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  • 28/04/2015
    Comment prendre soin ? Introduction au dossier du VST n° 126

    MARC OSSORGUINE


    Que fait-on dans toutes les institutions qui relèvent du sanitaire, du social, du médicosocial, de l’éducatif ?… Au-delà, ou plutôt au-dessus des fonctions techniques (éduquer, soigner, compenser…), on y accueille des personnes pour, comme on dit, en prendre soin. Même si cela n’est souvent pas mis en avant dans les missions et les habilitations, voire dans les évaluations, le souci du bien-être de l’autre est une condition préalable qui, faute d’être, peut rendre bien difficiles toutes les autres missions, voire les tenir en échec. Mais comment prend-on soin de l’autre ? Comment l’hospitalité ou la bienveillance peuvent-elles être partie prenante des pratiques ? Cure et care sont proches ! Comment conjugue-t-on cela au présent des pratiques, que ce soit travers des actes quotidiens ou dans l’élaboration des dispositifs d’aide, d’accompagnement ou de soin ?

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    Alors que les agences de communication nous enjoignent sans relâche « d’affirmer notre différence », que partout il nous est proposé de « personnaliser » objets, espaces, bureaux… surtout lorsque ceux-ci sont virtuels, il apparaît aussi que nous sommes depuis quelques décennies inscrits dans des processus de normalisation et de standardisation qui n’épargnent rien ni personne. Les identités et singularités auxquelles on nous propose de nous identifier ne sont, que cela plaise ou pas, que des programmations sérielles qui s’inscrivent avant tout dans une logique de variations programmées et limitées, une indifférenciation dont les célèbres séries d’Andy Warhol restent une représentation emblématique.

