Paru dans le Journal du droit des jeunes du 21 novembre 2013
L’exacerbation des fonctionnements tout-puissants de la petite enfance
Comment prévenir, puis enrayer l’ errance des jeunes ?


François Chombeaux, Sociologue, directeur du département politiques sociales des Centres d’entraînement aux méthodes d education active (CEMEA), rédacteur en chef de la Revue Vie Sociale et Traitements


Avant tout développement, un préalable est nécessaire. Les « jeunes en errance »
dont il sera question dans ce texte sont ces jeunes âgés de 16 à 30 ans, de plus
en plus souvent accompagnés de chiens, aux looks cherchant parfois l’invisibilité,
ou présentant souvent une visibilité identitaire située entre le punk et la
techno-travellers. Ils vivent de la manche et de l’assistanat social, ils sont grands
consommateurs de substances psychoactives, et ils revendiquent leur façon de
vivre comme étant la résultante d’un choix conscient[[Dans Les nomades du vide publie en 1996 4fm* edition, I a Découverte Paris 2011, l’auteur développe des
elements de connaissance de ces jeunes aux plans psychologique et sociologique. Cette approche reste valable.
Un retour sur cette connaissance et les façons de travailler avec eux ont été développées dans Intervenir auprès
des jeunes en errance. La Découverte Paris 2009 Les pages du « Réseau national Jeunes en errance » donnent
acces aux pratiques e ! aux connaissances mutualisées par les intervenants sociaux]


Une recherche commandée fin 2011
par la Direction générale de la santé sur
le thème « ,jeunes en errance et addictions
 », remise en juillet 2013, a permis
de revenir sur les savoirs acquis. Ce
travail aboutit à des propositions formulées
à l’usage des intervenants de
terrain sociaux et médicaux, des responsables
de structures de terrain, ainsi
qu’à l’usage des décideurs administratifs
et politiques locaux et nationaux.[F CHOBEAUX et M-X AUBERTIN "Jeunes en errance et addichons" Dactylographié CEMEA 2013].
Centré sur les jeunes déjà en errance,
les questions de prévention primaire
n’y sont pas abordées. La prévention
secondaire portant sur les plus jeunes,
avec la prise en compte du statut de
minorité, y est abordée dans la partie
« Propositions ». Ce texte, complémentaire
à ces propositions, est centré sur
les mineurs.

On y reviendra sur la prévention primaire,
on y développera les pratiques
possibles dans l’entre-deux entre prévention
primaire et secondaire, avant
de revenir sur des propositions de réponses
professionnelles ct institutionnelles
possibles une fois l’engagement
dans l’errance active effectué.

Une prévention primaire
des mal-être adolescents
menant à l’errance est-elle
possible ?

L’errance dont il est question ici est
l’exacerbation des fonctionnements
tout-puissants de la petite enfance réactivés
à l’adolescence. La phrase clé, si
souvent entendue, est « Tu vois, là tu fais
ce que tu veux quand tu veux ».
S’y est
ajouté un jour « Oui, ma vie était écrite
dans un livre, alors j’ai déchiré le livre,
et maintenant c ’est moi qui l’écrit
 ».
Elle est aussi une fuite de protection : « Ça allait vraiment plus, alors j’ai pris
mon sac et ]e suis partie ( ..) rejoindre
ma vraie famille »’, « Le mec de ma mère
ça allait pas du tout, elle me donnait
tort tout le temps, alors voilà ».

Solution en acte radicale, le départ en
errance, vers les errants déjà rencontres
à l’occasion de fugues précédentes, est
à la fois rupture par la fuite, l’acte, et
protection.

Protection envers un contexte, des relations
familiales, une histoire, évidente.
Mais aussi protection contre soi, contre
des impossibles à se dire et à vivre,
contre les fantômes à l’œuvre si facilement
distanciables, le temps d’un acte
de plus, avant qu’ils ne reviennent, tout
ceci sans évidemment qu’on le sache
vraiment [1].

La question dc fond est donc celle du
passage à l’acte, ou plus globalement
de la prééminence de l’acte sur la pensée
à l’adolescence. La plupart des adolescents
savent faire la part entre le dé
sir et la distanciation, entre l’acceptable
et l’insupportable. D’autres, ceux-là
qui vont partir vers la zone [2], n’y parviennent
pas. Pourquoi ?

Il apparaît que cela remonte bien en
amont, en s’ancrant dans la façon dont
ils ont été considérés en tant que tout
jeunes enfants. Jamais enfant unique
selon nos recueils de données, leurs
frères et soeurs ont suivi les chemins balisés
de l’insertion normée à la suite de
leurs parents. Eux s’en sont largement
écartés. Pourquoi ?

