Le temps de s’ennuyer (Cahier de l’Animation n° 86)
Olivier Ivanoff

Ne pas avoir
d’activité
programmée
n’est pas
synonyme
de ne rien
faire.
L’enfant
a parfois besoin
de ces moments
de tranquillité,
de retour
sur lui et
d’appropriation
des espaces.
C’est un véritable
choix et
une véritable
activité.

Le
périscolaire
peut
lui aussi
être pensé
comme un
temps libre
dont
les espaces
peuvent être
investis par
les enfants avec
des coins dans
lesquels ils vont
pouvoir venir
jouer, bricoler,
se déguiser,
dessiner,
construire,
lire, écouter…
ou ne rien faire.


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« Sois présent,
surtout lorsque
tu n’es pas là
 »
Fernand Deligny

Ce titre pourrait paraître provocateur. S’ennuyer est
presque considéré comme un gros mot, dans le contexte
actuel, où l’on cherche souvent à vouloir rendre optimum
le temps. Que ce soit en famille, à l’école ou en séjour de
vacances, la tendance est de planifier, prévoir, organiser
et utiliser au mieux le temps pour proposer aux enfants
le maximum de sollicitations.

La mise en place d’activités quantifiables et évaluables
semble être un gage de sérieux et de qualité à faire valoir
auprès des parents. Les exemples sont nombreux, que ce
soit dans le cadre périscolaire ou dans le domaine des
vacances. « Ici, ce n’est pas une garderie ! » clame en forme
de slogan un organisateur en évoquant les activités qui sont
proposées aux enfants à la sortie de la classe. L’intention est
certes louable. On cherche à rendre les enfants plus intelligents,
à développer leurs potentialités... On veut leur permettre
de découvrir, d’apprendre, de s’épanouir…. Mais,
cette abondance de moments contraints, dans lesquels
les enfants sont en permanence encadrés et sollicités par
les adultes, n’est pas toujours adaptée aux réalités éducatives
et aux besoins de chacun.

DU TEMPS POUR SOI

Ne pas avoir une activité programmée, normée et
organisée n’est pas synonyme de ne rien faire. L’enfant
a parfois besoin de ces moments de tranquillité,
de retour sur lui et d’appropriation des espaces.
C’est un véritable choix et une véritable activité.
Régulièrement, quelques élèves demandent à rester
dans la classe pendant la récréation, ou se
débrouillent pour y traîner tout seul ou à effectif très
réduit au moment de la sortie. Parfois, ils ne font
rien de particulier et sont simplement là.

À les voir ainsi, on pourrait se dire qu’ils s’ennuient
en comparaison des autres qui jouent dans la cour.
Parfois, ils dessinent, écrivent au tableau, utilisent les
ordinateurs, discutent, regardent, déambulent, lisent
des albums qu’ils ont pourtant en permanence à
leur disposition, mais qu’ils semblent apprécier différemment…
Les volontaires changent. Certains sont
plus réguliers que d’autres, mais le petit groupe de 3
ou 4 enfants, pourtant sans cesse différent, semble
toujours se délecter comme d’une gourmandise du
fait de rester en classe. Quelles sont leurs motivations
 ? Un besoin d’être tranquille et de se couper
de l’agitation du grand groupe, d’être en petit
comité avec des copains, l’envie de rester au chaud,
de se retrouver en classe dans un autre contexte,
ou simplement de prendre son temps …