    Même si cela peut déplaire, voire trahir ce qui est, l’on ne pourra pas empêcher d’accorder une certaine légitimité à ceux qui entendent normaliser – pour leur bien-être évidemment – tous ceux qui se retrouvent dans des écarts et des singularités dont on ne sait que faire. Et dire « on » n’est sans doute ici ni une faute de français ni un relâchement de la langue écrite au profit du barbarisme ordinaire et tranquille de la langue parlée : ce « on » là désigne bien l’impersonnel, l’anonyme, l’absent non identifiable qui s’infiltre insidieusement dans tous ces énoncés où nous n’osons dire « je », « tu », « il » ou « elle », « nous », « vous » ou « elles » (le « ils » n’étant à l’usage souvent qu’une autre forme du « on »). Donc, on peut considérer que soigner, c’est normaliser ou re-normaliser les corps et les psychés, qu’éduquer c’est normaliser les comportements. Mais nous pouvons également refuser ces représentations du soin ou de ce qu’on appelle de plus en plus souvent accompagnement social. C’est sans doute ce que nous essayons de faire depuis des années dans les colonnes de VST, mais aussi dans les pratiques que nous mettons en oeuvre sur les terrains où nous sommes investis, du côté de la souffrance psychique, des marginalités sociales, des dépendances en tout genre, des dispositifs institutionnels ou des formations au soin ou à l’accompagnement (liste non exhaustive !). C’est que, lorsque l’on se retrouve les deux pieds dans le réel, face à ces autres, leurs singularités s’imposent à nous au-delà de leurs pathologies ou des catégorisations dont ils ont pu faire l’objet. L’expérience nous a montré depuis des années que savoir bien accueillir ces singularités était bien souvent, très souvent, le préalable nécessaire à tout « projet » de soin ou d’accompagnement. « Soigner » quelqu’un ou prétendre le faire, cela suppose également de savoir en « prendre soin ». L’incapacité à prendre soin pouvant rendre bien difficile le soin lui-même, voire l’invalider. Il s’agirait d’abord d’être en mesure d’accueillir, d’être attentif aux autres, à l’autre, avant de prétendre vouloir et pouvoir faire quelque chose, que ce soit avec ou pour lui, ou pour elle. Nous ne dirons sans doute jamais assez – au risque du ressassement – combien cela suppose d’engagement et d’ouverture, de présence et de lien, et non seulement de compétences techniques et relationnelles. Mais, de l’aveu même de ceux qui s’y engagent, ces pratiques ne sont elles-mêmes guère normalisables ou modélisables, reposant sur des ressentis et une part d’authenticité difficile à décrire, sur une subjectivité et des affects qui peuvent inquiéter et qui sont souvent considérés avec suspicion par les pairs, quand ils ne font pas l’objet d’interdictions radicales ou de censures mutilantes.
    Il nous a semblé qu’un dossier de notre revue centré sur cette question était opportun, même si l’on peut considérer que cette question est toujours présente dans les pratiques, les expériences et les réflexions dont nous cherchons à témoigner ou faire témoigner au travers des dossiers et rubriques. Dans le même temps, il nous est apparu qu’il y avait plus à témoigner de pratiques, à montrer plus qu’à démontrer par des argumentations théoriques trop envahissantes, non par défiance ou incapacité, mais plutôt par la nature même de ce que nous cherchons à défendre et illustrer. C’est ce qui nous a amenés à ne pas mettre plus en avant tout le travail sociologique et politique sur la question du care, élaboré il y a quelques décennies par Carol Gilligan [1] ou Joan Tronto [2] à partir des « gender studies  » et de la réflexion féministe état sunienne, diffusé depuis quelques années en France par les chercheurs du MAUSS ou par la collection « Care studies » des Puf. En effet, même s’il est légitime d’interroger la place du genre avec les représentations et assignations qu’il induit lorsque l’on veut interroger les questions de soin et d’accueil, l’une ne peut se réduire à l’autre. En revanche, la question du don, telle que l’a travaillée Paul Fustier dès Les corridors du quotidien [3], nous paraissait plus en lien avec cette question de « comment prendre soin ». Il y a en effet quelque chose d’un peu énigmatique dans ce qui se joue entre les personnes et les sujets, qui fait que l’un se sent accueilli ou pas, que la confiance peut ou pas être accordée – ou s’accorder.
    Si l’on veut penser et théoriser un peu plus avant cette question du « prendre soin », il faut sans doute commencer par accepter d’envisager les détours, les incertitudes, les paris, les aléas, les paradoxes, les ambivalences que l’on rencontrera rapidement. Celle-ci nous emmène en effet sur des chemins où les sentiers de traverse ne manquent pas, déjà plus ou moins explorés par diverses disciplines. Pour un peu comprendre comment on peut prendre soin, on peut interroger les notions d’hospitalité, de sollicitude, de transfert et de contre-transfert, de convivialité, de charité, d’accueil, de don et de contre-don, de réciprocité, de gratuité et de dette, d’habiter et de chez-soi, de protection et de refuge…
    Essayons de poser quelques jalons pour ouvrir ce dossier et encourager chacun à ses propres itinéraires, à ses propres élaborations, expérimentations et pratiques.

    Prendre soin en « 4D » ou « 4S »

    Nous emprunterons pour commencer à la réflexion de Frédéric Worms [4] qui, partant de la question des soins qui touchent au corps, nous propose une déclinaison des gestes du soin autour de quatre dimensions, de quatre « s » : le secours, le soutien, la solidarité et le souci.

