Etat d’âme... un texte de Maryvonne Bouënnec.

Maryvonne Bouënnec, une enseignante en fin de carrière, militante ceméa de la région Bretagne raconte ce qu’elle observe dans la dégradation du service public d’enseignement.


20 h45, je rentre de l’école. J’ai fermé la porte à clé derrière moi. La réunion est finie.
J’allume l’ordinateur. Je vérifie les courriers. Il a écrit à 17h44. Dans la ligne
correspondant au sujet, une laconique expression : état d’âme. J’ouvre : trois phrases, une
signature.

Lui, c’est un directeur d’école. Il était encore avec nous au début de cette réunion mais
des obligations l’attendaient ailleurs alors j’ai fermé l’école pour lui. Il avait écrit ces trois
phrases, une soupape de sécurité. Je ne les avais pas encore lues et dans son attitude
vis à vis du public, rien ne laissait à penser qu’il les avait écrites.

Lui, c’est un directeur d’école. Ni vieux, ni jeune. Assez vieux pour avoir de l’expérience
professionnelle, assez jeune pour pratiquer son métier pendant encore un bon nombre
d’années. C’est l’école de son quartier. Il la connaît bien. Avant d’y être directeur, il y était
parent d’élèves. C’est l’école du quartier, un quartier qui a 50 ans. Un quartier qui a été
construit après-guerre, dans cette grande ville de l’ouest. Grande ville qui se rebâtissait
après le pilonnage des bombardements. L’architecture de cet espace scolaire est typique
de ces années-là. À l’époque il y avait plusieurs bâtiments comptabilisant un nombre
important de classes. C’est qu’il en fallait pour scolariser tous ces élèves habitant dans les
immeubles environnants. Oui, le quartier est composé d’immeubles. Les ans ont passé, la
démographie a changé. Toute une aile d’un bâtiment a été affectée à l’ITEP, une école
spécialisée, qui accueille des élèves au comportement difficile, comportement qui parasite
les apprentissages, alors leurs heures d’enseignements sont adaptées. Avant, il y avait
deux écoles, l’école maternelle avec son bâtiment de plain-pied et sa cour et l’école
élémentaire avec ces deux étages au-dessus d’un préau. Maintenant c’est un groupe
scolaire. Une seule direction réunit tous ces espaces scolaires.

Ici, on est en milieu urbain. Cette année, cette grande ville de l’ouest a 75 écoles ou
groupes scolaires publics. C’est moins qu’il n’y a quelques années. C’est un coût,
l’entretien de bâtiments publics ! La municipalité, depuis déjà plusieurs mandats
successifs, essaye d’optimiser ses écoles, alors les cartes scolaires sont apparues et
parfois des écoles sont fermées. Cartes scolaires, terme insolite qui signifie qu’un résident
de la localité ira se renseigner auprès des services municipaux en indiquant son adresse
afin de savoir dans quelle école il aura la possibilité de scolariser son fils ou sa fille. Pour
faire clair, autour d’une école, sont affectées un certain nombre de rues. Une famille ne
peut pas aller dans l’école en question si elle ne réside pas dans le périmètre établi.
Toutes les écoles ne sont pas logées à la même enseigne. Certaines ont une carte
scolaire, d’autres non.
Ici, c’est un quartier composé d’immeubles locatifs. Chaque rentrée scolaire annonce son
lot de déménagements et d’emménagements. Très difficile de prévoir à l’avance les
effectifs lorsque l’Inspection Académique nous demande les renseignements en
novembre pour la rentrée de septembre suivant. On y voit un peu plus clair en avril mai
lorsque les inscriptions commencent à se faire. Mais certaines années ce sont les arrivées
de la fin de l’été qui permettent de réellement savoir à quels élèves les enseignants auront
à faire. Alors, c’est la grande effervescence du jour de pré-rentrée pour décider de la
répartition pédagogique. Combien d’élèves par classe ? Fait-on des cours à plusieurs
niveaux ? Combien de classes maternelle, et combien d’élémentaire ? Qui va prendre quel
niveau cette année ?

Lui, depuis quatre ans, c’est le directeur de cette école de huit classes sans carte scolaire.
À chaque rentrée, il s’interroge de savoir pourquoi les familles se signalent si tard. Alors un jour, il est allé à la mairie du quartier, histoire de prendre des nouvelles. Et là, surprise !
Il constate qu’il dirige la seule école de cette partie est de la ville à n’avoir pas de carte
scolaire. Et ce qui pourrait être un avantage se transforme en pénalité car le nom de
l’école n’apparaît même pas sur les listings des secrétaires à l’accueil. Les employés
municipaux oublient de signaler, qu’à l’ombre d’un grand stade de foot il y a des
enseignants et des élèves qui travaillent.

