendre ma retraite. Ma carrière, elle est derrière moi, elle a été remplie de projets que j’ai menés à terme avec un grand bonheur. La direction d’école, je connais, j’y ai passé 20 ans de ma vie professionnelle. Mon premier demi-siècle est clos et la décennie suivante est déjà bien entamée. Alors lorsque les premiers ennuis de santé sont arrivés, conjugués avec des conditions de travail de plus en plus dégradées, j’ai levé le pied. Depuis plus de 30 ans je défends la toute petite enfance scolarisée .Constater qu’une municipalité, sans concertation, décide de fermer trois petites écoles maternelles de quartier, totalisant sept classes, a été pour moi l’élément déclencheur. Je quittais la direction et je terminais comme adjointe quelque part ailleurs. Je n’ai téléphoné nulle part, j’ai pris un plan de la ville et de sa communauté urbaine et j’ai rédigé ma liste de vœux en suivant un ordre géographique.

Je suis arrivée là, j’ai observé leur fonctionnement. J’ai observé la difficulté de la fonction de direction d’un groupe scolaire (moi je n’avais qu’une maternelle). Les espaces sont immenses. Les deux pôles, la maternelle et l’élémentaire qui ont des problématiques différentes. J’ai découvert leur expérimentation sur les horaires décalés. J’ai vu qu’ils étaient toujours au four et au moulin mais dans des structures aménagées de façon inadéquates. Alors peu à peu j’ai mis mes compétences à leur service. Aux CEMEA, l’organisation de l’espace et du temps c’est un peu notre marque de fabrique. Cela a commencé par l’aménagement de la salle art plastique, puis une formation interne sur certaines techniques plastiques ; la réorganisation de la salle photocopieurs, une meilleure gestion des commandes, la prise en charge de certaines tâches et la mise en place d’une méthodologie simple qu’ils pourront transposer plus tard lorsque j’aurai fini ma cession.

Juste pour vous dire que je fais partie de l’équipe, mais tout de même avec un regard assez distancé. Je n’ai pas la volonté de m’impliquer dans tous ces projets qui seront mis en œuvre alors que je serai en retraite. D’autant qu’une partie de cette mise en œuvre, je ne la cautionne pas. Les voir s’arracher les cheveux sur comment remplir le livret personnel de compétences de l’élève, qu’il soit numérique ou en papier, me hérisse le poil, quand on sait que ces livrets de compétences ont été modifiés pour s’harmoniser avec l’Europe. Lors d’une conférence pédagogique,un collègue de la circonscription demande ce que l’on fait lorsque l’élève n’a pas atteint la compétence et s’entend répondre par le conseiller pédagogique que l’on continue tout même le palier suivant. Je me dis que l’on marche sur la tête. Remplir un livret devient plus important que de combler la compétence.

Ainsi donc ce vendredi-là, lorsque je lis la phrase du directeur je me dis voilà une formulation bien polie, bien lisse. Pas vraiment un mot plus haut que l’autre, à peine un terme un peu cru que je n’aurais personnellement pas écrit. Mais à bien y réfléchir, c’était une journée à hurler de découragement.

Essayer au quotidien la réussite scolaire de chaque élève, accueillir un élève en grande souffrance et l’accompagner au mieux après une trajectoire scolaire explosive mais être démuni devant cette grande souffrance et se voir récompenser par l’annonce de la proposition d’une fermeture de classe est une injustice. Sans compter que l’on est au mois de janvier, les inscriptions dans les écoles de la ville ne commenceront qu’en mars. Année électorale oblige, c’est avec plusieurs mois d’avance que l’Inspection Académique prépare la coupe sombre dans ses effectifs de fonctionnaires, c’est à dire dans ses écoles publiques. Peut-être les inscriptions seront suffisantes, alors commencera la bagarre pour la réouverture. Bagarre perdue d’avance, une classe fermée n’est pas ré ouverte pour scolariser des Petites Sections.

