Loisirs éducation
Débattre de laïcité en stage BAFD

Patricia Deschamps, Evelyne Coggiola-Tamzali


LES CEMÉA DE BRETAGNE ONT INVITÉ DES STAGIAIRES EN STAGE DE PERFECTIONNE
MENT BAFD À S’INTERROGER SUR LA LAÏCITÉ EN ACCUEILS COLLECTIFS DE
MINEURS À PARTIR DE SITUATIONS CONCRÈTES. LES JEUX DE RÔLES ET LES DÉBATS
AURONT PERMIS DE FAIRE RÉFLÉCHIR LES STAGIAIRES SUR LE RESPECT DES CONVICTIONS
DE CHACUN DANS UN PROJET DE VIE COLLECTIVE.


Articles parus dans le trimestriel "Loisirs éducation" de Juin 2013

C’est dans le théâtre de verdure du Val de Landrouet (Côtes d’Armor) que se déroule le premier temps d’une séquence consacrée à la laïcité à la fin d’un stage de perfectionnement BAFD proposé par les Ceméa de Bretagne.
Deux situations de la vie quotidienne d’un centre sont examinées : une mère voilée qui se propose d’accompagner une sortie et un animateur qui demande à faire le ramadan dans un centre de loisirs maternel. Les stagiaires, futur(e)s directeurs-trices, et les formateurs vont, à tour de
rôle, exprimer leur position avant d’aller s’assoir sur l’un des cinq niveaux du théâtre de verdure : tout en bas en cas de désaccord total avec les
demandes ou en haut pour manifester son accord.

Concernant la mère voilée, un stagiaire se positionne « Je
la prends avec moi, ça montre qu’elle s’intéresse à la vie du
centre ». « Ça me gêne, c’est un signe religieux », lance une autre. Puis un troisième « Comment je pourrais expliquer son voile aux enfants " ll faudrait
qu’on en parle avant la sortie ».
Sur le cas de l’animateur qui souhaite jeûner, « pas de
problème, c’est un centre de loisirs. Mais si c’était un centre de
vacances, ce serait sûrement trop fatigant... », estime un
stagiaire. « C’est bien qu’il le dise avant. Au moins, on peut en parler », relève une autre.

D’autres s’interrogent, voire s’opposent à cette demande : « Ça me gêne, surtout en maternelle où on doit apprendre
aux enfants à manger de tout... », « Hors de question ’ Nous sommes dans un pays laïque : je ne l’embaucherai pas ’ ».

Ainsi, au cours de l’exercice,
quelques personnes réviseront leur première appréciation en
montant ou descendant d’un niveau. Deux photos de la laïcité du groupe seront prises par le formateur.
Pour le second temps de cette séquence, le formateur pro
pose un jeu de rôles : des élus municipaux, des directeurs-trices
d’accueil de loisirs et des parents participent à une réunion sur le projet de la commune d’instaurer des menus
halal à la cantine.

Les stagiaires sont invités à s’exprimer au nom de chaque catégorie de participants, la moitié argumentant leur adhésion au projet, l’autre moitié leur opposition. Après que les stagiaires aient sollicité des précisions sur ce qu’est la viande hallal, la réunion démarre.

Le troisième temps est consacre à un débat sur ce qu’est la laïcité à partir des questions réponses du Spécial Directeur accueils collectifs de mineurs de La Jeunesse au plein air et de trois définitions de la laïcité.
La première fait directement référence à la loi et souligne la « séparation de la société civile et de la société religieuse ». La deuxième est signée du philosophe Henri Pena Ruiz, qui refuse d’accorder tout privilège public à la religion : « L’égalité des droits est incompatible avec la valorisation privilégiée d’une croyance ou de l’athéisme ».

Quant à la troisième défini don, elle présente la position des Ceméa, pour lesquels la laïcité est « l’ouverture à la compréhension de l’autre dans l’acceptation des différences et le respect du pluralisme [...] ». En
réaction à ces documents, les prises de parole s’enchaînent.

Rapidement un accord se dessine sur la complexité de la mise en oeuvre du principe de laïcité en accueils collectifs de mineurs. Des repères apparaissent au fil des échanges : à chaque situation correspond un contexte et chacune d’entre elles doit être traitée de manière singulière ; connaître les religions est important mais le prosélytisme est à proscrire ; ne pas présenter sa propre opinion comme une vérité universelle ; quelles que soient ses convictions personnelles, respecter les règles du projet pédagogique.