Ici l’anamnèse n’est pas opératoire, et
il est nécessaire de prendre en compte
par assimilation ce qui est connu des enfants précocement suivis par I’ Aide
sociale a l’enfance (ASE) Processus
d’attachement perturbes, construction
narcissique du Moi défaillante. Le
tableau est connu, dans un contexte de
fragilités parentales évoque par plus de
50% de ces jeunes qui racontent des
pères partis, une mère refaisant sa vie
avec un ou des hommes non acceptes.

Une prévention primaire collective
mettant explicitement l’accent sur l’estime
de soi, la capacité a conscientiser
et a verbaliser des émotions, la solidification
identitaire, la capacité projective,
tout ce corpus regroupe sous la notion
de compétences psychosociales [3],
pourrait - aurait pu - contribuer a pallier
des manques familiaux .

Maîs force est de constater que cette
approche de la relation éducative n’est
absolument pas prise en compte dans
les systèmes éducatifs « pour tous » que
sont les formes d’accueil de la petite
enfance, le système scolaire et l’organisation
des loisirs collectifs des mineurs.
Ce qui s’y fait va même, la plupart du
temps, largement a l’encontre de ces
besoins centrage de l’école sur les
manques et sur la performance normée,
simple fonction de garderie sociale des
loisirs collectifs, très faible attention au
développement des capacités d’expression
de soi et d’expérimentation dans
l’ensemble des systèmes d’accueil.

Ce qui n’est pas construit dans la relation
éducative parentale n’est pas
compense par la construction éducative
publique.

Quand le mal-être émerge

Au plus tard a l’entrée en adolescence,
des signes d’alerte émergent qui sont
plus ou moins pris en compte par l’environnement
social Seulement 50%
des jeunes en errance évoquent spontanément
des suivis sociaux dont ils ont
ete les objets dans leur enfance Ceci
est pour partie a rapprocher des ancrages
géographiques de leur famille,
principalement dans des petites villes
ou les attentions sociales spécialisées
apportées a des enfants et des adolescents
en difficulté ne sont pas particulièrement
actives.
Ceux qui ont ete identifies par le système
de protection de l’enfance et que
l’on rencontre dans la rue ont alors
connu les pires effets des dysfonctionnements de cette institution suivis
éducatifs en milieu ouvert sans action
psychologiquement structurante palliative,
ou placements que tous ont vécus
comme successifs, heurtes, interrompus,
vivant alors une maltraitance institutionnelle
trop bien connue [4]
qui ne leur a pas permis de projeter, puis de
construire leur avenir.

Une forme permanente de manifestation
du mal-être, rapportée par tous
les jeunes, est l’engagement dans des
fugues de plus en plus longues et de
plus en plus lointaines durant lesquelles
s’est opérée la rencontre avec le monde
de l’errance dans les centres villes, les
gares, les parcs publics, les squats. Et
ici aussi le système public de prise en
compte des fugueurs est à interroger.

Dans la réalité française un mineur
en fugue ne peut pas être accueilli et
protégé s’il en fait la demande, sauf a
passer par une décision d’urgence de
protection et de placement prise par un
procureur après une interpellation ou
une alerte directement transmise.

Une seule structure pratiquant l’accueil
inconditionnel existe, a Pans [5]
Quelques structures le pratiquent occasionnellement,
sans en faire leur
fonction centrale. Pourtant, la loi de
protection de l’enfance de mars 2007
prévoit que toute structure agréée au
titre de l’ASE peut accueillir inconditionnellement
un mineur, sous réserve
d’en avertir dés que possible le procureur
Mais ce texte est très largement
méconnu, et quasiment jamais utilisé.

Reste alors aux fugueurs qui ne veulent
pas être contraints a se cacher, a éviter
les adultes professionnels du social et
les structures d’accueil inconditionnel
destinées aux majeurs, ou a fréquenter
ces structures en mentant sur leur âge
quand leur physique le permet.

La solution d’hébergement la plus
simple qu’ils trouvent est alors de
suivre un groupe de jeunes en errance,
d’être accueillis dans leur squat, ceci
leur permettant d’entrer de plein-pied
dans cette vie marginale. Ceci les
conduit aussi, parfois, a être objets de maltraitances et parfois de sévices sexuels, les initiations peuvent être
sauvages [6]

Voici donc trois axes sur lesquels il est
possible de s’appuyer pour engager des
démarches de prévention et de « rattrapage
 » des mineurs
- porter attention en permanence aux
compétences psychosociales dans
l’ensemble des dispositifs éducatifs
de tous,
questionner les pratiques de l’ASE en
matière de ruptures de placements, et
plus largement se centrer sur les pratiques
a développer afin de protéger
des grands mineurs qui ne veulent pas
l’être,
- construire un dispositif national d’accueil
inconditionnel des mineurs en
fugue.

Quand l’ errance
est enclenchée.

