29/04/2015
VEN 558 "Actualité éducation populaire"
Quel devenir pour les jeunes des quartiers populaires ?

Joëlle Bordet Psychosociologue, militante des Ceméa


Les graves événements du mois de janvier 2015 et l’onde de choc qu’ils ont produite nous montrent la nécessité pour tous les militants de l’Éducation populaire de dépasser la sidération et d’encore mieux identifier nos responsabilités et les enjeux auxquels nous devons faire face à court et moyen terme.

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Lors de ma participation à des échanges collectifs avec les habitants des quartiers populaires, jeunes et adultes, avec les professionnels, les militants, les élus de ces quartiers j’ai été très interpellée [1] par la grande inquiétude des parents. Comment éduquer nos enfants pour qu’ils ne deviennent jamais des meurtriers fanatisés ? Mais aussi par le sentiment de nombreux jeunes d’être à la fois attirés pour certains d’entre eux par ces identifications et se sentir trop souvent assignés à une place qu’ils refusent profondément... Le trouble est très profond et le désarroi affleure souvent.
Alors comment être présent et répondre à ces inquiétudes, tout en menant à long terme un travail en profondeur ?
Ces attentats sont terrifiants et ils nous obligent en tant que militants de l’Éducation populaire impliqués au quotidien auprès des habitants, à relever plusieurs défis.