Dans l’après midi, aucun jugement n’a été formule, aucune échelle de valeurs dressée. Les temps d’expression et de débat qui
ont composé cette séquence sur la laïcité n’ont pas non
plus cherché à évaluer les arguments est à proscrire avancés- On a plutôt tenté de poser des jalons pour répondre à une question centrale : dans mon futur quotidien de directeur-trice, comment me construire
une opinion et des réponses respectueuses des individus, sans compromettre les fondements du vivre ensemble ? Objectif atteint !

Concilier laccueil de tous et le principe

, Evelyne Coggiola-Tamzali

LES COLOS, LES CENTRES DE LOISIRS, LES FORMATIONS BAFA1 SONT DE PLUS EN PLUS
CONFRONTÉS X DES REVENDICATIONS RELIGIEUSES. CELA INTERROGE LA MISE EN
OEUVRE DE LA LAÏCITÉ, VALEUR FONDATRICE DES ASSOCIATIONS MEMBRES DE LA
CONFÉDÉRATION JEUNESSE AU PLEIN AIR. LES RÉPONSES À APPORTER FONT DÉBAT,
MÊME SI LE PRINCIPE D’UNE LAÏCITÉ OUVERTE SEMBLE SE DESSINER.

Evénement inédit, l’été
dernier, quatre animateurs
d’une colonie de
vacances organisée
par la commune de
Gennevilliers ont été suspendus
de leurs fonctions car
ils observaient le jeûne du
ramadan. Depuis quelques
années, les responsables des
colos et des centres de loisirs,
comme d’autres structures,
sont souvent perplexes
face aux demandes plus
fréquentes de pratiques
religieuses venant des usagers
et du personnel. Avec ce
dossier, nous avons souhaité
connaître comment ces situations,
qu’il n’y a pas lieu
d’exagérer, étaient gérées
par des organisateurs laïques
d’accueils collectifs de
mineurs, membres de la confédération
Jeunesse au plein air.
Comment parviennent-t-ils
à poursuivre leur objectif
d’accueil de tous, en maintenant
le principe de laïcité ?

La religion musulmane a
aujourd’hui des pratiques
plus visibles que d’autres :
tenue vestimentaire, régimes
alimentaires particuliers,
prières pluri-quotidiennes.

Dans notre République laïque
et après une longue histoire
coloniale au Maghreb, cette
visibilité suscite des tensions.
Sans chercher à connaître
cette religion, nourrie par les
médias qui se font souvent
l’écho de problèmes d’intégration,
on peut en effet céder
aux amalgames ou se laisser aller à la stigmatisation.
Qu’en serait-il par exemple
d’une remontée de la pratique
religieuse chez les jeunes
d’origine maghrébine ? Le
sociologue Olivier Galland
est prudent car il n’existe pas
d’enquêtes de grande ampleur
sur ce sujet. Si cette remontée
s’avère réelle, « elle représenterait
une sorte de reprise d’assurance
et d’affirmation identitaire.

Elle renvoie aux racines
nationales de ces jeunes, à
l’histoire de leur famille, sans pour
autant manifester une rupture
avec l’identité française. Dans ce
cas, la religion demeure une tradition
qui se transmet aux jeunes
générations (dans une interview réalisée pour le
site du CNRS) explique-t-il.

RELIGION ET
ESPACE PUBLIC

On avait demande aux immigrés
des Trente glorieuses de
se montrer utiles mais de
demeurer invisibles. Quand
leurs enfants et petits-enfants
expriment leur religion dans
l’espace public, d’aucuns
estiment que c’est un obstacle
à leur intégration. Jean Baubérot,
historien et sociologue,
explique que pour certains,
la religion est une affaire
strictement privée et ne doit
s’exprimer dans l’espace
public que fortement encadrée
par des lois protégeant
les personnes, y compris le cas
échéant, contre elles-mêmes.
Il y voit une stigmatisation
qui risque de provoquer chez
les musulmans un sentiment
d’exclusion, ferment possible
de l’extrémisme. Il rappelle que la loi de 1905, en supprimant
toute dimension religieuse
de l’identité nationale,
a augmente la liberté d’expression
dans l’espace public.
« En lois, tous les amendements
qui restreignaient cette liberté,
y compris celui sur le port de
vêtements religieux, ont été
refusés » rappelle-t-il. [Article paru dans le Nouvel
Observateur du 20/12/2012 au
02/01/2013]

La philosophe Catherine
Kintzler, qui a soutenu la loi
contre le voile à l’école en
2004, estime que la neutralité
doit s’appliquer exclusivement
au domaine de l’autorité
publique, dont fait partie
l’école, Imposer la neutralité
dans tous les lieux recevant
du public serait de l’ultralaïcisme,
susceptible de renforcer
les extrémismes.

