06/12/2012
Les Roms, ces mauvais pauvres (1) ...

VST n°116 Faire sociale à Domicile


Les Roms, ils cognent sur leurs mômes. Au Foyer de l’enfance, on a reçu une ado rom avec des cicatrices et des bleus plein le dos. Les mères, elles shootent leurs bébés au sirop pour qu’ils dorment à côté d’elles pendant qu’elles font la manche. C’est eux qui volent le cuivre des lignes SNCF. Chez moi, ils contrôlent toute la prostitution de rue. Ils fonctionnent en tribus, en mafias. Ils viennent, ils repartent, volontaires ou chassés. Ils reviennent.

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On croirait entendre les récriminations contre les romanichels émises dans les campagnes au XIXe siècle. Parfois aussi en notre début de XXIe, et pas que dans les campagnes, envers les « gens du voyage » comme on dit aujourd’hui en langue politiquement correcte. Ce sont toujours les mêmes mots, les mêmes peurs, les mêmes incompréhensions à l’égard de ceux venus d’ailleurs, pas comme nous, auxquels on ne comprend rien et qui font peur. Comme si on n’avait pas assez à faire avec nos pauvres à nous, nos immigrés à nous !

Voici une misère de plus, qui déferle sur l’Occident repu. Les misères précédentes, les nôtres ou celles venues d’ailleurs, on avait eu le temps de tenter de les comprendre, on saisissait quelques fils qui laissaient penser à des bribes d’explications, puis on les tissait ensemble. Là, c’est brutal, massif, personne ne comprend ce qu’ils disent, et on se prend de plein fouet les fonctionnements opaques d’une culture méconnue et les solutions sauvages de tout humain acculé quand il ne croit plus qu’en lui. Scolariser les enfants ? Ils sont rejetés, frappés par d’autres enfants dans les écoles d’accueil, racistes envers ceux encore plus faibles qu’eux. Ça rassure de ne plus être en bas de l’échelle. Et dans quelles classes ? Dans une ville de banlieue parisienne, il faudrait ouvrir deux classes de plus dans un groupe scolaire. Avec quelle garantie qu’ils y viennent et surtout qu’ils y restent, alors qu’en travaillant ils contribuent à la survie familiale et que cela est profondément culturel pour leurs parents ? Imaginer des camions et des bus pour enseigner sur place, comme cela se fait – parfois – pour les Gens du voyage, mais à quoi pensez-vous ?

Leur proposer des logements ? Ceux qui veulent bien en parler demandent à être logés ensemble, en famille élargie comme on dit chez nous, et à côté d’autres de leurs communautés. Histoire connue, mais très mal perçue dans notre pays qui fonctionne encore au mythe intégratif. Les autoriser à travailler comme salariés, officiellement ? Mais ils vont prendre le travail de nos pauvres, et puis sur quels emplois alors que la plupart n’ont pas de qualifications professionnelles ?

Alors on les expulse des terrains où ils se sont posés, et ils partent plus loin reconstruire de nouveaux campements. Notons au passage qu’au XXIe siècle on ne dit plus « bidonville » mais « campement », c’est moins pire, non ? Leurs expulsions successives les marginalisent encore plus, et rendent impossibles les amorces de travail humanitaire et social engagées avec eux ? Certes, mais ils seraient tellement mieux ailleurs ! Moi, j’aime bien les Roms pour la pagaille qu’ils sont bien involontairement en train de mettre dans les représentations sociales, et dans les conceptions et les pratiques professionnelles du social et de la sécurité publique. J’aime bien les Roms parce que j’aime bien tous les marginaux des systèmes, tous les pseudo-ingérables qui, si on veut bien y réfléchir un peu, interpellent les habitudes prises, les pratiques protocolisées, les réponses simplistes, qu’elles soient humanistes, policières ou administratives.

J’aime bien les Roms, ils bouleversent toutes nos évidences parfois bien simplistes, non interrogées, qu’elles soient humanistes, technocratiques, sociales ou sécuritaires. Et qu’il reste alors à travailler en prise directe avec le réel, la vraie vie, en interrogeant nos certitudes confortables.

FRANÇOIS CHOBEAUX




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