    Le geste du secours est celui qui est peut-être premier, celui qui doit sauver les vies indépendamment de toute autre considération, celui de l’urgence. Geste et moment nécessaires mais pas suffisants. Geste qui est dès le début bien plus que geste technique, prenant racine dans d’autres préoccupations que l’efficacité et l’effectivité : « Le soin est et reste d’abord, nécessairement, un secours. Qu’est-ce qu’un secours ? C’est la réponse aux besoins matériels et vitaux des uns, par l’action des autres ; action qui passe, chez les hommes, par des médiations techniques et sociales ; et qui est aussi, entre eux, quand elle est possible, un devoir, une obligation morale et politique5. » Il est donc d’emblée également manifestation de soutien, plus ou moins affirmé ou exprimé, mais soutien tout de même. Soutien « moral » qui, au delà du secours, ouvre la question de l’aide, de l’assistance, qu’elle soit psychologique, sociale, financière. Un soutien qui peut avoir des effets essentiels sur l’efficacité du secours, qui peut lui-même également « soigner ».
    Le même geste s’inscrit dans une solidarité à l’égard de l’autre, souvent anonyme ou inconnu, que l’on est amené à soigner. Une solidarité parfois repoussée ou rejetée derrière la mission professionnelle que suppose l’emploi occupé par le soignant, par efficacité ou par souci de se préserver, de se protéger d’un certain envahissement qui serait nuisible à la professionnalité et à l’efficacité du secours. La solidarité du soignant avec le « patient » s’efface alors derrière celle dont doivent faire preuve les patients à l’égard des autres patients, et se contenter du minimum, car dans la chambre à côté, il y a une autre misère qui attend… Si l’on doit s’occuper de tous, la solidarité du soin qui humanise les pratiques et maintient ouvertes les structures de soin publiques peut en effet entrer en conflit avec ceux qui se disent tenants et garants de cette efficacité du secours, et qui les ferment en invoquant la qualité et la technicité du soin et ses performances, mais aussi, parfois, le droit même à recevoir soin et secours.
    Si les questions du secours et du soutien renvoient essentiellement à des dimensions cliniques, de la présence et du regard au chevet de celui qui a besoin du soin, celle de la solidarité inscrit le soin dans ses dimensions politiques et économiques, questionnant les dispositifs de soin et d’accueil, mais également leur disponibilité et les dispositions de ceux qui y œuvrent.
    Le quatrième « S » que propose Frédéric Worms est celui du souci, le souci que l’on a à l’égard de l’autre, pour l’autre, inscrivant l’acte de soin, la posture et le projet du soin, du soignant, de l’accompagnant, dans la dimension éthique du rapport à l’autre, du côté de la responsabilité, bien au delà de la question purement légale. Souci de l’autre qui nous renvoie au souci de soi, au sens que chacun peut ou doit trouver à ce qui se dit, se fait, se joue, qu’il soit du côté de qui reçoit, ou de qui dispense.
    Ce soin en quatre dimensions, en « 4D », on n’en perçoit ou n’en agit quelquefois qu’une ou deux dimensions, ce qui ne signifie pas que les autres soient absentes. On peut aussi penser qu’elles ne concernent que le soignant, ou pire : que le philosophe qui réfléchit à la question sans concrètement y être. On peut toujours. Il nous paraît cependant que cela constituerait pour le moins une négligence, pas forcément pardonnable car nous pensons, pour l’avoir également expérimenté, que la « 4D » touche tous les moments et tous les acteurs de ce moment où l’on soigne et/ou prend soin. Tous les moments car on ne peut réduire les gestes du soin à l’instant du coup de scalpel salutaire, à la seconde de l’énonciation de la parole libératrice, au jour « j » ou à l’heure « h ». Par quoi, quand et comment cela commence- t-il ? Par quoi et comment cela se finit-il ? Accueil, pré-accueil, moments de crise, changements de lieux, de personnes, passages…
    Il nous faut aussi maintenant appréhender cette idée du soin que l’on prend de l’autre au-delà du seul geste médical ou paramédical. Ou alors élargir l’idée du soin au-delà de ce qui touche la normalité physique, biologique, ou psychique : les liens sociaux ou les connaissances, par exemple. Car dans le champ de l’éducation ou de la formation, dans celui de ce qu’on appelle les exclusions et les marginalités, il y également du secours, du soutien, de la solidarité et du souci.

