Un espace de parole géré par des éducateurs spécialisés dans un collège du Val-de-Marne
Parler de soi au collège
RODOLPHE KADDOUCH pour la revue VST n°130 "mineurs non accompagnés"

Depuis 2008, des éducateurs intervenant en prévention spécialisée [1] ont ouvert
un « Point d’écoute » dans un des collèges de leur territoire d’intervention.
Comment cela fonctionne-t-il ?


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Le « Point écoute » a été créé en mars
2008. Partis d’une volonté partagée par
la direction du collège et notre association,
nous avons initié ce projet pour nous
enrichir d’un nouvel outil nous permettant
de pratiquer le « aller vers ».
Pour le principal du collège, le besoin
explicite était de créer un lieu, à l’intérieur
du collège, où les jeunes pourraient rencontrer
des adultes ne faisant pas partie
de l’Éducation nationale, qui soient des
professionnels formés à l’écoute et à l’action.
Il avait préalablement travaillé avec
des éducateurs de prévention spécialisée,
ce qui a facilité notre introduction dans
les lieux.
L’objectif du projet était donc d’apporter
une écoute attentive à des interrogations
que les jeunes n’ont pas toujours la possibilité
d’aborder avec d’autres adultes. Il
s’agissait aussi de discuter et de débattre
ensemble de ces questions et des difficultés
que cela soulève pour amener les jeunes à
construire par eux-mêmes une réponse et
à affirmer leurs propres opinions. Pour
cela, nous avions à notre disposition une
salle pour accueillir les jeunes de 4e et 3e
les jeudis et les jeunes de 5e et 6e le
vendredi, de 12 h 30 à 13 h 30. En continuité
avec ce travail au sein du collège,
nous avons prolongé en externe cette
action par des projets collectifs ou individuels
lorsqu’un accompagnement éducatif apparaissait
nécessaire pour certains jeunes.

Le fonctionnement
Le Point écoute est un lieu d’échange et
de dialogue entre les jeunes sous le regard
d’éducateurs, qui animent et veillent au
respect du cadre défini par quelques règles
qui permettent l’écoute et la liberté de
parole ainsi que la confidentialité. Nous
les avons affichées dans la salle :
– Ce que je dis au Point écoute reste entre
nous.
– Lorsque je parle de quelqu’un, je ne cite
pas son prénom.
– Je ne dois pas me moquer.
– Je laisse les autres parler.
– Je ne finis pas mon repas au Point écoute.
– Si je ne respecte pas ces règles, je devrai
m’en expliquer avec les éducateurs à la
fin du Point écoute.
Les permanences sont animées par un
binôme d’éducateurs, de préférence mixte.
Les places sont limitées à dix jeunes, la salle
étant petite et la qualité des débats et des
interventions étant en relation avec le
nombre de participants. Afin de dynamiser
cette action, nous apportons souvent des
outils de lancement d’échanges : des courts
métrages sur des thématiques ciblées telles
les différentes sortes de discriminations
(l’apparence physique, le handicap, la sexualité,
le racisme, etc…). Il nous est arrivé
aussi d’apporter des photos que nous avions
présélectionnées parce qu’elles pouvaient
susciter chez les jeunes une interrogation
et un questionnement. L’outil appelé « La
boîte à idées » est également très apprécié
par les jeunes : il consiste à faire passer en
début de séance une boîte dans laquelle
chacun insère un morceau de papier sur
lequel il a écrit un thème qu’il souhaite
aborder. Cette méthode favorise la liberté
de parole et protège ceux qui n’osent pas
exprimer leurs questions devant leurs camarades.
Nous tirons au sort un sujet, puis le
débat commence ; quand nous sentons
que tous les avis se sont exprimés et que
nous avons fait le tour de la question, nous
passons au tirage d’un autre sujet. Il nous
arrive fréquemment de revenir sur un sujet
la semaine suivante, afin d’évaluer si une
réflexion a pu naître chez certains.
D’année en année, il y a une constante
dans les sujets abordés :
– le rapport au corps : la sexualité, les
sentiments, la mode, le piercing, les
tatouages, les relations garçons-filles…
– les enseignants/l’école : appréciation des
enseignants et de leur travail, critiques
des disciplines, des attitudes des élèves,
l’orientation et l’avenir professionnel…
– la famille : les parents, les frères et soeurs,
la communication, les beaux-parents, le
divorce ;
– la télévision : critiques des diverses émissions
et des contenus ;
– les relations entre jeunes : l’amitié, la
popularité, la violence verbale et physique
 ;
– la jalousie, l’hypocrisie, l’isolement, la
solitude.

