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    Continuité éducative
    Guillaume Sauvion pour le Cahier de l’Animation N° 88 "continuité éducative"

    À l’époque de l’immédiateté, le temps éducatif semble insupportablement long.
    À l’époque de la rationalité, le temps éducatif est compté et toutes les cases de l’emploi
    du temps doivent rapporter. Et si, justement, la mise en place d’une nouvelle organisation du temps de l’enfant
    à l’école passait par un autre rapport au temps, en commençant par prendre celui de la rencontre ?


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    La mise en œuvre de la refondation de
    l’école est à ce jour essentiellement abordée
    par les différents acteurs de l’éducation au travers
    de la réforme des rythmes scolaires (RRS).
    Les travaux engagés depuis la rentrée 2013 ou
    fraîchement sortis des cartons s’inscrivent dans
    des territoires singuliers, et si les pistes de solutions
    sont innombrables, elles sont toutes à
    traiter localement.

    Le risque serait de considérer la RRS comme un
    simple dispositif d’organisation des temps libérés
    dans une logique programmative. Programmes
    scolaires, d’activités, des accueils périscolaires,
    il ne s’agirait que de calendriers à
    remplir par une succession d’actions plus ou
    moins cohérentes entre elles et qui ne porteraient
    pas de sens pour l’enfant. Il pourrait les
    traverser et les subir contraint par des obligations
    qui lui sont étrangères et extérieures. Que
    la programmation soit une préoccupation légitime
    n’est pas mis en question : il faut bien
    organiser le travail des animateurs, des personnels
    de service, des chauffeurs de bus, des professeurs des écoles, tenir compte des impératifs qui
    pèsent sur l’organisation des parents, mobiliser les ressources
    financières, matérielles… C’est effectivement
    indispensable mais certainement pas suffisant.

    LE PROGRAMME D’ACTIVITÉS,
    UNE HABITUDE RASSURANTE

    La RRS fait appel à la participation de toute une communauté
    éducative – même si elle ne se vit pas comme
    telle d’ailleurs – où se croisent des représentants des
    services de l’État, des collectivités territoriales, des associations
    et des familles. Face à l’urgence, chacun tend à
    viser l’efficacité, c’est-à-dire à être prêt à accueillir les
    enfants dans des conditions de sécurité et d’organisation
    satisfaisantes. Les habitus font que l’essentiel des
    propositions pour la rentrée prendront la forme de ces
    calendriers et programmes prenant en compte plus ou moins adroitement les paramètres financiers, techniques,
    fonctionnels, ainsi que les divers enjeux locaux.
    Un argumentaire éducatif et pédagogique sera toujours
    invoqué, mais gageons, sans jugement, que les différents
    concepteurs auront imaginé des réponses aux
    problématiques posées pouvant être améliorées ultérieurement.
    Les dispositifs pensés et mis en oeuvre sont
    donc imparfaits, donc perfectibles. Offrons-nous le luxe
    de ne pas nous précipiter et de nous inscrire dans une
    temporalité longue, donnons-nous du temps. D’ailleurs,
    s’intéresser à la notion du temps peut être un levier
    puissant pour transcender la logique programmative
    des dispositifs et être l’un des multiples axes structurants
    d’une amélioration générale des propositions
    d’organisation des rythmes scolaires au quotidien.

    QUAND LE PROGRAMME
    SCLÉROSE L’ACTIVITÉ

    Un programme se structure à partir de trajectoires prédéfinies
    (les calendriers). C’est une vision mécanique
    qui prive les personnes, et pas seulement les enfants en
    plus, de leur statut de sujet pour en faire des objets
    dont la singularité est niée puisque diluée dans une
    gestion de groupes catégorisés au travers des aspects
    les plus visibles les constituant tels les groupes d’âges. Il est l’émanation d’une vision linéaire du temps où l’on
    prescrit à un instant « T » ce qui devra se dérouler aux
    instants suivants. La prescription étant celle d’un groupe
    d’adultes qui a plus pour préoccupation une ingénierie
    socio-éducative qu’une prise en charge personnalisée
    de chacun des enfants. Elle génère une posture de guidage
    où il sera objectivement question de contrôler (les
    effectifs, le respect des horaires) plutôt que de viser à
    l’émancipation de l’enfant.

    On pourra toujours alors parler d’autonomisation, de
    responsabilisation, de bien-être des enfants ou que sais-je
    encore ? Bref, ces intentions louables risquent en réalité
    de passer au second plan et chacun continuera à
    ânonner son prêchi-prêcha bien pensant car la prescription
    des plannings induit la prescription des actions des
    enfants, les réduisant au statut d’agent exécutant, plus
    ou moins docilement, obéissant pendant ses propres
    temps libres.

    Il s’agit pourtant de temps dits « libérés »... Ainsi, c’est
    aux éducateurs – et pourquoi pas en associant les
    enfants ? – de créer ou d’entretenir les conditions d’organisations
    temporelles les accompagnant dans leurs
    trajets singuliers à devenir auteurs de leurs loisirs
    comme les objectifs éducatifs et pédagogiques le proposent
    quasiment systématiquement.