Des défis
Un premiers défi est d’être présent, de partager des situations qui, même si nous les redoutions, sont tellement difficiles à anticiper et à transformer. Je pense à ce moment d’échanges avec les habitants du quartier de la Meinau à Strasbourg en juin 2014 et à ce père de famille totalement désarmé face à sa fille qui affirme vouloir rejoindre le djihad, mais aussi à cette capacité des militants, des professionnels à être là, à accompagner ce père qui a pu faire part de sa situation, résultat d’un travail collectif mené pendant de nombreuses années. Aujourd’hui ces situations, plus que jamais, convoquent l’Éducation populaire à une réflexion politique et éthique, à développer des capacités de mobilisation de la société civile.
Les professionnels seuls ne peuvent répondre à de tels enjeux ; leur légitimité, leur savoir faire ne peuvent être suffisants ; ils doivent pouvoir trouver des appuis plus larges pour exercer au mieux leur métier. Créer des capacités collectives pour recevoir ces situations et les transformer suppose des dynamiques collectives impliquant à la fois les personnes impliquées au quotidien dans la vie de ces quartiers mais aussi des personnes plus éloignées mais cependant soucieuses du devenir de notre démocratie et du devenir de ces jeunes issus des quartiers populaires. Mobiliser la société civile ne se limite pas au périmètre du quartier mais implique la ville et l’ensemble de ceux qui y prennent des responsabilités. Le collectif créé à partir des acteurs de la Meinau à Strasbourg réunit aujourd’hui plus de cent cinquante personnes et établit des relais avec des instances et des associations à l’échelle de la ville. C’est pour nous exemplaire de cette possibilité d’accueillir ces enjeux et de les transformer car nous savons tous qu’ils peuvent s’intensifier et se répéter.
Un deuxième défi est de mettre au travail en profondeur nos valeurs, nos points de repères partagés à propos de nos conceptions humanistes et laïques. Ainsi, lors d’un échange très investi par une centaine d’habitants et de militants organisé par un centre social à Nanterre, juste après ces événements, j’ai été très marquée par la demande directe adressée aux
responsables religieux présents, catholiques et musulmans. Face à la sidération de cette barbarie, ils devenaient les premiers interlocuteurs pour de nombreuses personnes présentes. Je pense que cela interroge profondément notre capacité à démontrer que les valeurs humanistes sont à même, en solidarité et en dialogue avec celles des religions monothéistes, de faire face à la barbarie et aux angoisses qu’elle suscite. Ceci suppose une conception de la laïcité ouverte, accueillante à un dialogue, et sûre de ses propres conceptions. C’est un grand travail car la référence à la neutralité, à la séparation de la vie publique et de la vie privée en référence à la loi de 1905 ne permet pas par elle-même une telle démarche. Aujourd’hui de nombreux professionnels et militants de l’éducation sont désarmés face aux prises de position ou aux attitudes de certains jeunes car les seules réponses techniques sont vécues par les jeunes comme défensives. Alors comment se dégager d’une approche neutraliste de la laïcité et favoriser une laïcité active, médiatrice en dialogue avec les prises de position des jeunes ?
Ceci suppose un travail culturel et philosophique pour accompagner les jeunes et leurs familles à propos de leurs questions existentielles : comment être là avec des jeunes filles qui pensent « qu’elles sont trop mauvaises et qu’elles ne pourront pas aller au paradis », comment dialoguer avec de jeunes hommes appartenant à une association cultuelle liée à l’Islam, parce « qu’ils ont eu peur de mal tourner dans le quartier » et qui s’étonnent que « des laïcs s’intéressent à eux » ? Comment les entendre, les accompagner pour eux-mêmes, au plus près de leurs interrogations, sans craindre un potentiel repli communautaire, en prenant appui sur notre champ de valeurs humanistes et laïques ? Tenir ce défi suppose de ne pas l’identifier comme spécifique aux jeunes des quartiers populaires, pire encore aux jeunes se référant à l’islam mais de le travailler pour l’ensemble de la société. Les entretiens auprès des jeunes dans des contextes sociaux différents montrent ce questionnement sur leur rapport au monde, à l’existence, de façon plus affirmée et plus solitaire. Pris dans la mondialisation, l’apport instantané de l’information et les grandes transformations en cours, ils expriment des questions souvent angoissantes à l’adolescence et cherchent des interlocuteurs à celles-ci.
Favoriser les aspirations démocratiques
Un troisième défi pour l’Éducation populaire est de reconnaître à ces jeunes et de partager avec eux leurs aspirations démocratiques et
de favoriser leur réalisation. Nous entendons par ce terme d’aspiration démocratique, le désir à l’adolescence de participer, de rencontrer l’autre, de se dégager des rapports parentaux pour exister et vivre avec des semblables. Pouvoir réaliser ces aspirations est une condition du renouvellement démocratique de notre société dans son ensemble. Aujourd’hui, pour de nombreux jeunes des quartiers populaires, cette réalisation est entravée. Aux prises, de plus en plus tôt, avec la précarité et l’absence de perspectives sociales, ils s’inscrivent dans des modes de survie quotidiens et ne sont pas dans une temporalité qui permet la concrétisation de ces aspirations.
Souvent pris dans la spirale de la stigmatisation, ils se sentent mal reconnus. Les derniers événements renforcent ces processus ; nombre d’entre eux expriment leur colère d’être « pris pour être potentiellement de futurs djihadistes ». Plus que jamais il est nécessaire de les assurer de notre confiance. Ceci suppose un travail important pour repérer les processus qui conduisent certains jeunes adultes de toute la société à souhaiter s’inscrire dans ce but de partir au djihad et de les transformer.
Par rapport à de nombreux jeunes des quartiers populaires, il est nécessaire plus que jamais de prendre le risque de mener des démarches avec eux pour qu’ils réalisent ces aspirations et aient des capacités d’influence sur la société dans laquelle ils vivent. Notre travail au quotidien avec les éducateurs, les animateurs, les élus des collectivités montre qu’il ne suffit pas de l’affirmer, ce n’est pas simple. Un des enjeux les plus complexes est celui de leur cheminement identitaire. Comment réagir à des interpellations comme celles-ci : « Mais, être Français, ce n’est que les papiers » ou « Mais, madame, ce que vous dites là, ce n’est pas écrit dans le Coran » ou encore : « Vous parlez de la Shoah mais pas de l’esclavage ». Cheminer avec eux suppose pour chacun d’entre nous un travail difficile pour à la fois ne pas les prendre au pied de la lettre, entendre au plus près leurs interrogations, les déconstruire avec eux et y répondre. Je ne pense pas qu’une réponse moralisatrice au nom de l’intégrité de la République soit vraiment recevable car elle ne permet pas de recevoir ces interrogations et de les résoudre dans une dynamique démocratique. Je crains qu’elle ne renforce la dualisation entre « eux et nous ». Des espaces de dialogue et de démarches pédagogiques sont à développer dans le but qu’ils deviennent, à leur façon, acteur de la démocratie.
La référence à l’Éducation populaire s’incarne dans des associations, des actions très multiples et diverses. Ces défis décrits précédemment sont aussi appropriés de façon très différente. Cependant, il serait intéressant de développer encore davantage des lieux d’échanges entre tous ceux qui partagent cette référence et de créer des capacités d’interpellation et de débats pour l’ensemble de la société. Ainsi, des enjeux comme celui de l’usage des réseaux sociaux par les adolescents, ou la complexité du rapport à l’islam comme référence pourraient être l’objet d’échanges et de productions collectives. Élaborer, débattre des thèmes, des questions parfois difficiles par rapport à nos ancrages idéologiques et politiques est nécessaire pour inscrire ces jeunes dans notre société dans une visée démocratique.

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Notes :

[1] Voir infra p. 85 la présentation du livre Adolescence et idéal démocratique de Joëlle Bordet.




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