    Avoir cure du care

    Reprenons la terminologie anglo-saxonne, tout en la détournant des usages reconnus par la recherche car la langue nous offre là un jeu de mots intéressant. L’idée de soigner renvoie au mot « cure », que l’on connaît aussi en français, avec son étymologie latine qui évoque l’idée d’être attentif, aux corps comme aux âmes (d’où les curés), de veiller au bon état des choses et à leur « propreté  » et de les nettoyer si nécessaire (d’où l’idée de curer, de curetage…). Et « ne pas avoir cure », c’est « ne pas se soucier de ». Outre-Manche et outre Atlantique, il suffit du glissement d’une lettre pour que l’on passe du cure au care. Dans la signification, l’on reste bien proche car il s’agit là encore d’être attentif, de faire attention à, mais sans l’idée du nettoyage. Le linguiste amateur pourrait être tenté d’y trouver une parenté avec la caritas latine, cette charité qui nous renvoie à ce qui est cher (coûteux et/ou aimé)… Mais non. Le care ne doit rien au latin, nous disent les lexicographes anglo-saxons, et il plonge ses racines dans les anciennes langues germaniques et saxonnes. En jouant un peu plus avec les mots, on pourrait se permettre de dire que le care n’a rien à « carrer » ni du cure ni de la charité. Plus sérieusement, il n’est pas absurde de penser que le souci de l’autre ne peut se réduire ni à la volonté de le soigner (donc de le modifier) ni de lui faire du bien, par charité ou devoir moral.
    Cette possible opposition entre le cure et le care, entre soigner et prendre soin, ne relève pas que du jeu de mots mais peut bien renvoyer à des postures et des orientations, des projets qui peuvent se compléter aussi bien que se contredire, se contrarier ou s’affronter violemment. On pourrait citer en exemple ou illustration de cela ce qui s’est déroulé depuis le XVIIIe siècle dans l’attention portée à la surdité. L’histoire de son traitement, de sa reconnaissance et de sa prise en compte s’articule, encore aujourd’hui, autour de cette opposition. D’un côté, ceux qui s’attaquent avant tout à la déficience auditive pour la supprimer ou la neutraliser  : implants cochléaires, démutisation, oralisme… qui cherchent avant tout à soigner des déficients auditifs, pour qu’ils ne le soient plus, ou le soient moins. De l’autre, ceux qui cherchent d’abord à éduquer, à accompagner les sourds –qui sont plus considérés comme « Sourds », le vocable renvoyant alors à de l’identité et à de la culture plus qu’à de la maladie –, à inventer des compensations qui s’appuient sur l’environnement et non seulement sur les ressources de la personne, sur ses compétences comme on dit aujourd’hui. Certains ont su concilier les deux. D’autres continuent, de plus en plus rares, une guerre qui oppose déficience auditive et Surdité, maladie et culture, soins et éducation, au risque de ne rien arranger pour les personnes concernées [5]. À trop regarder la maladie, la déficience, la déviance, la dépendance… on ne voit plus la personne et on ne l’accueille pas comme il conviendrait, comme elle l’espérait peut-être, au risque d’invalider tout ce que l’on pourrait tenter avant même de l’avoir tenté.
    À trop vouloir soigner, on peut ne plus savoir prendre soin, et fragiliser ou invalider les avancées du « soigner ». Mais aussi : soigner, cela est parfois une façon de prendre soin qui va ouvrir à d’autres choses, à un rapport plus empreint de confiance et de reconnaissance qui permettra d’envisager d’autres soins, d’autres aides et assistances, sans que le sujet s’y sente oublié, réifié et finalement nié.