Ce vendredi après la classe, il a leur a écrit.

Elles, ce sont les collègues. Dans leur ensemble plus jeunes. Elles font une équipe
soudée autour de lui. Une véritable équipe ! Une équipe pour qui ? Une équipe pour eux !

Eux, ce sont les élèves. Les élèves de ce quartier, élèves issus d’un public hétérogène. Et
dans cette hétérogénéité quelques-uns ont de bonnes difficultés scolaires ou de
comportement. Certaines familles ne sont pas francophones, quelques-unes sont en
précarité sociale. Il y a aussi ces élèves qui n’habitent pas chez leurs parents et qui nous
sont confiés par l’un ou l’autre des deux foyers d’accueil voisins.

Elles, lui, toujours sur la brèche. Réunions par ci, concertations par là. Moi, je les vois
travailler depuis 16 mois. Cette équipe se décarcasse pour viser un objectif de réussite
pour tous les élèves. Le midi souvent le repas est pris en commun. Rares sont les midis
où le prénom d’aucun élève n’est cité. Il y a des conseils des maîtres après la classe, le
mercredi ou le samedi matin. C’est selon les disponibilités des baby-sitters. Oui, car toutes
ces jeunes collègues sont des mamans. Cette équipe croit tellement dans le bien-fondé
de leur métier, qu’elle va jusqu’à inventer un système différent concernant les aides
personnalisées. Ici ce n’est pas une école où quelques élèves reçoivent après les cours,
un soutien spécifique. Ils ont essayé pendant deux ans et ont constaté que ces élèves en
grandes difficultés sont très fatigables et leur rajouter deux heures d’enseignement ne leur
apportait pas le bénéfice attendu. Alors ils ont mis en place un système avec des horaires
décalés. Les élèves du cycle 3 ont une matinée plus longue. La fin de cette matinée est
assurée par plus d’enseignants dans chaque classe. Les exercices d’application des
notions vues plus tôt, sont mis en œuvre. Les enseignants surnuméraires permettent une
meilleure vérification des acquis. Comme les élèves du cycle 3 ont une matinée plus
longue, ils commencent l’après-midi plus tard. C’est donc en début d’après-midi que les
enseignants du cycle 3 viennent renforcer par leur présence les apprentissages des
élèves des classes de cycle 2.

Ce travail d’équipe est suffisamment fort pour que des personnes extérieures le
remarquent. Qui l’a remarqué ? Le psychologue du réseau d’aide ! Oui, c’est lui qui a glissé
le nom de l’école, à l’inspecteur de la circonscription. C’était au sujet d’un élève en grande
souffrance qui perturbait tant sa classe et son école, qui était si perturbé dans sa scolarité,
que des instances médicales demandaient un changement d’école obligatoire.

Lui, il a été contacté par sa hiérarchie. Lui, il en a parlé à l’équipe. L’équipe a fait des
commentaires. L’équipe a argumenté les pour et les contre. L’équipe a fait référence à
d’autres élèves accueillis en des circonstances analogues. L’équipe n’a pas dit non.
L’équipe a mis des conditions : préparer cette arrivée avec les éducateurs du foyer où il
était logé, avec l’élève lui-même. L’équipe admet que les effectifs des classes ne sont
actuellement pas trop chargés et qu’elle peut se donner les moyens de donner un
nouveau départ à cet élève de CE2, d’autant que nous accueillons d’autres élèves du
même foyer et que ceux-ci ont parlé en bien de l’école à leur copain.

L’élève est arrivé lundi de cette semaine. Ce vendredi matin, pendant que je surveillais la
récréation des tout petits, j’entendais et je voyais les grands des CM2 jouer au foot sur
leur cour. Situation inhabituelle. D’ordinaire, à cette heure-là, leur cour est vide. À midi, j’ai
su : le nouveau a fugué pendant l’heure de la récréation. Lui, l’a rattrapé dans le quartier,
puis assis sur une marche d’immeuble, il a pris le temps de mettre en mots avec l’élève
cette action non conforme, ensuite il l’a rendu à sa maîtresse. Ce midi, l’équipe a parlé de
la nouvelle vigilance de fermeture du portail. Ce midi, l’équipe a continué de parler de
l’attitude à adopter avec cet élève, lui faire comprendre qu’on a une attitude privilégiée à
son égard mais que tout ne sera pas acceptable. Lui, il rappellera les règles s’il le faut.

