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  • Vie Sociale et traitement N° 125 - l’avenir de la psychithérapie institutionnelle
    L’avenir de la psychothérapie institutionnelle - Introduction au dossier du VST n°125
    JEAN-PIERRE MARTIN, DANIEL TERRAL

    Après le décès de Jean Oury, la psychothérapie institutionnelle a-t-elle un avenir
     ?􀀀C’est l’occasion de revenir sur les origines de cette pratique révolutionnaire,
    de s’interroger sur son fonctionnement, et d’analyser l’histoire et les articulations
    de son proche cousinage avec la pédagogie institutionnelle.
    C’est l’occasion de visiter le travail qui se fait aujourd’hui, appuyé sur l’institution
    et le collectif, en psychiatrie hospitalière et dans la cité, dans les lieux de placement
    et d’accueil de la protection de l’enfance, de l’urgence sociale et des handicaps, ainsi
    que dans les centres de formation.
    La psychothérapie institutionnelle a un avenir : il nous appartient.


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    VST revient sur ce qu’est l’analyse institutionnelle
    dans ses multiples approches, marquant
    ainsi son appartenance et celle des
    CEMÉA depuis le début à un mouvement dans
    lequel Jean Oury, récemment disparu, a été
    porteur d’une formation essentielle aux
    pratiques cliniques institutionnelles par ses
    écrits, son séminaire et ses pratiques à La
    Borde. Ce nouveau moment qui s’ouvre dans
    l’histoire de la psychothérapie institutionnelle
    ne peut être qu’un cheminement qui nous
    appartient, car l’affirmation de l’enseignement
    de J. Oury pose sans cesse la question :
    « Qu’est-ce qui fait institution ? » Aussi, loin
    de faire un numéro mémoriel sur Jean
    Oury, nous avons souhaité en faire un outil
    de la réappropriation de sa pensée et de sa
    pratique par les générations actuelles dans
    un univers gestionnaire qui dénie au quotidien
    l’approche institutionnelle.