L’impossibilité légale d’accueillir des
mineurs dans les structures et les dispositifs
d’accueil inconditionnel destines
aux majeurs doit être levée, avec une
adaptation de la loi qui bien évidemment
doit laisser une place au procureur
et aux services spécialises Ce qui
ne signifie pas que les services spécialises
dans la protection de l’enfance
doivent intervenir directement, puisque
une relation éducative est alors engagée
avec ce jeune, mais ils peuvent trouver
une nouvelle place, a l’interface entre
les structures d’accueil devenant « tous
ages
 » et le procureur.

La façon dont les derniers temps du
placement des grand mineur se passent,
quand ce placement est stable, est
a travailler afin de préparer ces jeunes
a une vie matérielle autonome savoir
gerer son alimentation, son linge,
savoir « habiter » [7] Nombre de sortants d’ITEP et de MECS n’y sont pas
préparés.

Un trou noir financier existe entre la
sortie du système de protection et l’âge
de 25 ans avec l’accès au RSA Les
contrats jeunes majeurs sont en forte
réduction, et ne concernent que des
jeunes ayant des projets d’insertion accompagnables.

La « garantie jeunes » récemment créée et qui va entrer en expérimentation concerne des jeunes « misérables », capables
de s’engager dans une contractualisation
portant sur leur mobilisation professionnelle et sociale.

En fait, les dispositifs publics construits
pour la tranche d’âge 18-25 ans sont
destines systématiquement aux a peu
près conformes, aux insérables, ceci
au détriment de ceux qui sont en incapacité
de se projeter dans l’avenir, et a
fortiori dans des démarches de qualification
professionnelle.

Les réponses du secteur de l’addictologie
sont également a questionner Les
« consultations jeunes consommateurs »
se développent, mais de fait, par la façon
dont elles sont installées, elles ne
concernent pas les jeunes 16-20 ans très
engages dans l’errance.

Les CAARUD [8]

Conclure

Prévenir cette errance-la, si attirante
pour des tout jeunes en quête de survie
a eux-mêmes [9], qui conduit a l’autodestruction
en starlette vieillissante des places publiques ? II est possible d’y
contribuer. Pour autant que l’on accepte
de faire « bouger les lignes » de la loi,
des pratiques professionnelles et des représentations
sociales Sinon...


Notes :

[1Cf. BOUVILLE Olivier, De I adolescence errante - Variations sur les non-lieux de nos modernités. Éditions
Pleins Feu Nantes, 2007 . Ainsi que « Des adolescents en errance de lien » L’Information psychiatrique, n° I
janvier 2000, p 29 -34

[2La zone, on est des zonards : c’ est ainsi que ces jeunes se disent.

[3P DESSEZ et H DE LA VAISSIERE Adolescents et conduites a risques Editions des Actualités Sociales Hebdo
madaires Paris 2007

[4Cf POTI » Emilie Enfants places déplacés replacés Parcours en protection de l’enfance Editions ERES. Toulouse 2012

[5Paris Ados Service gérée par IADSEA 75

[6F CHOBEAUX « Seraucourt villag.e La societe punk au Printemps de Bourges » Alain VULBEAU et Jean Yves
BARREyRE (dir) La Jeunesse et la rue dactylographie IDEF ETSUP et CEAQ 1993 « Etude de la prise de
risque » a été publié dans Sauvegarde de l’ enfance n° I 1994 pp 47 55 et a été repris dans A VULBEAU et
J Y BARIOEYRE La jeunesse et la rue Desclee de Brouwer Paris 1994 pp 119 128

[7Entretenir les lieux adopter les comportements sociaux nécessaires et adaptes payer charges et loyer

[8Centres d Accueil el d Accompagnement a la Réduction de risques pour Usagers de Drogues (CAARUD) : site] sont les structures qui
doivent les prendre en compte. Mais
tous ne pratiquent pas de travail de rue
en allant vers les utilisateurs potentiels,
et nombre d’entre eux ne sont volontairement
pas fréquentes par les plus
jeunes (majeurs, encore la question de
la protection des mineurs ) qui ne
veulent pas être assimiles aux « toxicos
 », et dont beaucoup pensent que de
toute façon ils ne sont pas concernés
par ces structures, puisqu’ils ne s’injectent
pas de produits.

Autre versant de l’addictologie, les associations
centrées sur la réduction des
risques liés à la consommation de substances
psychoactives communiquent
beaucoup sur les risques secondaires
médicaux et très peu sur les risques
psychologiques et sociaux, en développant
souvent une esthétique identitaire
qui ouvre la porte a une consommation
par adhésion, ou justifiée par l’adhésion,
a une des sous-cultures de la marginalité [[Voir en particulier des plaquettes d informations et des flyers qui engagent une connivence peu distanciée
entre consommateurs par le graphisme le registre de langue le vocabulaire

[9DOUVILLE Oliver op cit en note 4



2013-11-21 1851@JOURNAL_DU_DROIT_DES_JEUNES
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  • 22/11/2013
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