Voilà la récréation de l’après-midi terminée. Je me dirige vers la salle de motricité avec
mes élèves, nous avons encore le temps de jouer avec les cerceaux et les ballons avant
l’arrivée des parents. La porte de l’école est grande ouverte sur l’extérieur. Situation
anormale. Je ferme cette porte. Deux minutes après il arrive avec trois élèves de CM2.
Bien sûr, j’avais oublié ! C’est le premier jour où l’on procède à une vente de gâteaux pour
subventionner le départ de la classe transplantée. Et là, pendant que je lui maintiens la
porte ouverte qui facilitera le passage d’une table, il marmonne entre ses dents « on nous
ferme une classe ». Je lui demande « c’est une rumeur ou c’est plus que cela ? ». Il me
répond. « Ce n’est pas une rumeur, la hiérarchie s’est déplacée en début d’après-midi
pour me l’annoncer ».

La nouvelle n’est pas bonne, nous savions nos effectifs un peu faibles mais les
inscriptions ne commenceront qu’en mars. L’équipe avait l’espoir que soit tenu compte de
la situation particulière du public accueilli.

Tous les élèves ont quitté la classe. Lui, je l’ai retrouvé dehors avec quelques élèves de
CM2, encore sur la brèche ! Une classe transplantée, c’est important pour les élèves du
quartier, mais cela n’arrive pas en claquant des doigts. J’achète ma part de gâteau et je
rentre chez moi en disant que je reviens pour la réunion.

18h30, il est là, les personnes arrivent au fur et à mesure. Des parents d’élèves pour la
plupart mais des enseignants aussi. Tous sont inquiets. La presse, les informations
syndicales nous ont alertés : il y aura des suppressions de classes, beaucoup. Il est là et il
accueille sans un mot plus haut que l’autre. Il doit en avoir gros sur la patate, il a déjà écrit
mais je ne le sais pas encore.

20h30 la réunion est finie, je ferme les portes. Je lui donne un coup de fil pour lui dire que
c’est fait (sinon il serait venu le faire), lui signalant que je n’avais pas fermé une certaine
porte intérieure parce que je n’avais pas la clé. On convient que cela n’a pas une trop
grande importance. Et il me rajoute « de toute façon je retourne à l’école demain je fais un
courrier à l’inspecteur pour essayer de défendre la classe. »

Quelques minutes plus tard, à la maison, sur mon écran d’ordinateur, je lis :

Dans le palmarès des journées de merde à l’école, celle-ci tiendra pour un bon moment certainement une place de premier choix !!!
Voilà, rien de transcendant, juste une envie de le dire...
Bises et bon week-end.

(...lui)

Et déjà plusieurs réponses à ce message « état d’âme »

Celle-ci est la plus rapide.
A journée de merde, répondons par l’amitié et la solidarité, je vous propose un gouter thérapie à
la maison...

Cette autre, qui est en congé depuis quelques temps découvre et s’interroge.
je cherche, mais en vain, une pièce jointe qui me permettrait de décoder un peu mieux le
message de....

Une troisième explicite.
- Une nouvelle recrue en ce2 (changement d’école, foyer...) qui s’est "enfuie" de la cour ce matin
puis qui a retenté cet am, rattrapé par (..lui). Ce même élève ne s’est pas laissé impressionner par
notre directeur en proférant des mots tels que "ta gueule", le mot "couille" aussi dans une phrase
que je n’ai pas retenue pour finir par casser ses lunettes en quatre avant de regagner son foyer à
14H30 environ...
- Notre IEN est également passé en début d’AM pour nous annoncer une fermeture !

Voili voilou...

Tiens, finalement moi non plus je n’avais pas toutes les informations.

Et moi, ce que j’en pense de tout ça, où en sont mes états d’âme ?

Moi je suis la plus vieille de l’équipe. Ils m’ont adoptée à la rentrée précédente. Oui, parce
que c’est une équipe que adopte. Elle a bien compris que pour faire avancer la barque, il
faut être tous dans le même bateau.

J’étais arrivée mais je n’avais aucun projet à établir dans cette école pour laquelle j’avais
postulé. Dans ma tête, j’avais juste une cession de deux ans à faire avant de prendre ma
retraite. Ma carrière, elle est derrière moi, elle a été remplie de projets que j’ai menés à
terme avec un grand bonheur. La direction d’école, je connais, j’y ai passé 20 ans de ma
vie professionnelle. Mon premier demi-siècle est clos et la décennie suivante est déjà bien
entamée. Alors lorsque les premiers ennuis de santé sont arrivés, conjugués avec des
conditions de travail de plus en plus dégradées, j’ai levé le pied. Depuis plus de 30 ans je
défends la toute petite enfance scolarisée .Constater qu’une municipalité, sans
concertation, décide de fermer trois petites écoles maternelles de quartier, totalisant sept
classes, a été pour moi l’élément déclencheur. Je quittais la direction et je terminais
comme adjointe quelque part ailleurs. Je n’ai téléphoné nulle part, j’ai pris un plan de la
ville et de sa communauté urbaine et j’ai rédigé ma liste de vœux en suivant un ordre
géographique.

