Accueillir l’enfance ou comment redevenir fier de l’avenir - {Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre}

article paru dans le VEN n° 545 "De l’activité"

« La question n’est plus seulement de savoir quel monde nous laisserons
à nos enfants, mais quels enfants nous laisserons au monde ! »
Philippe Meirieu


Il y a déjà à peu près vingt-cinq ans que
j’accompagnais mon premier petit gars à
la crèche, à Bordeaux. La « référente » de
Florian fait encore aujourd’hui partie
de notre proche environnement, comme
la psychologue qui intervenait quelques
heures dans cette structure municipale
et qui continue de participer aujourd’hui
à l’aventure de la revue Spirale, que
je dirige depuis 1996.
Dans les années quatre-vingt, le bébé
était déjà une personne et la « bébologie »
s’érigeait en science à part entière. Une
conception novatrice du bébé s’établissait
qui considérait le bébé du « pipicacadodo »
comme un être capable d’exprimer ses
besoins, de se faire comprendre et d’interagir
avec son entourage.
La réflexion sur les modes d’accueil, on
parlait de « garde d’enfants » à l’époque,
et les pratiques qui s’y référaient furent
totalement renouvelées. Des nourrices
mercenaires du XVIIIe aux crèches hygiénistes
du début du XXe siècle, les établissements
d’accueil de la petite enfance entamaient
leur tranquille mais radicale révolution.
Dolto était passée par là, qui affirmait que
le bébé était une personne (et Winnicott
dès 1949 et Brazelton dans les années
soixante-dix et Bernard Martino dans
son célébrissime documentaire télévisé
de 1984) et l’ouvrage de Myriam David et
Geneviève Appell, Lóczy ou le maternage insolite (1973), avaient profondément
marqué les esprits. La convention internationale
des droits de l’enfant de 1989
introduisait déjà les travaux très récents
sur les curricula qui édictent connaissances,
objectifs et valeurs qui encadrent les
pratiques d’un accueil de qualité de la
petite enfance. Parents, professionnels,
institutions, nous échafaudions de nouvelles
modalités d’accueil et d’accompagnement
des petits enfants par des
adultes qualifiés et bienveillants, pour les
aider à trouver leur voie dans un environnement
sécurisant. Nous mettions
l’accent sur la nécessité de repenser, radicalement,
la politique de la petite enfance,
à l’échelle d’un établissement, d’une ville,
d’un pays, de l’Europe même.

Trouver une crèche

Il y a à peu près cinq ans, j’ai refait le chemin
à rebours, accompagnant mon dernier
petit gars à la crèche, à Marseille. Je me
réjouissais à l’avance des changements
que je pressentais, j’avais hâte de retrouver
cette créativité des professionnels et ce
souci de l’autre en devenir.
LA crèche, il fallut d’abord la trouver, liste
d’attente immémoriale, propositions hasardeuses,
usines à bébés, enfin, une structure
associative toute neuve, avec de beaux
projets mais surtout une écoute et une
attention particulière à notre encontre, parents et enfant. Félix a essuyé les plâtres,
on va le dire ainsi, de l’ouverture, personnel
trop mobile, difficultés de communication
avec l’encadrement, j’avais l’impression
de me retrouver vingt ans plus tôt, quand
l’absence de moyens et de réflexion faisaient
le lit d’un accueil précaire et peu
respectueux des enfants, des parents
mais tout autant des professionnels.