La règle de neutralité de l’école
publique n’aurait donc pas à
s’appliquer dans des colos et
des centres de loisirs organisés
par des structures privées
comme les associations.
Quelle est la réalité chez les
organisateurs les plus représentatifs de la confédération
laïque Jeunesse au plein air ?

La Ligue de l’enseignement,
créée en 1866, a laissé son
empreinte dans les textes qui
ont abouti à la construction
de la laïcité française.

Aujourd’hui, à l’augmentation
de revendications
identitaires et religieuses
dans ses séjours de vacances,
s’ajoute la complexité des
situations et, souvent, la
diversité des réponses Après
un an de débat et de travail au
sein de son réseau, la Ligue de
l’enseignement, partenaire de
ce dossier, a adopté, un texte
précisant ses positions pour
« le vivre ensemble dans ses
séjours », positions valables
pour toutes les religions et
tous types de prosélytisme.

Pour Pierre Tournemire, vice-président
de la Ligue et auteur du texte, la laïcité doit favoriser
l’émancipation de tous les êtres humains et leur capacité
à exprimer leur singularité, tout en développant des valeurs partagées permettant d’agir ensemble. Le texte précise la limite d’acceptation
des demandes : celles qui iraient à rencontre de l’organisation de la vie collective et du projet éducatif, qui auraient des répercussions sur la sécurité de l’enfant ou encore qui engendreraient un quelconque prosélytisme ne sont pas prises en compte. La tenue vestimentaire
conforme à une appartenance religieuse n’est donc pas attentatoire à la laïcité si elle est « discrète » et non accompagnée d’un discours prosélyte. Cette approche vaut au-delà des aspects religieux : colos et centres de loisirs rassemblent des enfants et des jeunes d’origines sociales et de cultures différentes. Ils doivent constituer des lieux privilégiés pour l’apprentissage de la vie en société et la découverte de la richesse des différences.

Les Eclaireuses et éclaireurs
de France (EEDF), seul mouvement
laïque de scoutisme,
ont eux aussi réalisé cette
mise à l’épreuve du réel
de leurs convictions laïques
Les EEDF ont créé un Obser
vatoire de la laïcité et des
discriminations et aboutit à
la rédaction du texte « L’idéal
laïque des Éclés » ainsi qu’à
des fiches de mise en oeuvre.
Pour Raymonde Derouard,
responsable de cet observatoire,
les EEDF ont réussi à exprimer
leur militance laïque
dans la mesure, sans être
« laicards » « II est important
de poser clairement les limites
des comportements individuels
afin que chacun puisse se sentir
bien. En anticipant comme nous
l’avons fait, nous savons mieux
éviter le conflit ou l’agression
qui empêchent toujours la
réflexion », précise t-elle. Elle
souligne également que les
familles et les enfants doivent
être informés à l’avance des
choix de l’organisateur et de
ses raisons.

RÉFLÉCHIR ET DÉBATTRE

Anticiper est également le
choix fait par l’association des
PEP de Côte d’Or en mettant
en place les principes laïques
dés la constitution des
équipes et la préparation
du séjour Les Ceméa de
Bretagne font réfléchir les
futurs directeurs de centres
en formation BAFD sur ce
qu’est la laïcité. Le patronage
laïque des Petits Bayonnais,
affilié aux Francas, a entraîné les équipes d’animation de
ses centres de loisirs dans la
réalisation d’une exposition
sur la laïcité à l’occasion du
centenaire de l’association.
L’occasion pour des jeunes
animateurs de prendre
conscience de la lutte entre
laïques et catholiques qui a
marque le début du XXe siècle.

Les associations rencontrées
pour ce dossier s’opposent
toutes à des revendications
d’ordre religieux, dès lors
qu’elles sont accompagnées
d’une attitude ou d’un
discours prosélyte, qu’elles
engendrent une désorganisation
du projet éducatif ou
que des enfants sont mis en
danger. Pour autant leurs
réponses ne sont pas uniformes. La mise à plat des pratiques,
devenue une nécessité, est
loin d’être achevée pour
l’ensemble de notre secteur.
La tendance qui va vers une
ouverture plus grande des
associations à l’acceptation
de pratiques religieuses fait
débat dans les mouvements.
La laïcité comme pratique
est une réflexion permanente.



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19/08/2013
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