19/06/2013
Vers des « Assises du travail social » : pour y dire quoi ? - Editorial Vie Sociale et Traitement n° 118

FRANÇOIS CHOBEAUX, Rédacteur en chef de la Revue VST


Ah, que dans le temps les choses étaient plus simples ! Les fous étaient gardés à l’asile, les familles des enfants handicapés mentaux s’organisaient entre elles pour ouvrir des établissements et des services d’accueil, et le social était là pour aider ceux qui avaient besoin d’un coup de pouce pour reprendre pied dans la vie. Chacun chez soi avec ses techniques, ses organisations, ses murs, ses financements, ses professionnels, ses concepts et ses représentations.

Puis tout a bougé sous les effets conjugués de la crise économique, de légitimes volontés de décloisonnement, et de la pression de groupes actifs, en particulier les associations familiales et les associations d’usagers. L’hôpital s’est ouvert sur la cité, certes pas comme le souhaitaient ceux qui avaient rêvé d’une psychiatrie sociale, mais bon… Appartements en ville, espaces pour des accueils quotidiens… Aujourd’hui encore, des équipes se lancent dans ce type d’ouvertures malgré les pesanteurs institutionnelles.

Aujourd’hui aussi, les historiques clubs thérapeutiques se voient peu à peu remplacés par les GEM (Groupes d’entraide mutuelle), moins psychiatrisants selon leurs promoteurs et surtout tellement moins coûteux pour la collectivité !

Le secteur du handicap mental a gagné une grande bataille symbolique en 2005 avec l’inscription dans la loi de la notion de « handicap psychique [1]  ». Mon fils n’est pas schizophrène, ma tante n’est pas autiste, ils sont handicapés psychiques. Il y a là une logique de posture compréhensible  ; il y a également, sous-jacente, l’idée que le handicap est éducable, alors que la maladie mentale ne l’est pas. Voir le terrifiant débat sur l’autisme.

Le social, quant à lui, marche de plus en plus sur deux jambes de moins en moins liées entre elles. Sur l’une, il continue à travailler à la réparation, à la réhabilitation et au retour dans le droit commun. Mais en même temps, sur l’autre, il constate qu’un tiers des allocataires, hier du RMI, désormais du RSA-socle, constituent un « stock [2] » de personnes qui n’en sortent pas et qui probablement n’en sortiront pas, du moins pour la plupart d’entre elles. Il constate également que les injonctions au travail tiennent assez peu avec le taux de chômage actuel, avec des bassins d’emploi sinistrés, et avec la lente mais très efficace disparition des emplois peu ou pas qualifiés. Alors, en lien avec la psychiatrie, il a fabriqué la notion de « souffrance psychique » pour dire la maladie de ces personnes amochées par la vie et qui n’y croient plus, se laissant alors peu à peu décrocher. Car les « naufragés » ne sont plus seulement les grands clochards parisiens, ils sont ces centaines de milliers de personnes avec qui l’acharnement de réinsertion devient de plus en plus surréaliste et un tantinet sadique.

Mais à la fois, les barrières institutionnelles tiennent bien. Les structures de terrain du secteur du handicap mental, SAVS (Services d’accompagnement à la vie sociale) et SAMSAH (Services d’accompagnement médicosocial pour adultes handicapés), accueillent peu de malades psychiatriques. Méfiance, « autre public »… La psychiatrie est dès lors réduite à inventer pour son usage ce que le secteur du handicap a fait pour le sien, avec des personnes qui dans les deux cas sont en situation de « handicap psychique  ». Et à son tour, le social invente peu à peu des espaces d’accueil pour des personnes qui bougent peu ou qui ne bougent plus, ici avec des moyens financiers et humains dérisoires par rapport à ceux de la psychiatrie et du handicap.

Faut-il alors envoyer tous ces patients, tous ces usagers vers les SAMSAH, les SAVS, les ESAT (Établissements et services d’aide par le travail) tels qu’ils sont ? Non, car, sauf heureuses exceptions, leurs logiques, leurs implicites, leurs habitudes, leurs organisations font qu’ils ne sont pas en capacité de les accueillir. C’est une révolution d’une tout autre ampleur qui est nécessaire : mettre à plat les concepts, et en premier lieu ce concept fourre-tout et tellement apolitique de « handicap psychique », interroger les structurations nées de l’histoire, dépasser les organisations mentales et matérielles parcellaires au profit de la notion d’action publique globale…

Les prochaines assises du travail social annoncées par le Premier ministre et la ministre en charge de la lutte contre l’exclusion peuvent aller dans ce sens. Sinon, les enfermements culturels, corporatistes, politiques, financiers et mentaux continueront de prendre le pas sur une nécessaire rationalisation novatrice de l’action publique. Alors, Assises des lobbys ou Assises des politiques publiques ?

Voir le sommaire du VST118 et commander le numéro en ligne

 [3]. Loi du 11 février 2005 : « Constitue un handicap, au sens de la présente loi, toute limitation d’activités ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant. »

 [4] Ce terme terrible date des premières évaluations des effets du RMI.


Notes :

[1] 1

[2] 2

[3] 1

[4] 2.




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