    La question de ce qui fait institution est en
    soi une ouverture permanente, dont le fil
    rouge inaugural est celui de la pratique de
    l’analyse institutionnelle née à l’hôpital de
    Saint-Alban avec François Tosquelles durant
    la Deuxième Guerre mondiale. Cette pratique
    qui redonne la parole aux malades traite du
    cadre des soins en lien avec la société dans
    laquelle elle se déroule, point essentiel car la
    principale aliénation est sociale. Elle met en
    valeur la dimension pluridimensionnelle du
    traitement de l’aliénation psychique et de
    l’aliénation sociale, première définition de la
    notion de secteur psychiatrique qui vise à subvertir
    les établissements et les lois d’enfermement.
    C’est à partir de cette double utopie originelle,
    désaliéniste et sociale, que l’institution
    se distingue de l’établissement, l’institution
    étant la mobilisation de tous ceux qui participent
    du soin : médecins, psychologues,
    infirmiers et les autres personnels de l’établissement,
    familles et acteurs sociaux, mais
    aussi tous ceux qui participent de l’aide à
    autrui. L’institution est mouvante par « le travail
    sur l’institution », à la différence de l’établissement
    qui est un cadre administratif
    normatif.
    L’analyse institutionnelle s’est inscrite, dans
    l’après-1945, dans un double mouvement
    sociétal : l’essor de la psychanalyse et la
    construction démocratique d’une protection
    sociale solidaire. C’est dans ce contexte que
    Lucien Bonnafé promeut l’idée d’un secteur
    de psychiatrie désaliéniste, en rupture avec
    l’asile carcéral, qui suppose une implantation
    préalable dans la vie sociale et citoyenne. Ce
    mot de rupture ouvre un débat, qui n’est pas
    clos, entre transformation et fermeture.
    Le terme de « psychothérapie institutionnelle
     » est introduit par deux psychiatres désaliénistes,
    Georges Daumezon et Philippe
    Koechlin, en 1952. Daumezon, avec la
    création en 1949 du « groupe de Sèvres »,
    va travailler à une élaboration théorique de
    la psychothérapie institutionnelle en lien avec
    Tosquelles. Cette élaboration a pour objet le
    traitement de l’établissement hospitalier
    pour en faire un lieu institutionnel de guérison,
    mais également le traitement des problèmes
    que posent le retour du patient à la
    vie « normale » et la nécessité d’une assistance extrahospitalière. En 1957, Henry
    Duchêne présente un rapport justifiant la
    nécessité de la prise en charge de l’ensemble
    des besoins psychiatriques d’une population
    par une même équipe médicosociale. Il va
    d’abord s’appliquer à des expériences associatives,
    hors des hôpitaux, comme la clinique
    de La Borde de Jean Oury et à des hôpitaux
    de jour, comme celui de l’Élan retrouvé à Paris.
    Sa pratique dans les hôpitaux va apparaître
    progressivement, à partir de clubs thérapeutiques
    animés par des psychiatres et des
    infirmiers militants, avec le support de l’association
    des clubs de Croix-Marine. Jean
    Oury, à la suite de François Tosquelles,
    introduit un élément d’approfondissement :
    la psychothérapie institutionnelle « ça n’existe
    pas » en dehors de « l’analyse de là où ça se
    passe » ; ce n’est donc pas une discipline
    d’enseignement. Elle met en question le statut,
    le rôle, la fonction, donc des hiérarchies
    établies. Elle est « s’apercevoir de la présence
    de l’autre, tel qu’il se présente » – « tu
    apprends par les oeuvres… par ton travail…
    par l’ambiance… c’est là-dedans que tu
    apprends quelque chose… en y étant ».
    Cette définition se complète par la formule
    d’Henri Maldiney : « Être avec constitue
    l’être là. » C’est bien ce qui a étayé nos pratiques,
    que le cours gestionnaire et scientiste
    d’aujourd’hui remet profondément en cause.
    La pédagogie institutionnelle se développe
    au même moment avec Fernand Oury, frère
    de Jean, qui s’inspire dans sa « classe de perfectionnement
     » de Makarenko et de Deligny,
    après avoir rejoint le mouvement
    Freinet en 1949. Il remet en cause l’écolecaserne
    urbaine, et invente le « Conseil »,
    qu’il présente comme la prise en compte de
    l’avis de toutes et tous pour que l’on progresse
    dans la vie quotidienne en groupe
    et en institution : « C’est en discutant des
    comportements, en les repérant et les
    accompagnant, que l’insécurité devant
    l’agressivité se banalise et s’éduque. » La
    psychanalyse et la place du sujet, la dynamique
    des groupes et la psychologie sociale
    sont ses références, mais aussi « ne rien dire
    que nous n’ayons fait », et « la parole ne
    se donne pas, elle se prend […] Des lieux,
    des Limites, des Lois, c’est la possibilité du
    langage et de l’éducation. Se taire pour
    mieux entendre ». Dans ces « classes institutionnalisées
     », un conseil de coopérative,
    le texte libre, la correspondance, les métiers
    sont « entrés en analyse » (Aïda Vasquez).
    Fernand Oury en précise le sens : « La classe
    institutionnelle où le fantasme devient
    parole […] tout comme l’agitation devient
    activité […] est un lieu où toute parole peut
    être entendue (sinon reçue), justement
    parce que ce lieu n’est pas n’importe quoi :
    des lois précises y sont observées, qui permettent
    transferts, projections, identifications…
    et un certain contrôle de ce qui se
    passe. »
    Dans le même mouvement, il est essentiel
    de situer le « soigner l’institution » avec la
    circulaire du 15 mars 1960 qui crée le secteur
    psychiatrique, mais dans une autre perspective
    territoriale que celle de la politique
    locale de Lucien Bonnafé. Elle prône l’aménagement
    des soins sur des territoires
    géographiques spécifiques, avec des établissements
    humanisés et médicalisés. La
    première expérience concrète de secteur,
    dans le 13e arrondissement de Paris, est
    créée dès 1960 par Philippe Paumelle,
    Roger Diatkine, Serge Lebovici avec le
    support de l’Association de santé mentale
    du 13e. Elle introduit un lien entre le secteur,
    la santé mentale, la psychothérapie institutionnelle
    et la psychanalyse. Cette
    approche va s’appliquer dans quelques
    hôpitaux au cours des années 1960, mais
    reste cependant essentiellement militante avant que le secteur soit reconnu comme
    organisation obligatoire en 1972.
    Cette reprise en main par l’État de la psychiatrie
    publique a produit son administration,
    machine que nous interrogeons
    particulièrement depuis le mouvement de
    Mai 1968 qui a introduit une autre pensée
    critique autogestionnaire (les communautés
    thérapeutiques antipsychiatriques et la pédagogie
    autogestionnaire et « conseilliste ») et
    la lutte pour la fermeture des hôpitaux psychiatriques
    asilaires, dont la référence va être
    en Europe le mouvement de désinstitutionnalisation
    italien qui lui donne une autre portée
    politique émancipatoire.
    La tension transformer/fermer les hôpitaux
    psychiatriques se déplace alors vers la question
    de quel type d’hospitalisation à créer,
    dans quels dispositifs démocratiques territoriaux
    (de secteur en France), donc avec des
    interrogations sur la dimension de contrôle
    social dans ces nouveaux champs de la lutte
    désaliéniste, de l’analyse institutionnelle et
    du secteur généraliste. Avec les textes règlementaires
    de 1972, la tension s’oriente
    vers la confrontation de ces nouveaux
    champs à l’évolution gestionnaire et d’évaluation
    médicalisée (les neurosciences) des
    établissements et aux politiques sécuritaires
    de l’État. La reconnaissance de la politique
    publique de secteur n’est alors qu’une suite
    de transformations de l’idée du secteur
    vers un dispositif au financement spécifique
    (lois de 1985), sous la direction des directeurs
    d’hôpitaux (1986), qui s’éloigne de la psychothérapie
    institutionnelle, en l’inscrivant
    dans de multiples restructurations gestionnaires
    du cadre établi vers un autre type d’établissement,
    centralisé, celui des ARS (Agences
    régionales de santé).
    L’analyse institutionnelle s’élargit donc à de
    nombreuses pratiques sociales et à des élus
    politiques sensibilisés aux questions du
    social et de la psychiatrie, hors des établissements
    de soin, avec des outils sociaux d’accompagnement
    du soin et d’insertion qui
    permettent de penser concrètement une politique
    de santé mentale.
    Une page reste grande ouverte à l’écriture,
    celle de comment subvertir durablement la
    volonté des gouvernements de remettre en
    cause le coût du système de protection et de
    soin et de politiques publiques généralistes,
    dans lesquelles des programmes, limités dans
    le temps et dans leurs budgets, à évaluer de
    façon permanente sont le paradigme dominant.
    Ce management technicien et gestionnaire
    impose de nouvelles formes de soins
    et de travail à flux tendu ainsi que de
    contrôle social faites de l’imposition de
    références théoriques (sciences dites exactes,
    épidémiologiques, sociologiques, médicales)
    les plus susceptibles d’être évaluées, numérisées,
    selon des « bonnes pratiques » décidées
    par la HAS (Haute Autorité de santé), au
    détriment des acquis des pratiques institutionnelles
    ouvertes, de la psychanalyse et du
    secteur psychiatrique. Il s’éloigne donc absolument
    de soins psychiques fondés sur la singularité
    du sujet et de sa dimension le plus
    souvent imprévisible, qui constituent sa
    créativité hors norme. S’il est particulièrement
    à l’oeuvre dans la psychiatrie, il se retrouve
    aussi dans une protection sociale de plus en
    plus conditionnelle pour tout un chacun, au
    quotidien et dans la vie sociale. C’est sans
    doute la raison profonde essentielle pour saisir
    la souffrance psychique actuelle dans les
    établissements et ce qui fait institution. Ce
    sentiment de destruction des idéaux soignants
    par des pratiques d’organisation
    déshumanisantes, imposées par les ARS et les
    directeurs d’hôpitaux au nom de l’efficience
    et de la sécurité, met le travail en souffrance,
    dans des scansions d’actes soignants qui morcèlent
    la continuité du soin et de l’éducation, et donc soumet les patients eux-mêmes à une
    série d’incitations au « bien-être », ce qui
    signifie s’adapter aux images codifiées de ce
    qu’« on leur demande d’être ». Chacun
    est renvoyé à sa responsabilité dans la réussite
    ou l’échec de ces parcours thérapeutiques
    « formatés », là où l’expérience montre sa
    complexité humaine collective : elle ne survient
    jamais à l’endroit ou au moment
    attendu, ni avec une personne prévue de par
    sa compétence. Il en résulte aujourd’hui des
    luttes et des grèves, ici et là, comme à Villejuif,
    dont l’objet est profondément ce cours
    de remise en cause des métiers et de la
    dignité humaine des soignants et des
    patients, des élèves et des « usagers ».
    Ainsi, l’analyse institutionnelle soignantspatients-
    intervenants du social apparaît une
    forme de combat de résistance où notre
    boussole, dans nos pratiques, est la parole
    des patients et le travail collectif. Elle reste
    un enjeu politique, une « utopie concrète »
    à mettre en oeuvre.