    Les détours et les incertitudes

    Mais qu’espère l’autre quand nous nous rencontrons ? Qu’attend-elle ou qu’attend-il de nous ? En attendent-ils seulement quelque chose ? Demandent-ils quelque chose ? Si oui, quoi ? Entre la demande dite et celle qui se masque, il n’est pas simple de faire le tri, que ce soit pour le demandeur, la demandeuse, ou celle ou celui qui la reçoit. Et quid de la demande des soignants, des travailleurs sociaux, des éducateurs, des accompagnants et des aidants ?
    Que de questions aux réponses difficiles et instables, fuyantes et incertaines !
    La difficulté, c’est sans doute de prendre soin de l’autre sans qu’il nous dise comment faire (peut-être ne le sait-il pas lui-même). Parfois, c’est également savoir prendre soin avec discrétion, sans ostentation, sans que l’autre se sente diminué par un accueil trop attentif et trop manifestement bienveillant. La meilleure attention à l’autre peut être celle qui se voit le moins, qui se fait oublier. Non pas, comme le disait Pascal, parce que les belles actions cachées sont les plus estimables, mais parce que l’un des enjeux est aussi de ne pas faire peser sur le « bénéficiaire » de nos « petits soins » l’ombre d’une dette qui peut soumettre jusqu’à l’humiliation. Les banalisations et les détours s’imposent donc.
    Banaliser, c’est faire disparaître, pour de vrai mais peut-être pas entièrement, le caractère exceptionnel, extraordinaire de ce qui est fait, dit, offert. En faire quelque chose de naturel, qui n’est pas fait exprès pour l’autre et dont il-elle peut d’autant plus bénéficier, profiter. Café ou cigarette partagés, temps perdu pris ensemble, éclats de rire, silences ou bonne conversation, sur une musique, un film, un vin, une odeur, un vêtement, voire sur soi-même. Commentaire sur le match, sur le temps qu’il fait ou ne fait plus, nouvelles du chat. Avis vestimentaire, oreille silencieuse, clin d’oeil attentif, sourire discret qui s’échappe d’une conversation avec une autre personne et qui fait mouche. Repas de fête où même les absents sont admis, aveu de fatigue… Peu importe si tout cela est petit jusqu’à l’invisibilité, jusqu’à l’insignifiance : c’est à partir des petites histoires de rien du quotidien que chacun se construit aussi la sienne, que chacun peut s’y sentir, bien ou mal, mais à sa place. Une place construite et/ou donnée, conquise et/ou offerte.
    Dans les années 1960-1970, Michel Foucault parlait de l’écoute accordée à la parole du fou, relevant la nouveauté qu’avait été le fait de cesser de la rejeter pour l’écouter et tenter d’entendre ce qu’elle dit. Mais il relativisait aussitôt cette nouveauté en comprenant qu’il suffisait que l’écoute soit celle d’une parole de fou pour que l’exclusion demeure. L’accueil de la parole pour ce qu’elle est et dit, ce n’est pas tout à fait la même chose que l’accueil d’une parole déjà marquée, pour celui qui la recueille, par la supposée folie déjà attribuée à celui qui la profère. Prendre soin, c’est également savoir être à l’écoute pour être en capacité d’entendre. Entendre quoi ? Entendre ce qu’il y a à entendre. Banaliser pour entendre autre chose que ce que je cherche à entendre, quelquefois à mon insu ? Oui, mais pas trop car alors il n’y aurait plus que du bruit de fond. Banaliser mais pas au point de perdre toute originalité, toute spécificité. Et parfois même ne plus chercher à banaliser, mais répondre à la dramatisation que l’autre peut mettre en scène dans sa parole et ses actes, ses mots et ses gestes.
    Nous proposons aussi de ne pas oublier l’intérêt des détours, ceux de l’agir comme ceux des mots. Un jeune professionnel rencontré en formation en avait superbement témoigné lors d’un stage qu’il avait fait dans un CAARUD montpelliérain, c’est-à-dire une structure de soins en addictologie reposant sur un accueil très ouvert, dit à « bas seuil ». Nombre des personnes qui venaient là, pour ne pas dire toutes, venaient avec leur-s chien-s et petit à petit il est apparu que le souci des maîtres pour leur chien, parfois plus important que leur souci d’eux-mêmes, pouvait être partagé. Pour les accueillants, savoir accueillir les chiens, c’était savoir accueillir leurs maîtres. Prendre soin des chiens – et le soin était ici également soin vétérinaire –, c’était prendre soin des humains qui partageaient leur vie, sans les mettre à nu, sans mettre directement au jour leur situation. L’animal permettait ici le détour qui rendait possibles les échanges au-delà du strict nécessaire.
    Dans le cas des chiens, le détour avait été perçu, par certains sinon par tous, mais il est aussi des détours qui n’ont pas l’air d’en être, qui demeurent invisibles, cachés, imperceptibles. Il est des détours dont la qualité de détour est si visible qu’ils sont plus offensants que les attaques frontales. Le travailleur social ou le soignant, dans sa stratégie pour prendre soin, devra alors savoir ruser et éventuellement s’inspirer de certains des principes d’un Sun Tseu dans son Art de la guerre, où le détour inattendu est hautement recommandé pour qui veut progresser. Le sommet de l’art pouvant alors consister à ne plus faire le détour quand celui-ci est attendu, l’absence de détour n’étant en fait qu’un nouveau détour par rapport au détour initial. On peut donc s’y perdre, ou du moins ne pas vraiment maîtriser ce qui se passera effectivement au détour des gestes, des actes et des paroles. Il ne suffit pas de vouloir prendre soin de l’autre pour que cela soit effectif. Il peut tenir à rien, à presque rien ou à je-ne-sais-quoi, pour que le soin soit mal pris, quand bien même il serait bien fait, bien imaginé.