    LA RENCONTRE DES ACTEURS,
    PRÉALABLE INDISPENSABLE

    Pour se détacher de la prescription, un certain nombre de
    conditions matérielles devront être réunies et pour cela, il
    apparaît difficile de ne pas savoir se donner du temps :
    celui, indispensable, à la rencontre des différents acteurs
    éducatifs impliqués dans le dispositif mis en place, préalable
    à la reconnaissance réciproque, préliminaire à la
    mise en oeuvre opérante d’un projet global conçu sur des
    valeurs partagées, car, après tout, « la rencontre humaine
    ne peut être totalement enfermée dans une rationalité
    programmée ».

    Considérons plutôt les nouveaux temps périscolaires
    comme le moyen du « passage d’un état objectif ou ressenti
    d’impuissance, de limite, à un état imaginé plus
    ouvert », celui de la puissance, celui d’acteur de sa propre
    vie. Notons que ce passage s’opère en parallèle pour les
    enfants et les éducateurs : travailler à l’émancipation des
    uns induit l’émancipation des autres. Tout ceci n’est que
    stratégie sur le long terme, et celle-ci ne peut s’envisager
    sans changer de modèle dans l’approche collective à avoir
    du temps.

    POUR UNE AUTRE APPROCHE DU TEMPS

    Dépasser la conception du temps « chronos », qui correspond
    à la vision majoritairement répandue dans nos
    sociétés occidentales contemporaines, celle d’un temps
    linéaire où les instants se succèdent les uns aux autres,
    pour entrer dans une approche plus complexe. Celle du
    temps « tempus » peut nous aider à sortir du simple programme
    mécanique et concevoir un modèle interactif où
    le sujet opère de façon simultanée à son action un investissement
    conscient de ses expériences passées, en les
    situant dans une perspective du présentiel et du futur.
    Il envisage l’action à venir pendant son action présente
    tout en activant les expériences passées. L’instant B
    conscientise le A précédent et le C postérieur. Ce que
    d’ailleurs, nous faisons tous en permanence mais sans en
    avoir conscience. Bref, gagnons en fluidité et en souplesse.
    Dans cette perspective les activités devraient entrer en résonance car elles ne seraient plus conçues indépendamment
    les unes des autres, chacune dans son coin, d’un
    côté par un enseignant, de l’autre par un intervenant sportif
    et encore après par un animateur. Il faudrait alors imaginer
    les temps de la journée de l’enfant ou de sa semaine
    comme des éléments d’un processus continu et relié d’acquisitions.
    Soit, entériner la nature inhérente de tout être
    humain (les enfants en étant paraît-il) à faire potentiellement
    de tout espace et de tout temps un objet d’apprentissages. Les différentes séquences de la journée seraient toutes
    conçues comme des temps favorisant les apprentissages mais pas
    de façon détachée les unes des autres, car la continuité éducative
    est non seulement une nécessité liée aux obligations légales, mais
    aussi et surtout une obligation morale de tout éducateur.

    PRODUIRE DES SITUATIONS INSCRITES

    Les activités doivent être articulées de manière cohérente afin de
    satisfaire aux rythmes chronobiologiques qui ne connaissent pas de
    rupture mais qui évoluent selon des courbes dessinant le passage
    d’un état d’intensité à un autre de manière progressive et fluide.
    L’accès à l’intelligence passe par la production de liens et de sens,
    d’où une nécessaire acquisition de compétences qui ne peuvent se
    satisfaire d’être seulement prescrites. L’enfant doit disposer des
    conditions qui lui permettent non seulement d’établir des liens
    entre une activité (ses cours du matin) et une autre (les activités
    périscolaires), mais aussi d’en être l’acteur, voire le créateur.
    Cela ne peut que passer par la production de situations inscrites
    dans des familles de situations relativement isomorphes elles - mêmes
    intégrées dans des contextes donnés, structurés et cohérents
    dans leur architecture. Ce qui est un peu plus ambitieux que
    de pondre un planning. Puisqu’il s’agit de refonder l’école, concevons
    dans un premier temps des dispositifs qui s’assument comme
    imparfaits, dont nous savons qu’ils sont des outils qu’il faudra
    remettre au travail à terme et dans une seconde phase, car ils permettent

    la rencontre des acteurs éducatifs qui ne se fréquentent
    que peu, au service d’une finalité qui est
    l’éducation des enfants dans une visée émancipatrice.
    Cette tâche est de la responsabilité de tous et correspond
    à une forme d’obligation à laquelle aucun ne
    peut s’extraire, du fait des références aux valeurs respectives
    de chacun. Cela nécessite au moins trois
    choses indispensables et rares dans notre monde
    contemporain : une libération du carcan des habitudes
    planificatrices, de savoir prendre le temps de l’écoute et
    de l’observation, et une coordination patiente, bienveillante
    et exigeante.

    Guillaume Sauvion

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    19/11/2014




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