04/04/2016
-* Libération Le 31 Mars 2016
Il faut en finir avec la psychiatrie fondée sur la contention

Par le Collectif des 39 : Dominique Besnard, Philippe Bichon, Hervé Bokobza, Dominique Damour, Yves Gigou, Paul Machto…


Les abus constatés récemment par Adeline Hazan, la Contrôleuse générale des lieux de privation de libertés, à l’hôpital psychiatrique de Bourg-en-Bresse, traduit une destruction générale, lente et progressive des soins en psychiatrie en France, au nom de l’efficacité économique et de la rigueur budgétaire.

« Nous n’avions jamais vu cela », déclare la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, Madame Adeline Hazan, dénonçant : « Des pratiques centralisées, honteuses, et choquantes. » En France, en 2016, dans un hôpital psychiatrique ordinaire de l’Ain, des patients sont enfermés, sanglés, dépourvus de tout espace de liberté, abandonnés, maltraités. « Je suis sidérée que l’Agence régionale de santé, que la Haute Autorité de santé, que les différentes commissions départementales, toutes ces structures qui sont venues ces dernières années, voire pour certaines ces dernières semaines, n’aient pas observé ce que notre mission a vu. Et qu’elles n’aient en tout cas pas réagi. Cela me laisse sans voix. »

Les médecins de cet hôpital et les universitaires qui les ont formés, les directeurs de cet hôpital et l’ARS, les experts de l’HAS (Haute Autorité de santé) et le directeur de l’HAS portent une lourde responsabilité dans l’assujettissement massif et systématique des patients de cet hôpital par le corps soignant. Comment a-t-on pu transformer un lieu de soins en lieu de détention voire de tortures, comment les responsables médicaux et administratifs de cet hôpital continuent-ils de minimiser cette enquête ? Hélas, la banalisation d’actes inacceptables, la soumission ou l’indifférence envahissent petit à petit un grand nombre d’équipes de soins.

Car ce scandale de Bourg-en- Bresse n’est pas un épiphénomène : il traduit une destruction lente et progressive des soins en psychiatrie dénoncée dès 2003 lors des Etats généraux de la psychiatrie. Nous n’avons eu de cesse, depuis, de dénoncer le fait que sous l’appellation « qualité », et guidés par la novlangue inventée par l’HAS qui l’accompagne, nous voyons prospérer un ensemble de termes, d’indicateurs et de chiffres permettant de quantifier et d’évaluer le soin, pour le soumettre à une logique marchande et sécuritaire. Cette « démarche qualité » expulse les soignants de leur fonction première : accueillir, écouter, accompagner chaque personne souffrante de la manière la plus singulière possible, en lui proposant des soins adaptés à son histoire, ses attentes, son contexte sociofamilial, ses possibilités d’appréhender sa pathologie.

Cette logique autorise l’aveuglement dont s’émeut Mme Hazan ; pire encore, elle institue la violence : peur des patients, peur de l’engagement dans la relation thérapeutique ! Cette logique prônée par l’HAS et la plupart des universitaires s’adosse à une formation au rabais, où le DSM [1] règne en maître, privant les psychiatres d’une conception complexe de la pathologie mentale, une formation si réductrice qu’elle ne permet plus un minimum d’élaboration réflexive et critique sur des pratiques protocolisées, de plus en plus standardisées et donc de plus en plus inhumaines.

Que dire alors de la formation des infirmiers ! L’allégement est remarquable : le diplôme nécessitant trois ans d’études est devenu une initiation à la psychiatrie de quelques semaines. Qui plus est la logique économique et managériale propose des moyens restreints : comment s’étonner alors de l’abandon inexorable de la dimension collective des soins renforçant la solitude et le dénuement des infirmiers et des travailleurs au plus proche du quotidien, de ce que vivent et ressentent les patients ?

La destruction avance à marche forcée. La nouvelle étape, les GHT (groupement hospitalier de territoires) entérinés dans la dernière loi de Santé dans le but évident de continuer les coupes budgétaires drastiques, va, sous prétexte de modernisation, restructurer l’ensemble du tissu hospitalier et quasiment interdire que des équipes de soin qui continuent de résister jusqu’alors puissent poursuivre leur projet. Elles ne pourront plus effectuer leur travail de proximité et de continuité avec les patients et les familles car elles se heurteront au sein des GHT à des monstres bureaucratiques. Dès le mois de septembre 2015, le Collectif des 39* lançait un appel : « Non à la contention. La sangle qui attache tue le lien humain qui soigne. Nous l’affirmons : Ces actes ne soignent pas… Les patients qui les ont subies en témoignent régulièrement, elles produisent un traumatisme à jamais ancré dans leur chair et dans leur coeur. Dire non aux sangles qui font mal, qui font hurler, qui effraient plus que tout, c’est dire oui : C’est dire oui à un minimum de fraternité. » Près de 9000 personnes ont déjà signé cet appel.

La Fnapsy (fédération d’association de patients) espère que ces pratiques d’un autre âge n’auront plus cours ; Humapsy (association de patients) n’a de cesse de les condamner ; l’Unafam (association de parents) les dénonce et parle de la peur des parents que leurs proches soient encore plus maltraités s’ils se plaignent ! Santé mentale France déclare « que cette politique […] a produit une déresponsabilisation des soignants, une démotivation et un sentiment de bureaucratisation allant souvent à l’encontre d’une véritable qualité des soins. Et qu’elle a permis le retour des mesures de contention qui avaient globalement disparu. »

Nous appelons toutes les personnes concernées : soignants, patients, familles, personnels administratifs, citoyens, à mettre au centre d’une grande action commune le thème suivant : « Stop ! Il faut cesser les pratiques de contention physique dans notre pays ». Il est grand temps de poser des actes qui bloqueront une régression majeure hélas déjà en oeuvre afin de refonder la psychiatrie.

Par le Collectif des 39 : Dominique Besnard, Philippe Bichon, Hervé Bokobza, Dominique Damour, Yves Gigou, Paul Machto…


Notes :

[1] DSM : de l’anglais Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) ou Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux mis au point par l’Association Américaine de Psychiatrie.




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