VEN 558 "Actualité éducation populaire"
Quel devenir pour les jeunes des quartiers populaires ?
Joëlle Bordet Psychosociologue, militante des Ceméa

Les graves événements du mois de janvier
2015 et l’onde de choc qu’ils ont produite
nous montrent la nécessité pour tous les
militants de l’Éducation populaire de
dépasser la sidération et d’encore mieux
identifier nos responsabilités et les enjeux
auxquels nous devons faire face à court
et moyen terme.


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Lors de ma participation à des échanges
collectifs avec les habitants des quartiers
populaires, jeunes et adultes, avec les professionnels,
les militants, les élus de
ces quartiers j’ai été très interpellée [1] par
la grande inquiétude des parents. Comment
éduquer nos enfants pour qu’ils ne deviennent
jamais des meurtriers fanatisés ? Mais
aussi par le sentiment de nombreux jeunes
d’être à la fois attirés pour certains d’entre
eux par ces identifications et se sentir trop
souvent assignés à une place qu’ils refusent
profondément... Le trouble est très profond
et le désarroi affleure souvent.
Alors comment être présent et répondre à
ces inquiétudes, tout en menant à long
terme un travail en profondeur ?
Ces attentats sont terrifiants et ils nous
obligent en tant que militants de l’Éducation
populaire impliqués au quotidien auprès
des habitants, à relever plusieurs défis.

Des défis
Un premiers défi est d’être présent, de
partager des situations qui, même si nous
les redoutions, sont tellement difficiles
à anticiper et à transformer. Je pense à
ce moment d’échanges avec les habitants
du quartier de la Meinau à Strasbourg en
juin 2014 et à ce père de famille totalement
désarmé face à sa fille qui affirme vouloir
rejoindre le djihad, mais aussi à cette
capacité des militants, des professionnels
à être là, à accompagner ce père qui a
pu faire part de sa situation, résultat d’un
travail collectif mené pendant de nombreuses
années. Aujourd’hui ces situations,
plus que jamais, convoquent l’Éducation
populaire à une réflexion politique et
éthique, à développer des capacités
de mobilisation de la société civile.
Les professionnels seuls ne peuvent
répondre à de tels enjeux ; leur légitimité,
leur savoir faire ne peuvent être suffisants ;
ils doivent pouvoir trouver des appuis
plus larges pour exercer au mieux leur
métier. Créer des capacités collectives
pour recevoir ces situations et les transformer
suppose des dynamiques collectives
impliquant à la fois les personnes
impliquées au quotidien dans la vie de
ces quartiers mais aussi des personnes
plus éloignées mais cependant soucieuses
du devenir de notre démocratie et du
devenir de ces jeunes issus des quartiers
populaires. Mobiliser la société civile ne se
limite pas au périmètre du quartier mais
implique la ville et l’ensemble de ceux qui
y prennent des responsabilités. Le collectif
créé à partir des acteurs de la Meinau à
Strasbourg réunit aujourd’hui plus de cent
cinquante personnes et établit des relais
avec des instances et des associations à
l’échelle de la ville. C’est pour nous exemplaire
de cette possibilité d’accueillir
ces enjeux et de les transformer car nous
savons tous qu’ils peuvent s’intensifier
et se répéter.
Un deuxième défi est de mettre au travail
en profondeur nos valeurs, nos points
de repères partagés à propos de nos
conceptions humanistes et laïques. Ainsi,
lors d’un échange très investi par une
centaine d’habitants et de militants organisé
par un centre social à Nanterre, juste
après ces événements, j’ai été très marquée
par la demande directe adressée aux
responsables religieux présents, catholiques
et musulmans. Face à la sidération de cette
barbarie, ils devenaient les premiers interlocuteurs
pour de nombreuses personnes
présentes. Je pense que cela interroge
profondément notre capacité à démontrer
que les valeurs humanistes sont à même,
en solidarité et en dialogue avec celles
des religions monothéistes, de faire face à
la barbarie et aux angoisses qu’elle suscite.
Ceci suppose une conception de la laïcité
ouverte, accueillante à un dialogue, et sûre
de ses propres conceptions. C’est un grand
travail car la référence à la neutralité, à
la séparation de la vie publique et de la vie
privée en référence à la loi de 1905 ne
permet pas par elle-même une telle démarche.
Aujourd’hui de nombreux professionnels et
militants de l’éducation sont désarmés
face aux prises de position ou aux attitudes
de certains jeunes car les seules réponses
techniques sont vécues par les jeunes comme
défensives. Alors comment se dégager d’une
approche neutraliste de la laïcité et favoriser
une laïcité active, médiatrice en dialogue
avec les prises de position des jeunes ?
Ceci suppose un travail culturel et philosophique
pour accompagner les jeunes et
leurs familles à propos de leurs questions
existentielles : comment être là avec des
jeunes filles qui pensent « qu’elles sont trop
mauvaises et qu’elles ne pourront pas aller
au paradis », comment dialoguer avec de
jeunes hommes appartenant à une association
cultuelle liée à l’Islam, parce « qu’ils ont eu
peur de mal tourner dans le quartier » et
qui s’étonnent que « des laïcs s’intéressent
à eux » ? Comment les entendre, les accompagner
pour eux-mêmes, au plus près de
leurs interrogations, sans craindre un potentiel
repli communautaire, en prenant appui
sur notre champ de valeurs humanistes
et laïques ? Tenir ce défi suppose de ne pas
l’identifier comme spécifique aux jeunes des
quartiers populaires, pire encore aux jeunes
se référant à l’islam mais de le travailler
pour l’ensemble de la société. Les entretiens
auprès des jeunes dans des contextes sociaux
différents montrent ce questionnement
sur leur rapport au monde, à l’existence,
de façon plus affirmée et plus solitaire. Pris
dans la mondialisation, l’apport instantané
de l’information et les grandes transformations
en cours, ils expriment des questions
souvent angoissantes à l’adolescence et
cherchent des interlocuteurs à celles-ci.
Favoriser les aspirations
démocratiques