    L’ambivalence, la réciprocité et la circulation

    C’est à ce point qu’il nous faut introduire le registre ou le paradigme du don, comme le désigne le sociologue Alain Caillé. Prendre soin de l’autre, lui accorder un souci, une sollicitude, développer avec son accord plus ou moins inconscient et implicite – ou conscient et explicite – une pratique de care, cela suppose un jeu de don et de contre-don, de transfert et de contre-transfert, qui se joue à deux, a minima. Je ne peux en effet prendre soin de qui ne veut pas que je prenne soin de lui. Je peux toujours essayer, bien sûr. Mais cela pourrait bien être voué à l’échec si je reste seul à jouer. Si l’autre n’accepte pas ma sollicitude, la refuse et la rejette, nous risquons de nous maintenir à distance si respectable que la posture clinique ou accompagnante ne pourra exister. Mon souci, mon désir de solidarité, le soutien que je chercherai à apporter et le secours que je voudrai porter seront de pure forme. Sans effet ni réalité.
    Pour que cela fonctionne il faut décidément que chacun joue le jeu, dans des positions qui ne soient pas systématiquement figées. La pratique et l’engagement auprès des personnes nous montrent bien que la relation à sens unique n’est pas une relation de personnes, mais une simple relation à un objet. De personne à personne, cela échange. Échange de biens, de services, d’idées, de sourires, de questions et de réponses, de temps, de regards, de cafés et de cigarettes, de feu… Et aussi échange de positions, de rôles. Dans les mouvements du don, ce qui est énigmatique, ce n’est pas seulement l’intention (merci à Paul Fustier d’avoir avec une si grande justesse mis cela au jour), ce sont également les positions de donneur et de receveur. Qui donne et qui reçoit ? Quand bien même on ne voit circuler qu’un seul objet, dans un seul sens, la chose reste ambiguë. À tel point que le receveur qui remercie se voit parfois répondre « c’est moi qui vous remercie » de la part de celui qui a donné, ce dernier s’estimant débiteur, parce que l’autre, en acceptant de recevoir, lui a donné la possibilité de donner… Qui donne et qui reçoit ? On voit que dans cette relation, chacun donne et chacun reçoit.
    Dans nos institutions spécialisées où l’on est censés prendre soin des personnes ou les soigner, et sans doute les deux à la fois – même si nos prescripteurs et financeurs nous attendent surtout sur l’un des deux avec une préférence non dissimulée –, il peut arriver que ce soient surtout nos patients ou nos usagers qui prennent soin de nous (il est sans doute plus rare qu’ils nous soignent, quoique…). Cette mécanique est souvent décrite par des stagiaires qui viennent de découvrir avec émerveillement à quel point les personnes « accueillies » peuvent aussi être accueillantes et prendre soin d’eux ou d’elles, que les équipes éducatives ou soignantes soient par ailleurs accueillantes ou pas. Il y a bien quelque chose de l’ordre d’un « donnant-donnant » qui se joue là. Non pas dans une dimension de marchandage ou de troc, mais bien plutôt dans cette dynamique d’endettement mutuel positif dont parle Alain Caillé dans ses travaux. Cela circule et se partage en ne cessant de circuler.