Je suis arrivée là, j’ai observé leur fonctionnement. J’ai observé la difficulté de la fonction
de direction d’un groupe scolaire (moi je n’avais qu’une maternelle). Les espaces sont
immenses. Les deux pôles, la maternelle et l’élémentaire qui ont des problématiques
différentes. J’ai découvert leur expérimentation sur les horaires décalés. J’ai vu qu’ils
étaient toujours au four et au moulin mais dans des structures aménagées de façon
inadéquates. Alors peu à peu j’ai mis mes compétences à leur service. Aux CEMEA,
l’organisation de l’espace et du temps c’est un peu notre marque de fabrique. Cela a
commencé par l’aménagement de la salle art plastique, puis une formation interne sur
certaines techniques plastiques ; la réorganisation de la salle photocopieurs, une meilleure
gestion des commandes, la prise en charge de certaines tâches et la mise en place d’une
méthodologie simple qu’ils pourront transposer plus tard lorsque j’aurai fini ma cession.

Juste pour vous dire que je fais partie de l’équipe, mais tout de même avec un regard
assez distancé. Je n’ai pas la volonté de m’impliquer dans tous ces projets qui seront mis
en œuvre alors que je serai en retraite. D’autant qu’une partie de cette mise en œuvre, je
ne la cautionne pas. Les voir s’arracher les cheveux sur comment remplir le livret
personnel de compétences de l’élève, qu’il soit numérique ou en papier, me hérisse le
poil, quand on sait que ces livrets de compétences ont été modifiés pour s’harmoniser
avec l’Europe. Lors d’une conférence pédagogique,un collègue de la circonscription
demande ce que l’on fait lorsque l’élève n’a pas atteint la compétence et s’entend
répondre par le conseiller pédagogique que l’on continue tout même le palier suivant. Je
me dis que l’on marche sur la tête. Remplir un livret devient plus important que de combler
la compétence.

Ainsi donc ce vendredi-là, lorsque je lis la phrase du directeur je me dis voilà une
formulation bien polie, bien lisse. Pas vraiment un mot plus haut que l’autre, à peine un
terme un peu cru que je n’aurais personnellement pas écrit. Mais à bien y réfléchir, c’était
une journée à hurler de découragement.

Essayer au quotidien la réussite scolaire de chaque élève, accueillir un élève en grande
souffrance et l’accompagner au mieux après une trajectoire scolaire explosive mais être
démuni devant cette grande souffrance et se voir récompenser par l’annonce de la
proposition d’une fermeture de classe est une injustice. Sans compter que l’on est au mois
de janvier, les inscriptions dans les écoles de la ville ne commenceront qu’en mars. Année
électorale oblige, c’est avec plusieurs mois d’avance que l’Inspection Académique prépare
la coupe sombre dans ses effectifs de fonctionnaires, c’est à dire dans ses écoles
publiques. Peut-être les inscriptions seront suffisantes, alors commencera la bagarre pour
la réouverture. Bagarre perdue d’avance, une classe fermée n’est pas ré ouverte pour
scolariser des Petites Sections.

Mais ce qui me sidère le plus dans la formulation, c’est le mot palmarès. « Dans le palmarès
des journées de m... , celle-ci tiendra .etc. » comme s’il s’attendait à en connaître un bon
nombre d’autres. Et il réagit avec une fatalité irréversible : « Voilà, rien de transcendant, juste
une envie de le dire... »

Ce mot un peu cru qui me dérange et qui lui a servi d’exutoire, j’ai envie d’en mettre un
autre à la place.

je le paraphraserai en disant : « Dans le palmarès des journées de maltraitance à l’école, celle-
ci tiendra pour un bon moment certainement une place de premier choix !!!

Oui, nous sommes dans un système qui induit et génère de la maltraitance, maltraitance
des adultes pour lesquels on n’a aucune considération, maltraitance des élèves que l’on
met en situation de stress et ceci de façon institutionnelle, dès la maternelle.