Mais ce qui me sidère le plus dans la formulation, c’est le mot palmarès. « Dans le palmarès des journées de m... , celle-ci tiendra .etc. » comme s’il s’attendait à en connaître un bon nombre d’autres. Et il réagit avec une fatalité irréversible : « Voilà, rien de transcendant, juste une envie de le dire... »

Ce mot un peu cru qui me dérange et qui lui a servi d’exutoire, j’ai envie d’en mettre un autre à la place.

je le paraphraserai en disant : « Dans le palmarès des journées de maltraitance à l’école, celle- ci tiendra pour un bon moment certainement une place de premier choix !!!

Oui, nous sommes dans un système qui induit et génère de la maltraitance, maltraitance des adultes pour lesquels on n’a aucune considération, maltraitance des élèves que l’on met en situation de stress et ceci de façon institutionnelle, dès la maternelle.

Et moi dans tout ça, où en sont mes états d’âmes ? Ils yoyottent, ils jouent au yoyo ! J’alterne entre la révolte et l’abattement. Cela fait un bon moment que je vois les dégradations du métier. J’en parlais autour de moi, je prévoyais certaines dérives. Je les ai dites, mais pas bien fort. Je les ai vues arriver et enfler progressivement. J’ai participé à des conférences, des débats, des réunions, des jours de grèves, des manifestations, mais malgré ces signaux d’alertes que je lançais avec tant d’autres, le système de déconstruction du service public de l’éducation est engagé et ne recule pas. On parle encore de journées de grèves dans les semaines à venir, mais on en a déjà tellement fait. Une de plus, pourquoi faire, les familles vont encore râler. Dans un sens, elles auront raison, les élèves sont tout de même mieux en classe. Comme si cela m’amusait de faire grève ! Moi aussi je suis mieux en classe.

Mais cette semaine, il y a eu deux éléments déclencheurs. J’ai lu le livre de M. Joxe : « Pas de quartier ? »Ce monsieur est devenu avocat pour enfants afin de pouvoir témoigner de la délinquance juvénile et de la justice des mineurs. C’est une justice à huis clos ou à publicité réduite, alors la population ne sait pas trop ce qui se passe. Elle ne peut pas être à même de réaliser un quelconque changement du système et les conséquences à courts, moyens et longs termes qui en découleront. J’ai trouvé passionnant de découvrir l’envers du décor.

Et il y a eu ce ce message laconique, feutré, d’un directeur d’école qui se décarcasse jusqu’à l’épuisement pour donner les meilleures conditions d’apprentissage à chaque élève. Il aurait eu des raisons de hurler, il ne l’a pas fait. Ce directeur, je le connais mais je suis certaine que sur le territoire national, d’est en ouest, du nord au sud, en zone urbaine et à la campagne, il y en a tant d’autres qui lui ressemblent et qui ont les mêmes soucis. Alors voilà, aujourd’hui mon état d’âme balance vers : ne baissons pas les bras ! Oui, je suis en fin de carrière, dans quelques mois, je sors du circuit scolaire. Je pourrais me dire cela ne me concernera plus. Ce n’est pas vrai. Cela me concernera toujours, comme cela concernera n’importe quel autre citoyen du territoire français. Les effets collatéraux d’une mauvaise prise en charge de notre éducation nationale auront des répercussions sur le bien vivre de tout un chacun. Alors, comme M. Joxe, je me dis qu’il faut raconter ce qui ne se voit pas. Cela ne se voit pas parce que le personnel enseignant, dans sa grande majorité est consciencieux et bricole avec énergie des solutions d’appoint. À force de bricoler et de mettre des cataplasmes par-ci par-là, le système institutionnel finit par considérer que le personnel enseignant se débrouillera toujours, même avec de moins en moins de moyens. Ce que je crains, c’est que ce personnel enseignant n’ait bientôt plus d’énergie du tout.

