19/06/2013
Le travail : recherche, souffrance, devenir. Vie Sociale et Traitement N°118

JACQUES LADSOUS


Notre époque vit un sacré paradoxe : d’une part, un certain nombre de personnes de tous âges se morfondent de ne pas trouver de travail et mettent toute leur énergie à en rechercher ; d’autre part, on n’a jamais vu autant de suicides ou de tentatives de suicide parmi ceux qui en ont.

J’aimerais réfléchir sur ce paradoxe au moment où je viens d’être convié à un colloque qui se tiendra à Lille, en mai, sur cette épineuse question.

J’ai dans l’esprit le souvenir de mon grandpère, ouvrier et fier de l’être, animateur d’un syndicat qui ne s’en laissait pas conter, aimant son travail, son entreprise, respectueux de son outil de travail, et aussi soucieux de sa production.

J’ai dans l’esprit le souvenir de mon père, victime de la crise de 1929 alors qu’il était à la tête d’une petite fabrique de casquettes, mais n’arrêtant pas de rebondir de poste en poste, nous entraînant avec lui dans une flexibilité qui nous fit parcourir l’Hexagone et que nous avons bien accueillie.

J’ai dans l’esprit mon expérience personnelle, où je me suis pleinement réalisé à travers mon travail, malgré parfois des horaires harassants, la disponibilité à toute épreuve qu’il fallait avoir, mais heureux d’inventer, de créer, d’entreprendre… jusqu’au jour (je venais d’avoir 60 ans) où la confiance se rompit entre moi et le président de mon association employeur. Je décidai alors de prendre une retraite active (merci Mitterrand !) pour ne pas me trouver en porte-à-faux, exécutant d’un projet de programme auquel je ne pouvais ni ne voulais souscrire. Et c’est là que peut-être je trouve la réponse aux problèmes que pose le travail dans notre société moderne. L’homme a besoin d’activité : pensons à tout ce qu’a dit et écrit Tony Lainé sur ce sujet. L’oisiveté l’ennuie, le détériore. Cette activité, il la cherche, et s’il arrive qu’il la perde, il s’efforce d’en trouver une autre qui lui convienne. Mais cette activité requiert sa participation dans l’élaboration et l’exécution de son travail. S’il devient un simple exécutant, toute l’ardeur qu’il pouvait avoir, et la fierté qui en résultait, s’évanouit, les tâches deviennent alors monotones, répétitives. Le corps y répond, mais le coeur et l’esprit n’y sont plus.

Dans la vie moderne, où le profit passe avant tout, le travailleur, qu’il soit au bas de l’échelle ou cadre intermédiaire, n’est plus considéré, ni valorisé. On peut le jeter, comme on jette un objet devenu inutile, et l’on organise son travail sans qu’il puisse y prendre part. J’ai quitté mon boulot parce que mon président voulait m’imposer ma conduite, et n’entendait plus rien à ce que j’essayais de lui dire. Le « management » (retenez bien ce mot) a remplacé la participation et le respect du travailleur. On dispose de vous, contre votre gré, et vous ne savez plus où vous en êtes. Vous n’êtes plus acteur de votre vie, mais une ressource humaine, un pion qu’on utilise ou place à sa guise. Il ne reste donc du travail que cette prophétique malédiction : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » Comment et pourquoi s’investir quand on n’existe plus ? Cette maladie gagne l’économie sociale, particulièrement les associations, à cause de la peur d’être mal jugé par les tutelles (car même si, dans son trop bref passage ministériel, Nicole Questiaux avait dénoncé ce mot, on en est bien revenu au poids hiérarchique des autorités), et les associations, délaissant le travail en équipe, ont recommencé à installer des hiérarchies nouvelles. Au-dessous du directeur, on a instauré des chefs de service, et au-dessus, des directeurs généraux d’association. La liberté et l’initiative de chacun s’en trouvent limitées. Et quand le travail n’a plus la couleur de l’activité, il devient morose, sans signification. À l’homme, on a souvent substitué des machines. On en est aujourd’hui à considérer l’homme comme une machine. Mais rien n’est jamais perdu. Je suis comme Stéphane Hessel, je crois en la jeunesse, ou plutôt, j’ai confiance dans les jeunes et dans leur capacité, à un moment donné, de bousculer cet édifice artificiel qui n’arrive même plus à faire vivre une économie mondiale. Alors, comme cela s’est déjà passé dans l’histoire, le travail auquel chacun aspire retrouvera sens et saveur. Un conseil : lisez ou relisez, de Stéphane Hessel et Edgar Morin, Le chemin de l’espérance [1].

JACQUES LADSOUS

Voir le sommaire de la revue Vie Sociale et Traitement n° 118 et commander en ligne

 [2] Stéphane Hessel et Edgar Morin, Le chemin de l’espérance, Paris, Fayard, 2011.


Notes :

[1] 1

[2] 1.




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