Et moi dans tout ça, où en sont mes états d’âmes ? Ils yoyottent, ils jouent au yoyo !
J’alterne entre la révolte et l’abattement. Cela fait un bon moment que je vois les
dégradations du métier. J’en parlais autour de moi, je prévoyais certaines dérives. Je les
ai dites, mais pas bien fort. Je les ai vues arriver et enfler progressivement. J’ai participé à
des conférences, des débats, des réunions, des jours de grèves, des manifestations, mais
malgré ces signaux d’alertes que je lançais avec tant d’autres, le système de
déconstruction du service public de l’éducation est engagé et ne recule pas. On parle encore de journées de grèves dans les semaines à venir, mais on en a déjà tellement fait.
Une de plus, pourquoi faire, les familles vont encore râler. Dans un sens, elles auront
raison, les élèves sont tout de même mieux en classe. Comme si cela m’amusait de faire
grève ! Moi aussi je suis mieux en classe.

Mais cette semaine, il y a eu deux éléments déclencheurs. J’ai lu le livre de M. Joxe : « Pas
de quartier ? »Ce monsieur est devenu avocat pour enfants afin de pouvoir témoigner de la
délinquance juvénile et de la justice des mineurs. C’est une justice à huis clos ou à
publicité réduite, alors la population ne sait pas trop ce qui se passe. Elle ne peut pas être
à même de réaliser un quelconque changement du système et les conséquences à
courts, moyens et longs termes qui en découleront. J’ai trouvé passionnant de découvrir
l’envers du décor.

Et il y a eu ce ce message laconique, feutré, d’un directeur d’école qui se décarcasse
jusqu’à l’épuisement pour donner les meilleures conditions d’apprentissage à chaque
élève. Il aurait eu des raisons de hurler, il ne l’a pas fait. Ce directeur, je le connais mais je
suis certaine que sur le territoire national, d’est en ouest, du nord au sud, en zone urbaine
et à la campagne, il y en a tant d’autres qui lui ressemblent et qui ont les mêmes soucis.
Alors voilà, aujourd’hui mon état d’âme balance vers : ne baissons pas les bras ! Oui, je
suis en fin de carrière, dans quelques mois, je sors du circuit scolaire. Je pourrais me dire
cela ne me concernera plus. Ce n’est pas vrai. Cela me concernera toujours, comme cela
concernera n’importe quel autre citoyen du territoire français. Les effets collatéraux d’une
mauvaise prise en charge de notre éducation nationale auront des répercussions sur le
bien vivre de tout un chacun. Alors, comme M. Joxe, je me dis qu’il faut raconter ce qui ne
se voit pas. Cela ne se voit pas parce que le personnel enseignant, dans sa grande
majorité est consciencieux et bricole avec énergie des solutions d’appoint. À force de
bricoler et de mettre des cataplasmes par-ci par-là, le système institutionnel finit par
considérer que le personnel enseignant se débrouillera toujours, même avec de moins en
moins de moyens. Ce que je crains, c’est que ce personnel enseignant n’ait bientôt plus
d’énergie du tout.

Je vous ai raconté cette journée d’un vendredi du mois de janvier 2012, que pourrais-je
vous raconter d’autre ? Je connais bien la maternelle, je vais commencer par là.

La première classe de la scolarité, la plus importante de la scolarité, c’est celle qui met en
place toutes les bases de l’école. C’est à ce moment-là que l’enfant commence à devenir
élève. Cet enfant est jeune, il quitte un milieu familial ou une petite collectivité de style
crèche, pour arriver dans une collectivité beaucoup plus importante en nombre. Une
collectivité qui a des espaces, du temps et des règles sociales plus contraignantes que les
structures précédentes. On n’y arrive pas à n’importe quelle heure. On y retrouve les
mêmes personnes (les copains de classe, l’enseignant et l’ATSEM), on a des lieux dédiés
et d’autres qu’il faut partager avec des plus âgés. Ce jeune enfant doit pouvoir avoir la
possibilité de s’intégrer au rythme qui est le sien, donc par rapport à sa date de naissance
personnelle. Or il faut savoir qu’il existe une différence entre l’année civile et l’année
scolaire. Une promotion d’élèves est axée autour d’une année civile. Si, arrivé au cycle 2
ou au cycle 3 la différence entre ces deux calendriers n’est plus ressentie, il n’en est pas
de même pour tout le cycle 1 et particulièrement pour la classe de petite section.
Au début de ma carrière, dans ce département de l’ouest où je travaille, les élèves de
petites sections arrivaient au moment de l’année qui leur convenait le mieux, en
partenariat avec la famille, rentrée échelonnée et/ou progressive. Maintenant on ne peut
plus le faire que pendant le premier trimestre et encore, pour vérifier que les enseignants ne tournent pas leur hiérarchie en bateau, il faut justifier de la présence de cet
enfant/élève, le jour de la rentrée. Tout cela je l’ai déjà raconté en d’autres circonstances
et « le journal d’une petite section » est disponible sur le site des cemea Bretagne. Mais
pour donner les grandes lignes, la toute petite section (les enfants de deux à trois ans) a
trois axes très importants qui, s’ils sont bien vécus par l’enfant/élève, vont conditionner
toute la scolarité à venir. Il s’agit de l’explosion du développement du langage, l’explosion
de l’action motrice (la grande motricité et la motricité fine) la mise en place des premières
règles sociales. L’enfant réalise qu’il est un individu dans un groupe, qu’il y a des règles et
qu’il devra apprendre à négocier dans le cadre de ces règles pour vivre en bonne
intelligence avec les autres.