    Cette façon de prendre soin de lui, d’elle, va aussi permettre à l’autre de prendre soin à son tour, pas seulement de celui qui prend soin de lui, mais d’autres comme de lui-même. De même, je peux difficilement prendre soin de qui que ce soit si personne, à un moment donné, n’a pris soin de moi. Mais nous ne faisons sans doute que mettre d’autres mots sur ce que d’autres ont repéré dans bien d’autres champs touchant à l’anthropologie, à la psychologie ou à la psychanalyse, à l’éthologie humaine… Malgré cela, on a bien souvent la désagréable impression que nombre de professionnels n’ont guère intégré cette réalité, l’ont ignorée ou oubliée ou l’ont comprise sans la comprendre : formellement mais sans en faire plus qu’une application creuse. Car la difficulté de cette affaire, c’est qu’elle exige, pour être « opérationnelle », une certaine sincérité, une certaine authenticité qui entretiennent pour l’un et pour l’autre cette fameuse position énigmatique dont parle Paul Fustier. Il n’est pas sûr que l’application scrupuleuse des recommandations de l’ANESM (Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médicosociaux) garantisse cela : la part incertaine d’authenticité dans la relation qui fait que l’autre non seulement sait que l’on prend soin de lui, mais qu’il le sent et qu’il y contribue aussi, même si cela peut lui échapper. Cette question du soin, de la sollicitude, du care, est en son cœur toujours incertaine et énigmatique. L’intérêt d’une énigme, c’est bien qu’elle soit vraiment une énigme, et pas un simulacre, fût-il interprété avec habileté et virtuosité. Au travers de ce dossier, nous avons essayé de rassembler des témoignages et des réflexions qui donnent à voir quelques formes que cela peut prendre dans le quotidien des institutions et des services. Pas d’ordre particulier, pas de progression finement travaillée d’un texte à l’autre. Mais une lecture multi-facettes de textes longs et de textes courts, de présentations de pratiques et de réflexions sur ces pratiques. La psychiatrie, le handicap, l’urgence sociale, la protection de l’enfance, les addictions, les personnes âgées, autant de champs de l’action professionnelle évoqués ici. À chacun son chemin de lecture.

    MARC OSSORGUINE Formateur au CFPMEA, Montpellier.

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    Notes :

    [1] C. Gilligan, Une voix différente. Pour une éthique du care, Paris, Flammarion, 1986 (1re édition américaine, 1982).

    [2] J. Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, Paris, La Découverte, 2009 (1re édition américaine, 1993)

    [3] P. Fustier, Les corridors du quotidien, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1993 (réédité chez Dunod).

    [4] F. Worms, Soin et politique, Paris, Puf, 2012.

    [5] On pourra lire ou relire l’article déjà ancien de Bernard Mottez, « À s’obstiner contre les déficiences, on aggrave souvent le handicap : l’exemple des sourds » (Sociologie et sociétés, 1977) – accessible sur erudit. org




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