Je vous ai raconté cette journée d’un vendredi du mois de janvier 2012, que pourrais-je vous raconter d’autre ? Je connais bien la maternelle, je vais commencer par là.

La première classe de la scolarité, la plus importante de la scolarité, c’est celle qui met en place toutes les bases de l’école. C’est à ce moment-là que l’enfant commence à devenir élève. Cet enfant est jeune, il quitte un milieu familial ou une petite collectivité de style crèche, pour arriver dans une collectivité beaucoup plus importante en nombre. Une collectivité qui a des espaces, du temps et des règles sociales plus contraignantes que les structures précédentes. On n’y arrive pas à n’importe quelle heure. On y retrouve les mêmes personnes (les copains de classe, l’enseignant et l’ATSEM), on a des lieux dédiés et d’autres qu’il faut partager avec des plus âgés. Ce jeune enfant doit pouvoir avoir la possibilité de s’intégrer au rythme qui est le sien, donc par rapport à sa date de naissance personnelle. Or il faut savoir qu’il existe une différence entre l’année civile et l’année scolaire. Une promotion d’élèves est axée autour d’une année civile. Si, arrivé au cycle 2 ou au cycle 3 la différence entre ces deux calendriers n’est plus ressentie, il n’en est pas de même pour tout le cycle 1 et particulièrement pour la classe de petite section. Au début de ma carrière, dans ce département de l’ouest où je travaille, les élèves de petites sections arrivaient au moment de l’année qui leur convenait le mieux, en partenariat avec la famille, rentrée échelonnée et/ou progressive. Maintenant on ne peut plus le faire que pendant le premier trimestre et encore, pour vérifier que les enseignants ne tournent pas leur hiérarchie en bateau, il faut justifier de la présence de cet enfant/élève, le jour de la rentrée. Tout cela je l’ai déjà raconté en d’autres circonstances et « le journal d’une petite section » est disponible sur le site des cemea Bretagne. Mais pour donner les grandes lignes, la toute petite section (les enfants de deux à trois ans) a trois axes très importants qui, s’ils sont bien vécus par l’enfant/élève, vont conditionner toute la scolarité à venir. Il s’agit de l’explosion du développement du langage, l’explosion de l’action motrice (la grande motricité et la motricité fine) la mise en place des premières règles sociales. L’enfant réalise qu’il est un individu dans un groupe, qu’il y a des règles et qu’il devra apprendre à négocier dans le cadre de ces règles pour vivre en bonne intelligence avec les autres.

L’acquisition de la langue orale va conditionner la rentrée dans le monde de la langue écrite. L’apprentissage de la langue orale se fait en parlant à l’enfant/élève. Si celui-ci n’est pas stimulé hors de l’école, il n’améliorera pas sa langue orale. Dans cette situation, plus il rentrera tard à l’école, plus la différence culturelle familiale aura de l’importance. Alors, ceux qui aborderont le plus facilement la lecture seront ceux qui parlent bien.

Être à l’aise dans son corps, la grande motricité. À l’école l’enfant/élève peut vivre progressivement l’apprentissage du risque sans le poids affectif et sécuritaire de ses parents. Cette aisance corporelle, cette bonne latéralisation participe aussi d’une bonne rentrée dans les apprentissages et particulièrement ceux de la lecture.

Les règles sociales, savoir ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, apprendre à partager avec l’autre, prendre des initiatives tout en assouvissant sa curiosité naturelle, l’enfant/élève pourra le faire dans un contexte où les adultes sont formés. Actuellement les jeunes collègues n’ont plus une formation adéquate.