    Voilà tout ce que nous voulons traiter dans
    ce dossier. Ce premier recueil de textes
    n’épuise pas le sujet ; nous avons dû repousser
    aux numéros suivants plusieurs textes qui
    ne pouvaient pas passer ici faute de place,
    non pas faute d’intérêt.

    Nous commençons par revenir sur l’histoire
    avec un long échange entre Jean Oury et
    Roger Gentis qui porte sur la grande époque
    de Saint-Alban et des débuts de La Borde.
    Puis Thierry Goguel d’Allondans nous conduit
    dans les cuisines de La Borde, là où s’est mijotée
    la psychothérapie institutionnelle.
    Ensuite, histoire toujours, voici celle d’un cheminement
    commun avec la pédagogie institutionnelle.
    Jacques Pain montre les liens,
    les articulations permanentes entre les deux
    démarches. Et puisque rien n’existe sans
    pratiques, suivent trois textes d’enseignants.
    Danièle Clairon, Philippe Jubin et Philippe
    Legouis exposent la pédagogie institutionnelle
    en actes.
    Un dernier bloc de textes propose de faire
    le lien entre les acquis du passé, à connaître
    et valoriser, et le futur à construire. Hervé
    Chambrin montre comment un centre de
    formation au travail social peut s’emparer
    de l’analyse institutionnelle. Henri Santiago-
    Ruiz en construit la rencontre avec la
    clinique psychosociale de Jean Furtos et le
    monde de la grande exclusion. Agnès Bertomeu
    et Pierre Delion insistent sur l’actualité
    et sur la construction permanente nécessaire,
    suivis de Benjamin Royer qui, parlant
    des acquis du GTPSI, appelle à ne surtout pas
    les fétichiser mais bien à les faire vivre pour
    les dépasser dans une dé-reconstruction permanente.
    Le dernier texte est de Lin Grimaud,
    magnifiquement titré « Hériter de la
    psychothérapie institutionnelle », qui nous
    renvoie tous à ce que nous avons à faire et
    à bâtir maintenant.

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    08/04/2015




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