DU TEMPS POUR ÊTRE AUTONOME
Laisser aux enfants des espaces et des temps qui
leur permettent de pouvoir s’organiser entre eux,
dans des activités qui ne sont pas dirigées par les
adultes me semble aussi une donnée importante
dans l’organisation du temps de l’enfant.
Ces espaces éducatifs de jeu et de relations où les
enfants sont autonomes et dans lesquels il leur faut
prendre en compte l’autre, négocier, s’organiser,
gérer les conflits et les leaders, adapter l’activité
en fonction du groupe sont d’une grande richesse
dans la construction personnelle de chacun.
Or, pour certains enfants, ces temps ont tendance à
se réduire. Il y a bien les récréations, mais ce sont
des moments très normés institutionnellement
avec une délimitation courte du temps. Ailleurs,
en périscolaire, en famille, en séjour de vacances,
ils ont bien souvent de moins en moins de moments
pour être ensemble, jouer et s’organiser.
En classe, je rencontre régulièrement des enfants,
qui éprouvent de grandes difficultés à travailler en
groupe et pour lesquels la négociation avec l’autre
se révèle extrêmement difficile. Comme ces quatre
élèves de CE1, qui devaient ensemble trier des aliments
et les classer. Ils présentèrent à la classe un
document contradictoire dans lequel chacun avait
gardé son idée de départ. Lorsque les autres enfants pointèrent les incohérences, la réponse fut chaque
fois individuelle : « Ça, ce n’est pas moi qui l’ai fait. »
Savoir observer les autres, chercher à les comprendre,
s’organiser, négocier, partager des savoirs
et des réflexions, mutualiser, construire ensemble ne
s’apprend pas qu’en classe dans les travaux de
groupe. C’est une construction lente et multiple
dans laquelle ces moments informels et autonomes
entre pairs pour jouer, discuter, s’ennuyer ou décider
ensemble me semblent importants.
Mais, pour certains enfants, ces moments d’autonomie
ont tendance à disparaître de leur environnement,
avec des arguments de rentabilité et de sécurité.
Une activité dirigée étant supposée plus
éducative et mieux surveillée. La mise en place du
temps périscolaire n’échappe pas à cette logique.


ORGANISER L’ESPACE

Pour ces activités proposées aux enfants après
la classe, l‘organisation tourne souvent autour
de deux préoccupations récurrentes : mais que font
les animateurs ? et qui surveille ?
Cette question de la sécurité, omniprésente actuellement,
a tendance à uniformiser la structure proposée
et à formater ces activités périscolaires naissantes
sur le modèle : l’animateur dirige et surveille
son activité. Pourtant, l’animation, étymologiquement
et pédagogiquement parlant, est bien plus
vaste que cet espace où elle se trouve bien souvent
contrainte. Fernand Deligny écrivait : « Sois présent,
surtout lorsque tu n’es pas là. »
Le rôle de l’animateur est de créer ou de mettre en
valeur des espaces matériels, de relations humaines
et d’activité dans lesquels les individus vont pouvoir
développer leurs potentialités, apprendre et se
construire en fonction de leurs besoins et d’un environnement.
Le périscolaire pourrait permettre d’avoir des activités
autonomes. Mais cela est plus complexe à organiser
et à faire vivre qu’une structure dans laquelle
chaque animateur dirige et surveille son activité. Il ne s’agit pas de
laisser des enfants dans une cour et d’exercer une surveillance de
l’ensemble. Il s’agit d’organiser l’espace et de permettre aux
enfants de se l’approprier. Mettre en place des coins dans lesquels
ils vont pouvoir venir jouer, bricoler, se déguiser, dessiner,
construire, lire, écouter… ou ne rien faire. Il s’agit aussi de donner
la possibilité aux enfants de faire évoluer ces coins d’activités en
fonction des réalités, de leur intérêt et de l’intérêt général.
« Est-ce qu’avec mon copain, on peut emporter des livres dans
la cabane ? » La réponse de l’animateur va être fonction
d’une réalité locale et impliquer une organisation, une gestion.
Comment s’assure-t-on que les livres reviennent en état, sont
remis à leur place ? C’est une situation beaucoup plus complexe
à gérer que lire un conte à un groupe. Cela oblige aussi les animateurs
à circuler entre les différents lieux. Ils savent où sont
les enfants, viennent voir, s’adaptent à la situation.

DES ANIMATEURS
QUI CIRCULENT DANS LES ESPACES

Parfois, ils sont sollicités pour un conseil, pour une participation
temporaire, pour parler ; parfois le groupe est entièrement autonome
et leur passage n’a pour but que de rappeler implicitement
la présence d’un adulte sur lequel ils peuvent compter.
Si un enfant est isolé, il faut arriver à percevoir s’il y a un problème
ou s’il éprouve simplement le besoin d’être tranquille un moment.
Ces activités autonomes représentent de vrais temps
d’animation. Elles ne s’opposent en rien à la richesse et
l’intérêt d’activités plus guidées et structurées, mais en
sont complémentaires.
Dans le contexte actuel de mise en place de projets pour
l’aménagement des rythmes scolaires et du temps de l’enfant,
il me semble important d’avoir à l’esprit cette multiplicité
des besoins, même celui de ne rien faire. L’activité
ne se limite pas à une forme dirigée. Elle peut être
multiple et doit permettre aux enfants de prendre
le temps d’apprendre à être autonomes.


28/04/2014




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