22/01/2015
Vie Sociale et traitement n° 124 - Introduction
Comment supporter la prison ? -

NAHIMA LAIEB, JEAN-PIERRE MARTIN


La prison existe, et probablement encore pour longtemps. Créée pour punir, elle est également censée être un lieu de réhabilitation de soi et de prévention des récidives. C’est ce versant « éducatif » qui la rend supportable pour notre humanité. Mais on sait ce qu’il en est en réalité : peu de travail socio-éducatif, des soins médicaux largement perfectibles, des conditions de détention indignes… Alors, comment ceux qui y travaillent supportent-ils d’y intervenir ? Y a-t-il un travail possible en prison, qui respecte la dignité des personnes privées de liberté ? Quelles ouvertures y sont possibles, portées par les intervenants du quotidien et par des intervenants associatifs extérieurs à l’institution ?

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La prison est notre honte collective. Une honte dans son principe même qui est d’enfermer, de priver de liberté. Et une honte dans ses réalités : promiscuité, surpopulation, sous-encadrement médicosocial, arbitraire, inégalités sociales… Elle est notre honte dans son principe parce que nous l’avons consciemment construite tout en refusant de la reconnaître. Car la prison, ou plus largement la construction de l’impérieux besoin de sanction, est un des moyens de la mise en oeuvre du Contrat social. Cela vaut la peine d’en rappeler le principe : la vie en société nous contraint nécessairement à accepter une réduction de notre liberté au profit d’une liberté plus grande, celle de la vie commune, celle-ci garantie par des instances auxquelles nous déléguons – sous notre contrôle – la capacité d’exercice de la force et de la sanction. Dont la prison. Mais les philosophes des Lumières étaient aussi habités d’une certitude, la capacité d’évolution et de transformation de l’humain dans cette nouvelle société à construire. Dans cette logique, la prison tient également un rôle essentiel de réhabilitation : celui d’un espace de transformation, de rééducation. Illusion, rêve ? Les analyses et les constructions des philosophes humanistes sont contrecarrées par les observations cliniques des professionnels du champ psychosocial : probablement y aura-t-il toujours des personnes allant au delà des principes et des limites des conventions sociales, et des personnes cherchant la confrontation aux interdits. Si la question de la prison n’était que celle d’un beau débat d’idées, humanistes contre psychistes, le jeu des arguments ferait une belle controverse. Mais elle a un concret terrible, celle de sa réalité quotidienne. Ici, le rêve du philosophe vole en éclats devant les impossibilités accumulées. Négation de l’intime, très faible prise en compte psychologique, carence des dispositifs de requalification sociale… L’espace de sanction constructive imaginé est réduit à un espace de punition. On se souvient de la phrase stupide de ce responsable politique fustigeant les « prisons quatre étoiles » ; c’est ignorer le quotidien de l’enfermement ! C’est aussi que dans nos inconscients, qui échappent largement à la pensée rationnelle, existe fortement une représentation de la prison comme espace de punition, de mise à l’écart, et basta. Notre propre humanité n’est peut-être pas plus solide que celle de ceux qui n’en respectent pas les règles, c’est juste une question de nuances. La prison est également le lieu de reproduction et de renforcement des inégalités sociales. Les prisons françaises sont (sur)peuplées de personnes issues des récentes migrations, de membres des couches populaires et de précaires sociaux. Les usagers de drogues y sont en grand nombre. S’agit-il de populations particulièrement délinquantes, ou des effets d’une justice de classe qui tape de façon privilégiée sur les plus faibles quand ils dévient des normes ? Au sein même de la prison, les différences sociales sont marquées. Les « quartiers VIP » sont là pour éviter des proximités potentiellement violentes, certes, mais aussi pour procurer un peu moins d’inconfort dans l’enfermement à ceux qui ne sont pas habitués à la précarité : cellules individuelles, propres, espace sanitaire préservant l’intimité… Pourtant, des pratiques respectueuses de l’individu existent dans les prisons, portées par des professionnels (dont la majorité des personnels de surveillance) et par des intervenants bénévoles. Travailleurs sociaux, psychologues, infirmiers, médecins généralistes, psychiatres, intervenants extérieurs pour des ateliers éducatifs et culturels, ce sont autant d’acteurs et d’ambassadeurs d’humanité. Leur tâche est souvent difficile, parfois empêchée, le doute est présent, et quelquefois aussi, comme on le verra, le ras le bol vis-à-vis de l’institution… et des détenus. Nous ouvrons ce dossier avec deux textes présentant des réalités hors de France. C’est un choix délibéré car la question de la prison