Introduction au dossier "l’avenir des addictions du VST N° 114"
FRANÇOIS CHOBEAUX, PASCAL COURTY, GILLES VAN AERTRYCK

Fallait-il mettre à la forme interrogative le titre de ce dossier, en ouvrant alors un
débat sur la légitimité de l’affirmation ? Nous avons choisi cette forme neutre, qui
constate : oui, les addictions ont un avenir, et cet avenir est déjà en place
aujourd’hui avec la généralisation des concepts mêmes d’addiction et d’addict, et
leur utilisation à tout va pour qualifier tout et n’importe quoi. Certes, la période
se prête aux extrêmes individuels, mais à mettre de l’addiction partout, elle n’en
devient nulle part, sauf à entretenir et à renforcer encore plus des centrages sur
les conduites, les comportements observables, qui ne sont que l’écume d’une
personnalité.
Nous tenterons donc ici de revenir aux fondamentaux, les dynamiques d’excès et
de dépendance, en les articulant non pas aux actes, aux produits, mais aux
personnes.

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Pascal Courty propose ainsi une ouverture
large pour entrer dans ce dossier : la nécessité
de revenir sur les représentations des
addictions, de se souvenir qu’il s’agit essentiellement
de pratiques juvéniles, donc de travailler
sur « l’être soi » ; la nécessité, aussi,
de se poser la question de la légitimité de
l’intervention, puis celle de l’adaptation de
la démarche thérapeutique.
Patrick Pelège montre ensuite le besoin de
situer les conduites dites « addictives » et
leur prévention dans le registre des sens et
de la fragilité de l’humain, appelant de son
point de vue de sociologue à considérer la
personne et ses contextes pour comprendre
et agir sur ses actes.
Dans le même registre, Grégory Lambrette
insiste sur la nécessité de « dépathologiser »
les addictions afin de pouvoir prendre en
compte la personne souffrante. Cela parce
que « les entités nosographiques, les catégories
ne sont pas des réalités » et qu’elles induisent pourtant une construction de la
société autour de la maladie, conduisant
alors à l’évidence que « addict d’un jour,
addict toujours ».
Venons-en aux fameuses et si modernes
« addictions sans produits ».
Serge Tisseron interroge la notion même
d’addiction aux jeux vidéo, en montrant
qu’ici comme dans le domaine des addictions
« historiques » aux substances psychoactives,
ce qui devrait être discriminant
pour commencer à saisir ce qui se passe,
c’est de comprendre le rapport entretenu
avec le produit, fût-il numérique et virtuel,
en prenant en compte chaque personne,
chaque situation. Il rappelle au passage que
« le comportement excessif n’est pas un
comportement pathologique ».
Gaëlle Légo propose d’inclure dans ces
nouvelles addictions le lien d’enfermement
qui se tisse à l’occasion de l’accrochage par
et avec une secte. La religion, addiction transculturelle ? Elle montre comment une
personne fragile peut se retrouver aliénée
à la fois par le cadre de pensée radicalement
clos qui lui est proposé, et par les manipulations
perverses des gourous de passage.
Et quand l’usage du produit le plus dur est
autorisé ? Christian Gallopin témoigne
qu’en service de soins palliatifs, alors que
toute morale sanitaire et sociale pourrait être
mise de côté, la crainte de la dépendance,
du addict à vie, plane toujours. Le refus du
produit qui soulage afin de rester en vie,
comme si celui qui consomme était considéré
immédiatement comme étant addict,
donc étant déjà mort à lui-même ?
Il est dès lors nécessaire de revenir sur les
termes mêmes, de reprendre ce que plusieurs
des auteurs ont interrogé plus haut.
Robert Molimard, un de ceux qui a proposé
l’usage du terme « addiction », constate que
le concept a échappé à ses créateurs, que
son champ sémantique s’est élargi en
même temps que la morale et la médecine
s’en emparaient. Il propose donc de revenir
vers le terme et la notion de « dépendance »,
qui remettent en jeu le désir du sujet.
Anne Coppel et Olivier Doubre vont dans
le même sens en montrant que la notion
d’addiction et son enfant opératoire, l’addictologie,
réduisent la personne à ses
symptômes. Ils plaident également pour un
retour à la notion de dépendance.
Gilles Van Aertryck clôt ce dossier en revenant
à son tour sur la dépendance, en
montrant le poids de l’idéologie médicale
fonctionnelle et comportementale nordaméricaine
dans ce triomphe des « addictions
 ». Les addictions ont de l’avenir car
il y a des spécialistes et des médicaments
pour cela. Il y a un marché. Et plus elles
seront précisément détaillées, plus les
laboratoires pharmaceutiques et les techniques
comportementales auront un avenir
économique largement ouvert. Gilles Van
Aertryck voit ici le perpétuel « conflit du
psychanalysme avec le comportementalisme
 ». Et tant pis pour le sujet.
Alors, les addictions ont-elles un avenir ?
Hélas oui, parce que la période sociale et
culturelle pousse chacun vers des obligations
de jouissance qui sont autant de
réponses aux isolements et aux impossibles
de la vie. Mais cela pour autant que ce
concept continue d’être, et encore plus,
utilisé pour décrire de façon mécaniste,
stéréotypée, des comportements extrêmement
différents (addict au chocolat, au
pouvoir, au sexe…), la liste infinie des produits
réels ou virtuels focalisant les attentions
au détriment du centrage sur les
individus, les personnes, les sujets.


13/06/2012




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