Un troisième défi pour l’Éducation populaire
est de reconnaître à ces jeunes et de partager
avec eux leurs aspirations démocratiques et
de favoriser leur réalisation. Nous entendons
par ce terme d’aspiration démocratique,
le désir à l’adolescence de participer, de
rencontrer l’autre, de se dégager des rapports
parentaux pour exister et vivre avec des
semblables. Pouvoir réaliser ces aspirations
est une condition du renouvellement démocratique
de notre société dans son ensemble.
Aujourd’hui, pour de nombreux jeunes des
quartiers populaires, cette réalisation est
entravée. Aux prises, de plus en plus tôt,
avec la précarité et l’absence de perspectives
sociales, ils s’inscrivent dans des modes
de survie quotidiens et ne sont pas dans
une temporalité qui permet la concrétisation
de ces aspirations.
Souvent pris dans la spirale de la stigmatisation,
ils se sentent mal reconnus. Les derniers
événements renforcent ces processus ;
nombre d’entre eux expriment leur colère
d’être « pris pour être potentiellement de
futurs djihadistes ». Plus que jamais il est
nécessaire de les assurer de notre confiance.
Ceci suppose un travail important pour
repérer les processus qui conduisent certains
jeunes adultes de toute la société à souhaiter
s’inscrire dans ce but de partir au djihad et
de les transformer.
Par rapport à de nombreux jeunes des quartiers
populaires, il est nécessaire plus que
jamais de prendre le risque de mener
des démarches avec eux pour qu’ils réalisent
ces aspirations et aient des capacités
d’influence sur la société dans laquelle
ils vivent. Notre travail au quotidien avec
les éducateurs, les animateurs, les élus
des collectivités montre qu’il ne suffit pas
de l’affirmer, ce n’est pas simple. Un des
enjeux les plus complexes est celui de leur
cheminement identitaire. Comment réagir à
des interpellations comme celles-ci : « Mais,
être Français, ce n’est que les papiers »
ou « Mais, madame, ce que vous dites là,
ce n’est pas écrit dans le Coran » ou encore :
« Vous parlez de la Shoah mais pas de
l’esclavage ». Cheminer avec eux suppose
pour chacun d’entre nous un travail difficile
pour à la fois ne pas les prendre au pied
de la lettre, entendre au plus près leurs
interrogations, les déconstruire avec eux
et y répondre. Je ne pense pas qu’une
réponse moralisatrice au nom de l’intégrité
de la République soit vraiment recevable
car elle ne permet pas de recevoir ces interrogations
et de les résoudre dans une dynamique
démocratique. Je crains qu’elle ne
renforce la dualisation entre « eux et nous ».
Des espaces de dialogue et de démarches
pédagogiques sont à développer dans le but
qu’ils deviennent, à leur façon, acteur de
la démocratie.
La référence à l’Éducation populaire s’incarne
dans des associations, des actions très
multiples et diverses. Ces défis décrits précédemment
sont aussi appropriés de façon
très différente. Cependant, il serait intéressant
de développer encore davantage des lieux
d’échanges entre tous ceux qui partagent
cette référence et de créer des capacités
d’interpellation et de débats pour l’ensemble
de la société. Ainsi, des enjeux comme celui
de l’usage des réseaux sociaux par les adolescents,
ou la complexité du rapport à
l’islam comme référence pourraient être
l’objet d’échanges et de productions collectives.
Élaborer, débattre des thèmes, des
questions parfois difficiles par rapport à nos
ancrages idéologiques et politiques est
nécessaire pour inscrire ces jeunes dans
notre société dans une visée démocratique.

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29/04/2015


Notes :

[1Voir infra p. 85
la présentation
du livre
Adolescence
et idéal
démocratique
de Joëlle Bordet.




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