L’acquisition de la langue orale va conditionner la rentrée dans le monde de la langue
écrite. L’apprentissage de la langue orale se fait en parlant à l’enfant/élève. Si celui-ci
n’est pas stimulé hors de l’école, il n’améliorera pas sa langue orale. Dans cette situation,
plus il rentrera tard à l’école, plus la différence culturelle familiale aura de l’importance.
Alors, ceux qui aborderont le plus facilement la lecture seront ceux qui parlent bien.

Être à l’aise dans son corps, la grande motricité. À l’école l’enfant/élève peut vivre
progressivement l’apprentissage du risque sans le poids affectif et sécuritaire de ses
parents. Cette aisance corporelle, cette bonne latéralisation participe aussi d’une bonne
rentrée dans les apprentissages et particulièrement ceux de la lecture.

Les règles sociales, savoir ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, apprendre à partager
avec l’autre, prendre des initiatives tout en assouvissant sa curiosité naturelle,
l’enfant/élève pourra le faire dans un contexte où les adultes sont formés. Actuellement
les jeunes collègues n’ont plus une formation adéquate.

Pendant trente ans j’ai accompagné la rentrée dans l’école de plusieurs centaines
d’élèves, en respectant leur rythme, dans des locaux adaptés. J’avais reçu une formation.
Actuellement j’hésite entre mon côté enseignante : c’est très important de favoriser une
scolarité précoce et mon côté militante des cemea : si les conditions d’accueil de l’école
ne sont pas réunies (par exemple classes trop chargées, personnel non formé, locaux
inappropriés), il ne faut pas scolariser l’enfant de deux ans : on le met en danger. La
situation de stress ne se répare pas comme cela. De plus, avec des enseignants à qui on
n’aura pas appris l’importance de cette rentrée lente dans les trois axes définis plus haut
et qui commenceraient trop tôt des apprentissages avec vérification des acquis et
évaluations, nous allons former de promotions d’élèves inquiets, insécurisés dans leurs
apprentissages qui vont décrocher, soit au niveau du comportement soit au niveau des
matières enseignées. On aura beau jeu de demander aux collègues d’aller faire de l’aide
personnalisée, trois ou quatre ans plus tard, lorsque le livret personnel de compétences
de l’élève pointera des manques.

Les fermetures de classes ces dernières années ont eu une répercussion sur la scolarité
des plus jeunes. Depuis 6 ans déjà, par manque de place, dans mes classes de petites
sections, je n’ai pour élèves (TPS) que ceux nés entre janvier et juin/juillet de l’année civile
concernée. Les élèves nés entre juillet et décembre dans leur grande majorité ne font plus
qu’une seule année de petite section (PS) alors que leurs copains du premier semestre en
auront fait deux (TPS puis PS). J’observe clairement une différence de compétences
entre ces deux demi-promos.

Les propositions actuelles de fermeture de classes continuent d’aggraver le problème. En poussant la démonstration au même rythme, bientôt ce seront les promos de petites
sections (PS) qui seront coupées en deux. Une offre de scolarité ne sera proposée qu’aux
enfants nés le premier semestre, avec pour conséquence que les enfants nés le second
semestre (de juillet à décembre) ne pourront accéder à l’école qu’en moyenne section
(MS), c’est à dire l’année de leur quatre ans. Conclusion, le public accueilli à l’école sera
d’emblée hétérogène traduisant en cela le niveau socio-culturel dont est issue leur famille.

Parallèlement, il est question de procéder aux évaluations des élèves de plus en plus tôt.
Dès la grande section. Que va-t-on évaluer ? Les compétences des différentes matières ?
Si l’enseignant de la classe, dans l’urgence de répondre aux injonctions de la hiérarchie,
rentre directement dans des apprentissages spécifiques pour remplir à bon escient les
cases du LPC (livret personnel de compétences) ne prend pas un temps minimum pour
vérifier la mise en place des trois axes dont j’ai parlé plus tôt : langage , motricité, règles
sociales, pour l’ensemble de ses élèves, celui-ci va être confronté à des décrochages
comportementaux. Après, ne nous étonnons pas d’avoir de nombreux élèves
perturbateurs. Mais il peut y avoir aussi les élèves stressés de ne pas réussir. Ceux-là ne
sont pas heureux à l’école et eux aussi auront besoin d’aide personnalisée.