Risque de destructuration
800 000 enfants naissent chaque année
en France et près de 2,25 millions d’entre
eux ont moins de trois ans. L’accueil de
la petite enfance, qui s’était radicalement
transformé en quelques années, serait-il
en cours de déstructuration ? La question
peut se poser au vu de plusieurs événements
concomitants ou successifs : rapport
Tabarot de juillet 2008, rapport Juilhard
de juillet 2009 rassemblant tous deux des
propositions portant sur l’assouplissement
des règles encadrant l’accueil individuel
et collectif afin d’augmenter les capacités
d’accueil des jeunes enfants mais mettant
aussi radicalement en cause la qualité de
cet accueil. C’est comme si pour rendre
effectif le droit opposable à la garde
d’enfants, mesure emblématique de Nicolas
Sarkozy lors de sa campagne présidentielle
et prévue pour 2012 (avec 322 000 places
à créer pour couvrir les besoins), le gouvernement
avait décidé de donner la priorité
aux crèches privées, aux jardins d’éveil et
aux regroupements d’assistantes maternelles,
le tout dilué dans une sous-professionnalisation
affichée des professionnels.
Quid dès lors de l’expérience cumulée par
les professionnels et du travail au quotidien
sur la qualité, la montée en compétence,
les enjeux et les chantiers de la coéducation,
l’accueil de la diversité, la place des
parents, des professionnels, des enfants ?
Quid encore de la concertation sur ces
sujets, associant les différentes parties
prenantes ?

Mobilisation générale
Les collectifs Pas de bébés à la consigne,
Pasde0deconduite, l’Appel des appels,
d’autres encore et jusqu’à l’association
Spirale ont organisé en commun les États
GénérEux pour l’Enfance, le 26 mai 2010
à Paris pour dénoncer la libéralisation
du secteur, la volonté des dirigeants
de faire du chiffre à tout prix (augmenter
le nombre de places de garde) sans se
soucier de la qualité d’accueil des plus
jeunes de notre pays. Ces États générEux
pour l’enfance avaient décidé d’être délibérément
indécents et de prendre la
parole que l’on ne leur avait pas donnée
pour qu’ensemble, nous construisions
une vraie politique pour l’enfant en
France ; un cahier de doléances, réunissant
plus d’une centaine de revendications a
été édité pour l’occasion. Car, contre
ce mot d’ordre actuel qui semble être :
faire plus en dépensant moins, privatiser
largement, déqualifier le personnel auprès des jeunes enfants ; pour changer une
couche, pourquoi faire des études, n’estce
pas M. Darcos ? et gérer le monde de
la « garde d’enfants » à flux tendu, il nous
fallait bien construire une mobilisation
générale des professionnels de la Petite
Enfance. Depuis, cette « déferlante nationale
de la petite enfance » continue de
faire oeuvre de résistance et les récentes
publications du collectif Pas de zéro de
conduite (Les enfants au carré ? Une prévention
qui ne tourne pas rond et le
Manifeste Petite enfance : pour une prévention
prévenant) nous engage à maintenir
élan et vigilance.

Règne du quantitatif
Car il faut bien s’en rendre compte, rien
n’a changé de cette volonté affichée de
l’État de dénaturer les métiers de l’accueil,
de l’éducation, du soin, de la justice, de la
culture. N’assistons-nous pas en effet à
la dégradation de tous nos systèmes de
valeurs culturelles qui sont toujours plus
soumis à la standardisation et à ses
impératifs orientés vers la consommation,
à la dégradation des modes de vie en
société, que ce soit au sein du couple, des
structures de la famille, de la vie sociale,
qui tendent à se décomposer ou à se
stéréotyper ? N’entendons-nous pas,
de toutes parts, un discours réactionnaire
et sécuritaire, forme d’un désir de retour
à des archaïsmes outranciers qu’il convient
hâtivement de révoquer ?
Aux professionnels de l’enfance, qui
exercent dans les champs de l’accueil,
de l’éducation, du soin, de la justice, de
la culture, il est maintenant demandé
de prouver leur valeur, ce terme n’étant
entendu chez nos contemporains que
dans sa seule acceptation marchande.
Or, la dignité humaine ne se marchande
pas, assurait Kant. La dignité des professionnels
de l’enfance, originairement
engagés dans la sensibilité de l’autre, est
aujourd’hui bousculée par un certain
nombre de menaces ici rapidement
rappelées pour les plus emblématiques et
récurrentes, dans le champ de l’accueil
de la petite enfance. Les projets gouvernementaux
actuels conduisent, en effet,
en dépit des effets d’annonces ministérielles,
à une dégradation des dispositifs
existants. À la volonté proclamée d’accueillir
plus d’enfants, d’un « droit opposable
à la garde d’enfant », répondent les
atteintes multiples à la qualité de l’accueil.
Les choses sont claires, c’est le règne
proclamé du quantitatif au dépend du
qualitatif. En effet, dans la suite du
rapport Tabarot remis à l’été 2008, sur
le développement de l’offre d’accueil de
la petite enfance en France, le gouvernement
a successivement :