Pendant trente ans j’ai accompagné la rentrée dans l’école de plusieurs centaines d’élèves, en respectant leur rythme, dans des locaux adaptés. J’avais reçu une formation. Actuellement j’hésite entre mon côté enseignante : c’est très important de favoriser une scolarité précoce et mon côté militante des cemea : si les conditions d’accueil de l’école ne sont pas réunies (par exemple classes trop chargées, personnel non formé, locaux inappropriés), il ne faut pas scolariser l’enfant de deux ans : on le met en danger. La situation de stress ne se répare pas comme cela. De plus, avec des enseignants à qui on n’aura pas appris l’importance de cette rentrée lente dans les trois axes définis plus haut et qui commenceraient trop tôt des apprentissages avec vérification des acquis et évaluations, nous allons former de promotions d’élèves inquiets, insécurisés dans leurs apprentissages qui vont décrocher, soit au niveau du comportement soit au niveau des matières enseignées. On aura beau jeu de demander aux collègues d’aller faire de l’aide personnalisée, trois ou quatre ans plus tard, lorsque le livret personnel de compétences de l’élève pointera des manques.

Les fermetures de classes ces dernières années ont eu une répercussion sur la scolarité des plus jeunes. Depuis 6 ans déjà, par manque de place, dans mes classes de petites sections, je n’ai pour élèves (TPS) que ceux nés entre janvier et juin/juillet de l’année civile concernée. Les élèves nés entre juillet et décembre dans leur grande majorité ne font plus qu’une seule année de petite section (PS) alors que leurs copains du premier semestre en auront fait deux (TPS puis PS). J’observe clairement une différence de compétences entre ces deux demi-promos.

Les propositions actuelles de fermeture de classes continuent d’aggraver le problème. En poussant la démonstration au même rythme, bientôt ce seront les promos de petites sections (PS) qui seront coupées en deux. Une offre de scolarité ne sera proposée qu’aux enfants nés le premier semestre, avec pour conséquence que les enfants nés le second semestre (de juillet à décembre) ne pourront accéder à l’école qu’en moyenne section (MS), c’est à dire l’année de leur quatre ans. Conclusion, le public accueilli à l’école sera d’emblée hétérogène traduisant en cela le niveau socio-culturel dont est issue leur famille.

Parallèlement, il est question de procéder aux évaluations des élèves de plus en plus tôt. Dès la grande section. Que va-t-on évaluer ? Les compétences des différentes matières ? Si l’enseignant de la classe, dans l’urgence de répondre aux injonctions de la hiérarchie, rentre directement dans des apprentissages spécifiques pour remplir à bon escient les cases du LPC (livret personnel de compétences) ne prend pas un temps minimum pour vérifier la mise en place des trois axes dont j’ai parlé plus tôt : langage , motricité, règles sociales, pour l’ensemble de ses élèves, celui-ci va être confronté à des décrochages comportementaux. Après, ne nous étonnons pas d’avoir de nombreux élèves perturbateurs. Mais il peut y avoir aussi les élèves stressés de ne pas réussir. Ceux-là ne sont pas heureux à l’école et eux aussi auront besoin d’aide personnalisée.

L’aide personnalisée, quelle bonne idée en trompe l’œil. C’est apparu après la suppression des cours du samedi matin. Les élèves n’avaient plus que 24 heures de classe par semaine, mais les enseignants continuaient à avoir 26 heures de présence devant élèves. Alors les deux heures de différence, on nous a dit qu’il fallait les consacrer à ceux qui en avaient plus besoin que les autres. Sur le principe c’est bien, dans la mise en œuvre c’est catastrophique : on rajoute du temps à des élèves déjà fragiles, à des moments où la chronobiologie nous indique que l’organisme n’est pas performant. De toute façon cette semaine de 4 jours, par ces ruptures de rythme a aggravé la fatigabilité de tous les élèves.