L’aide personnalisée, quelle bonne idée en trompe l’œil. C’est apparu après la
suppression des cours du samedi matin. Les élèves n’avaient plus que 24 heures de
classe par semaine, mais les enseignants continuaient à avoir 26 heures de présence
devant élèves. Alors les deux heures de différence, on nous a dit qu’il fallait les consacrer
à ceux qui en avaient plus besoin que les autres. Sur le principe c’est bien, dans la mise
en œuvre c’est catastrophique : on rajoute du temps à des élèves déjà fragiles, à des
moments où la chronobiologie nous indique que l’organisme n’est pas performant. De
toute façon cette semaine de 4 jours, par ces ruptures de rythme a aggravé la fatigabilité
de tous les élèves.

C’est la quatrième année du fonctionnement de l’aide personnalisée. Au début il nous a
été bien précisé que cela concernait des élèves en difficulté moyenne. Ceux qui avaient
les plus grosses difficultés continuaient d’être pris en charge par les enseignants du
RASED, ces enseignants spécialisés qui n’ont pas charge de classe, mais qui aident des
élèves en situation individuelle ou en petits groupes. Il y a deux spécialités différentes,
une qui concerne la difficulté de devenir élève (le comportement) et une qui concerne le
contenu des apprentissages. C’était il y a quatre ans .... maintenant l’enseignant ordinaire
doit aussi s’occuper des élèves en grande difficulté ! Pourquoi ? Parce que bon nombre de
ces enseignants spécialisés sont retournés enseigner dans des classes ordinaires devant
des élèves.

Réduire le nombre de fonctionnaires du service public d’enseignement, n’équivaut pas à
fermer des classes. Fermer une classe, c’est très visible. Les parents d’élèves, en temps
qu’usager de l’école, par enfants interposés, demandent des comptes à l’inspection. Mais
qui pensera à demander des comptes pour ces indispensables enseignants
surnuméraires. Il y en a de deux sortes : les remplaçants et les membres du Rased.

En 2008 les membres du RASED avaient bien résisté aux premiers coups de butoir, il n’y
avait pas eu trop de suppressions, justes quelques réorganisations. Mais cette année
après trois réorganisations successives, ce département très occidental de notre territoire
a pu constater une proposition de fermeture de18 postes RASED. Sûr, que cela va
simplifier la tâche des collègues dans les classes !

Quant aux remplaçants ! Ce n’est pas si grave que cela, il y a juste un mauvais moment à
passer dans la période de l’hiver pendant les épidémies. Les élèves sont répartis dans les
classes. Et si par hasard une association de parents d’élèves insiste trop. Il leur sera
répondu que, au vu des chiffres de la base élèves et tenant compte que l’épidémie
touchait non seulement les enseignants mais aussi les élèves, après répartition des
élèves présents, la moyenne par classe était encore tout à fait acceptable. J’ai vu un
courrier de ce type. La personne qui l’avait signé, n’avait pas remarqué que l’enseignante
absente enseignait en moyenne section. Il n’était pas venu à l’idée de la directrice d’école
de partager l’effectif avec toutes les autres classes du groupe scolaire. Elle avait procédé
à la redistribution des élèves sur 3 classes. Évidemment la moyenne n’était la même.

Le manque de remplaçants c’est dramatique pour les collègues qui restent. Les
apprentissages ordinaires de la classe n’avancent pas. Ce n’est pas seulement les élèves
de l’enseignant absent, qui sont pénalisés, ce sont tous les élèves de l’école qui en
pâtissent. C’est doublement dramatique pour les collègues qui enseignent en maternelle.
En période d’épidémie, les secrétaires de circonscription affectent d’abord les remplaçants
sur les classes élémentaires. Alors les maîtresses de maternelle ont moins de chance que
leur collègue d’élémentaire de voir arriver un remplaçant. Pour assurer la sécurité
physique et affective des élèves, elles se débrouilleront entre elles. Même avec la bonne
volonté des familles qui décident de garder leur enfant à la maison (la scolarité n’est pas
obligatoire avant 6 ans) les classes sont trop chargées. Tenir un jour ou deux comme
cela, c’est faisable, mais fatigant et au détriment des apprentissages. Mais parfois le non-
remplacement dure plusieurs semaines. C’est inadmissible ! Qu’on vienne nous parler de
réussite scolaire après cela !