- Modifié le décret du 20 février 2007
relatif aux établissements d’accueil des
jeunes enfants (EAJE). Votés par la Cnaf
le 2 février 2009 et rapidement publiés
au Journal officiel, ces changements
impliquent l’augmentation de l’accueil
en surnombre des enfants (qui de 10 %
passera à 20 %), de fait la modification
des taux d’encadrement et le passage du
ratio de personnel qualifié qui régresse
de 50 % à 40% (puéricultrices, éducateurs
de jeunes enfants, auxiliaires de puériculture,
infirmiers ou psychomotriciens).
– Proposé de créer des Maisons d’assistants
maternels (Mam) qui correspondent dans
les faits à des structures d’accueil pouvant
recevoir jusqu’à seize enfants pour quatre assistant(e)s maternel(le)s, sans aucune
norme de fonctionnement et d’encadrement,
approuvé en première lecture à
l’Assemblée nationale, le 4 mai 2010.
– Lancé l’expérimentation des jardins
d’éveil pouvant accueillir de huit à douze
enfants de 2 à 3 ans par adulte (soient
huit enfants pour un adulte en crèche
collective), sans garantie quant à la qualification
des personnels et sans élaboration
approfondie sur l’articulation avec l’école
maternelle dont on connaît par ailleurs
l’ampleur des critiques qui lui sont adressées,
comme autant de volontés affirmées
de démanteler ce fleuron de l’institution
scolaire française (Berger-
Tancerel J.,
Bergès M.,
École maternelle
 : cri
d’alarme !
Toulouse, Érès,
Collection
« 1001 Bébés »,
2009.
).
– Approuvé la non exclusion de la
directive « services » (ex Bolkestein) relative
aux services dans le marché intérieur
émanant de l’Union européenne qui ouvre
le champ de l’accueil à la libre concurrence
et aux lois du marché. Malgré de récentes
préconisations en faveur du recours à des
« conventions d’objectifs annuelles ou
pluriannuelles » qui permettraient de
subventionner certains projets portés
par des associations, les services en charge
de l’accueil de la petite enfance ne sont
plus inclus dans les services sociaux
d’intérêt général (SSIG) : la marchandisation
de l’accueil est en cours, le marché
des crèches aiguise les appétits et apparaissent
à tout va de nouveaux opérateurs
privés qui proposent leurs prestations
aux employeurs, entreprises, municipalités,
institutions.
– Validé la réduction de soixante à trente
heures du temps de formation initiale
des assistantes maternelles agréées qui
accueillent les enfants à leur domicile.
– Et décidé de permettre aux assistantes
maternelles l’accueil de quatre enfants
au lieu des trois autorisés actuellement.
Que pouvons-nous ajouter ? Que le prix
à payer de ces mesures pour les enfants
et les familles sera bien assurément celui
de la qualité d’accueil du jeune enfant.
Partout aujourd’hui naît et se renforce
une insécurité sociale aux visages multiples.
L’enfant apparaît comme le sujet élu de
cette inquiète sollicitude pour l’avenir.
Il convient qu’ensemble, mouvements,
collectifs et associations réunies, qui
dénoncent cette « grande braderie de
l’accueil » et exigent un plan d’urgence
pour la petite enfance, nous participions
de cette insurrection des consciences
que l’Appel des Appels réclamait obstinément
de ses voeux pour répondre aux
défis posés par la crise sociétale contemporaine
qui risque de virer au cauchemar
pour les enfants de demain. S’il est un
antidote à ce cauchemar, il est à inventer,
n’ayons pas peur des mots, ensemble et
avec enthousiasme, dans l’intérêt supérieur
de l’enfant, comme on dit.
Pour que d’indignés, nous redevenions
tous, engagés, fiers de notre avenir.

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05/03/2012




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