C’est la quatrième année du fonctionnement de l’aide personnalisée. Au début il nous a été bien précisé que cela concernait des élèves en difficulté moyenne. Ceux qui avaient les plus grosses difficultés continuaient d’être pris en charge par les enseignants du RASED, ces enseignants spécialisés qui n’ont pas charge de classe, mais qui aident des élèves en situation individuelle ou en petits groupes. Il y a deux spécialités différentes, une qui concerne la difficulté de devenir élève (le comportement) et une qui concerne le contenu des apprentissages. C’était il y a quatre ans .... maintenant l’enseignant ordinaire doit aussi s’occuper des élèves en grande difficulté ! Pourquoi ? Parce que bon nombre de ces enseignants spécialisés sont retournés enseigner dans des classes ordinaires devant des élèves.

Réduire le nombre de fonctionnaires du service public d’enseignement, n’équivaut pas à fermer des classes. Fermer une classe, c’est très visible. Les parents d’élèves, en temps qu’usager de l’école, par enfants interposés, demandent des comptes à l’inspection. Mais qui pensera à demander des comptes pour ces indispensables enseignants surnuméraires. Il y en a de deux sortes : les remplaçants et les membres du Rased.

En 2008 les membres du RASED avaient bien résisté aux premiers coups de butoir, il n’y avait pas eu trop de suppressions, justes quelques réorganisations. Mais cette année après trois réorganisations successives, ce département très occidental de notre territoire a pu constater une proposition de fermeture de18 postes RASED. Sûr, que cela va simplifier la tâche des collègues dans les classes !

Quant aux remplaçants ! Ce n’est pas si grave que cela, il y a juste un mauvais moment à passer dans la période de l’hiver pendant les épidémies. Les élèves sont répartis dans les classes. Et si par hasard une association de parents d’élèves insiste trop. Il leur sera répondu que, au vu des chiffres de la base élèves et tenant compte que l’épidémie touchait non seulement les enseignants mais aussi les élèves, après répartition des élèves présents, la moyenne par classe était encore tout à fait acceptable. J’ai vu un courrier de ce type. La personne qui l’avait signé, n’avait pas remarqué que l’enseignante absente enseignait en moyenne section. Il n’était pas venu à l’idée de la directrice d’école de partager l’effectif avec toutes les autres classes du groupe scolaire. Elle avait procédé à la redistribution des élèves sur 3 classes. Évidemment la moyenne n’était la même.

Le manque de remplaçants c’est dramatique pour les collègues qui restent. Les apprentissages ordinaires de la classe n’avancent pas. Ce n’est pas seulement les élèves de l’enseignant absent, qui sont pénalisés, ce sont tous les élèves de l’école qui en pâtissent. C’est doublement dramatique pour les collègues qui enseignent en maternelle. En période d’épidémie, les secrétaires de circonscription affectent d’abord les remplaçants sur les classes élémentaires. Alors les maîtresses de maternelle ont moins de chance que leur collègue d’élémentaire de voir arriver un remplaçant. Pour assurer la sécurité physique et affective des élèves, elles se débrouilleront entre elles. Même avec la bonne volonté des familles qui décident de garder leur enfant à la maison (la scolarité n’est pas obligatoire avant 6 ans) les classes sont trop chargées. Tenir un jour ou deux comme cela, c’est faisable, mais fatigant et au détriment des apprentissages. Mais parfois le non- remplacement dure plusieurs semaines. C’est inadmissible ! Qu’on vienne nous parler de réussite scolaire après cela !

Les groupes scolaires. Ça c’est une super astuce pour grignoter des postes sans en avoir l’ air. Avec des effectifs pas trop chargés, faire les moyennes par classes pour deux établissements de 4 ou 5 classes, ce n’ est pas la même chose que de faire la moyenne par classe d’un établissement de 9 classes. Plus le nombre de classes est grand, plus la probabilité de fermer un poste d’enseignant dans les deux ans qui suivent le regroupement est important. Tant pis si la répartition pédagogique devient un casse-tête. Trois et demi en maternelle et quatre et demi en élémentaire, cela signifie que des grandes sections sont avec des CP. Dans quels locaux, en élémentaire ou en maternelle. Et pour la récréation, on fait comment ? Et les sanitaires, ils sont adaptés ? Et une fois que la classe a été fermée, le directeur d’école a-t-il vraiment envie d’inscrire des élèves de Toute Petite Section ?