Les groupes scolaires. Ça c’est une super astuce pour grignoter des postes sans en avoir
l’ air. Avec des effectifs pas trop chargés, faire les moyennes par classes pour deux
établissements de 4 ou 5 classes, ce n’ est pas la même chose que de faire la moyenne
par classe d’un établissement de 9 classes. Plus le nombre de classes est grand, plus la
probabilité de fermer un poste d’enseignant dans les deux ans qui suivent le
regroupement est important. Tant pis si la répartition pédagogique devient un casse-tête.
Trois et demi en maternelle et quatre et demi en élémentaire, cela signifie que des
grandes sections sont avec des CP. Dans quels locaux, en élémentaire ou en maternelle.
Et pour la récréation, on fait comment ? Et les sanitaires, ils sont adaptés ? Et une fois que
la classe a été fermée, le directeur d’école a-t-il vraiment envie d’inscrire des élèves de
Toute Petite Section ?

Bon, les classes fermées, depuis 2008, l’accélération s’est bien fait sentir. Mais il y a un
effet collatéral pervers que peu de personnes remarquent et qui pourtant met en péril la
qualité des apprentissages. Derrière un regroupement, il n’y a plus qu’un seul directeur.
Celui-ci est issu, soit de l’élémentaire, soit de la maternelle. Une direction maternelle est
beaucoup plus difficile à mettre en œuvre car l’équipe éducative est composée de deux
corporations qui dépendent de deux secteurs différents, les enseignants sont de
l’ éducation nationale et les ATSEM et autres animateurs de la municipalité. La
problématique du fonctionnement d’une école maternelle est plus sensible. Si le directeur
enseigne en élémentaire et à fortiori si les bâtiments sont éloignés, il aura moins de
situation d’observation pour repérer les tensions latentes qui vont dégénérer aux premiers
signes de fatigue. Et des conflits dans une école, cela ne facilite pas les apprentissages.

Derrière une fermeture, il y a un collègue qui est déplacé. Comme il y a plus de
fermetures que d’ouvertures et comme les fermetures se succèdent année après année,

on finit par constater que ce sont les mêmes individus qui sont nommés sur une école
dont une classe est supprimée à peine un an ou deux ans plus tard. Comment voulez-
vous qu’ ils s’intéressent et s’investissent dans le projet d’une école, s’ils savent que
l’année suivante, ils seront encore ailleurs. Ça c’est pour ceux qui ont un peu d’ancienneté
et qui ont la malchance de postuler pour des écoles dont l’effectif baisse. Comment
voulez-vous que des équipes d’école se constituent, avec une politique d’équipement de
matériel à long terme ?

Et que dire des jeunes collègues qui n’arrivent pas à être titularisés sur une vraie classe.
Comme l’affectation des postes se fait au barème, pendant des années, ils vont être
propulsés sur des postes recomposés tous les ans : les compléments des postes
fractionnés (mi-temps, 80%), les décharges de direction. À chaque rentrée, ils découvrent
le nouveau panachage de leurs horaires scolaires. Le pire étant possible : quatre quart
temps avec des amplitudes de niveaux scolaires pouvant faire le grand écart entre la
petite section et le CM2 sur un espace géographique élargi.

Tiens j’ai oublié de parler de la loi de 2005 à propos du handicap. C’est une belle idée
noble, très important, faire côtoyer tous les publics dans le respect de la différence.
Commencer par l’école c’est bien. Seulement voilà, l’éducation nationale a oublié de créer
un corps d’Auxiliaire de Vie Scolaire alors l’élève est déjà dans la classe et il faut parfois
plusieurs semaines (ou mois) avant que le pôle emploi ne fasse le recrutement. Ce sont
des emplois précaires, les postulants souvent ne sont pas formés. En attendant c’est
l’ enseignant de la classe qui bricole des solutions.

Ce métier, enseigner, m’a passionné. J’y ai trouvé beaucoup de satisfaction mais les
conditions de mise en œuvre ne sont plus les mêmes. J’émets un certain nombre de
doutes quant à l’objectif actuel de réussite de tous les élèves. Je souhaiterais que l’on
porte une attention particulière à la toute petite enfance. Des bases bien établies
permettront de minimiser les situations de stress. Des bases bien établies, par du
personnel compétent et bien formé, permettront d’activer la curiosité d’apprentissage et le
bonheur de vivre dans nos écoles. Bonheur de vivre pour les enfants, bonheur de vivre
pour les adultes.

Et je préfèrerais avoir à lire, un vendredi soir en rentrant de classe, sur l’écran de mon
ordinateur :
Dans le palmarès des journées de bonheur à l’école, celle-ci tiendra pour un bon moment
certainement une place de premier choix !!!
Voilà, rien de transcendant, juste une envie de le dire...
Bises et bon week-end.

(lui...)


23/01/2012




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