telle que nous voulons la traiter n’est pas que française, et parce qu’il est permis de penser que ce que disent leurs auteurs n’est peut-être pas si éloigné des réalités françaises. Dans un texte inédit en France, Loïc Wacquant s’appuie sur une socio-démographie de la population carcérale des États-Unis pour montrer comment ce système reproduit et renforce les exclusions sociales. Puis Marinette Mormont présente la réalité de la prise en charge des pathologies mentales dans les prisons de Belgique. Fabrice Olivet revient ensuite sur la sociologie carcérale française au filtre des origines ethniques croisées avec le marché des drogues. Comment fonctionne la prison, et comment fait-elle fonctionner les détenus ? Myriam Joël s’est penchée sur les manifestations et les mises en jeu de la sexualité dans les quartiers de femmes, et sur le jeu étrange, voire pervers, qui est induit par la façon dont l’institution la considère et la contrôle. Il est également possible de fuir – symboliquement – l’incarcération dans une méditation introspective, en se construisant un monde intérieur pour résister à l’agression des lieux et des règles, comme le fait ce jeune homme dont nous parlent Julien Léon et Julien Denans. Les paroles de jeunes recueillies par Valérian Sarreau à propos de la prison montrent ensuite les terribles ambivalences à l’égard de l’incarcération qui pèsent sur l’accompagnement éducatif. Nous avons aussi interrogé la psychiatrie et la médecine. Patrick Mouge et Emmanuel Sautereau observent les divers statuts et fonctions du psychiatre, et posent la dure question de la compréhension du sens de la sanction. Jean-Marc Quignard, partant du développement des soins médicaux et de leur prise d’autonomie par rapport à l’administration pénitentiaire, réfléchit sur la dynamique du suicide en prison et sur sa prévention à développer, pour lui plus humaine que technique. Il y a encore tous les possibles mis en oeuvre par l’engagement de personnes. Il est possible, dit Francis Descarpentries, de conduire des psychothérapies en prison. Donc possible que des détenus y progressent dans la compréhension de leurs dynamiques intimes. Il est possible d’y mener des ateliers à entrée linguistique, permettant d’accéder à l’expression en français et aux codes et usages de l’expression écrite. Javotte Chomel montre ainsi son cheminement d’intervenante, passant d’une commande et de représentations très normées à une adaptation des contenus dans l’intérêt des personnes. Il est possible de faire un atelier « ferraille » avec des chalumeaux, des postes de soudure à l’arc, des disqueuses au sein d’une prison pour mineurs. Pascal Berger et Frédéric Guegan, « éducateurs spéciaux », montrent qu’une idée radicalement folle peut parfois aboutir. Pas si simple, cependant ; Mathilde Pozycki donne à voir les difficultés rencontrées en permanence pour réussir à conduire une création marionnette dans la durée, avec des mineurs. Quand les perturbations et les incohérences de l’institution viennent s’ajouter à celles des jeunes… Vient en dernier le questionnement de Jean-Marc Quignard, après vingt-trois ans de soins généralistes dispensés dans les prisons de l’Aube. Tout le monde en prend pour son grade, l’administration pénitentiaire comme les détenus. Ses mots durs, extrêmes, montrent à la fois la volonté de tous les professionnels, de tous les intervenants, de conduire auprès des détenus un travail en adéquation avec leur éthique, leur déontologie, pour les aider à se restaurer et préparer leur avenir. Mais ils montrent aussi comment on peut se sentir seul, non soutenu, non aidé, en intervenant dans un système qui a oublié sa fonction symbolique et sa mission rééducative au profit terrifiant de la seule fonction de mise à l’écart de la société. Nous n’avons pas voulu faire un dossier « à charge », accumulant les témoignages militants décrivant l’inadmissible. Tous les lecteurs les connaissent. Mais pour montrer que des inadmissibles existent, nous avons préféré mobiliser l’analyse sociologique, l’observation scientifique, la description quasi ethnographique de pratiques vécues de l’intérieur. Ce n’est pas non plus un dossier « à décharge », décrivant le monde merveilleux de la prison et tous ses si gentils intervenants, aux pratiques toutes soutenues par l’administration et si cohérentes entre elles. Aucune naïveté, même si nous y rencontrons des possibles. À chacun alors de se décaler, non plus comme lecteur mais comme citoyen, et de construire son positionnement à l’aune des facettes de la réalité de l’incarcération et des questions qu’elles continuent à convoquer. Et de ne jamais oublier que ces prisons sont les nôtres.

NAHIMA LAIEB, responsable du Secteur travail social et santé mentale des CEMÉA. Formateur-chercheure à la Protection judiciaire de la jeunesse. JEAN-PIERRE MARTIN, psychiatre.

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