Bon, les classes fermées, depuis 2008, l’accélération s’est bien fait sentir. Mais il y a un effet collatéral pervers que peu de personnes remarquent et qui pourtant met en péril la qualité des apprentissages. Derrière un regroupement, il n’y a plus qu’un seul directeur. Celui-ci est issu, soit de l’élémentaire, soit de la maternelle. Une direction maternelle est beaucoup plus difficile à mettre en œuvre car l’équipe éducative est composée de deux corporations qui dépendent de deux secteurs différents, les enseignants sont de l’ éducation nationale et les ATSEM et autres animateurs de la municipalité. La problématique du fonctionnement d’une école maternelle est plus sensible. Si le directeur enseigne en élémentaire et à fortiori si les bâtiments sont éloignés, il aura moins de situation d’observation pour repérer les tensions latentes qui vont dégénérer aux premiers signes de fatigue. Et des conflits dans une école, cela ne facilite pas les apprentissages.

Derrière une fermeture, il y a un collègue qui est déplacé. Comme il y a plus de fermetures que d’ouvertures et comme les fermetures se succèdent année après année,

on finit par constater que ce sont les mêmes individus qui sont nommés sur une école dont une classe est supprimée à peine un an ou deux ans plus tard. Comment voulez- vous qu’ ils s’intéressent et s’investissent dans le projet d’une école, s’ils savent que l’année suivante, ils seront encore ailleurs. Ça c’est pour ceux qui ont un peu d’ancienneté et qui ont la malchance de postuler pour des écoles dont l’effectif baisse. Comment voulez-vous que des équipes d’école se constituent, avec une politique d’équipement de matériel à long terme ?

Et que dire des jeunes collègues qui n’arrivent pas à être titularisés sur une vraie classe. Comme l’affectation des postes se fait au barème, pendant des années, ils vont être propulsés sur des postes recomposés tous les ans : les compléments des postes fractionnés (mi-temps, 80%), les décharges de direction. À chaque rentrée, ils découvrent le nouveau panachage de leurs horaires scolaires. Le pire étant possible : quatre quart temps avec des amplitudes de niveaux scolaires pouvant faire le grand écart entre la petite section et le CM2 sur un espace géographique élargi.

Tiens j’ai oublié de parler de la loi de 2005 à propos du handicap. C’est une belle idée noble, très important, faire côtoyer tous les publics dans le respect de la différence. Commencer par l’école c’est bien. Seulement voilà, l’éducation nationale a oublié de créer un corps d’Auxiliaire de Vie Scolaire alors l’élève est déjà dans la classe et il faut parfois plusieurs semaines (ou mois) avant que le pôle emploi ne fasse le recrutement. Ce sont des emplois précaires, les postulants souvent ne sont pas formés. En attendant c’est l’ enseignant de la classe qui bricole des solutions.

Ce métier, enseigner, m’a passionné. J’y ai trouvé beaucoup de satisfaction mais les conditions de mise en œuvre ne sont plus les mêmes. J’émets un certain nombre de doutes quant à l’objectif actuel de réussite de tous les élèves. Je souhaiterais que l’on porte une attention particulière à la toute petite enfance. Des bases bien établies permettront de minimiser les situations de stress. Des bases bien établies, par du personnel compétent et bien formé, permettront d’activer la curiosité d’apprentissage et le bonheur de vivre dans nos écoles. Bonheur de vivre pour les enfants, bonheur de vivre pour les adultes.

Et je préfèrerais avoir à lire, un vendredi soir en rentrant de classe, sur l’écran de mon ordinateur : Dans le palmarès des journées de bonheur à l’école, celle-ci tiendra pour un bon moment certainement une place de premier choix !!! Voilà, rien de transcendant, juste une envie de le dire... Bises et bon week-end.

(lui...)




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