Le Point écoute, un entre-deux
entre le collège et le quartier

L’accroche faite en 6e ou en 5e fait que ces
jeunes ont l’occasion de parler avec nous
lors des ateliers ou des activités que nous
organisons hors du collège les mercredis
ou pendant les vacances scolaires, le Point
écoute fonctionnant alors comme un
espace transitionnel entre le collège et
l’extérieur, et nous, les éducateurs, étant
des vecteurs facilitant le lien entre ces
deux espaces.
Les jeunes nous repèrent dans le quartier
lorsque nous effectuons notre travail de
rue. Ils nous revoient ensuite dans leur
collège, ils viennent plus facilement vers
nous une fois qu’ils nous ont bien identifiés
en qualité d’éducateurs. Nous servons
également de lien entre les différentes
structures municipales pour ces jeunes,
qui bien souvent ont une méconnaissance
des dispositifs municipaux mis à leur disposition.
Notre travail commence au collège
et se poursuit hors les murs. À travers
tous nos échanges avec les jeunes ainsi
qu’avec tous les encadrants du collège,
nous repérons les jeunes pour qui un suivi ou un accompagnement éducatif serait
nécessaire, alors nous proposons aux jeunes
« repérés » une rencontre hors les murs
du collège. Cela peut se décliner sous la
forme d une sortie – cinéma, bowling,
théâtre – ou d’une participation à des
ateliers création ou sportifs menés par
notre équipe de prévention.
Le Point écoute contribue, aussi, à lutter
contre la déscolarisation, avec l’ouverture
de cet espace de dialogue. La prévention
de la déscolarisation est renforcée par le
travail que nous faisons hors les murs du
collège avec des jeunes qui présentent
plus de difficultés et qui nécessitent un
accompagnement plus personnalisé. Notre
partenariat avec le collège permet d’avoir
un suivi sans coupure pour un jeune, et
de mettre en place tout un dispositif
autour du jeune qui se poursuivra hors
des murs du collège et du temps scolaire.

Entretien avec madame B,
professeur au collège

Madame B. enseigne le français dans ce
collège depuis dix ans. Notre collaboration
avec ce professeur, comme avec ses collègues,
s’est améliorée au fil du temps.
Lors de cet entretien, elle voulait nous
faire part de son départ et nous remercier
pour le travail que nous avons réalisé
durant ces années de collaboration partagées
au collège. Sa réflexion partait plus
loin et elle faisait le constat des limites de
son travail avec les élèves qui nécessitaient
une prise en charge plus individuelle. Ce
vide, cet espace où sa mission s’achève,
nous, en qualité d’éducateurs, y avions
pris légitimement notre place et le relais.
Elle nous signalait discrètement un élève,
nous exposait succinctement sa problématique,
elle l’avait invité préalablement
à nous rencontrer. Il ne nous restait qu’à
faire le travail « d’aller vers », pour qu’une
relation éducative puisse s’installer.
Durant ces années de partenariat efficace,
nous avons pu accompagner quelques
élèves, et par extension leurs familles, vers
des solutions qui au premier abord ne
leur paraissaient pas envisageables. Notre
accompagnement pouvait porter sur l’aide
au logement, l’accompagnement à la
recherche de formation et d’un travail, la
médiation avec des administrations, les
conflits familiaux etc. Madame B. nous
faisait remarquer que bien souvent le comportement
des jeunes qu’elle orientait vers
nous s’améliorait – et leurs résultats scolaires
également. Pour elle, nul doute que notre
intervention y était pour quelque chose
grâce à la place que nous avions prise
dans cet espace, qu’elle nommait « vide
causé par les limites de sa mission ».

Julien et la communication
Lorsqu’il est venu pour la première fois, il
était en classe de 5e. Toujours le premier
arrivé, Julien s’installait sur une chaise et il
écoutait les autres débattre sans jamais
intervenir. Maintes fois, lors des échanges,
nous essayions de lui passer la parole,
néanmoins, on sentait chez lui une gêne,
accompagnée d’une grande difficulté à
s’exprimer devant ses pairs. À cela venaient
s’ajouter des moqueries de la part des
autres collégiens, portant souvent sur son
physique ou sur son hygiène. Julien était
complètement résigné, il acquiesçait sans
jamais se rebeller. Nous avons rapidement
compris que si Julien venait de bonne
heure et le premier, c’était qu’il espérait
être un moment seul avec nous, et pouvoir
durant ces courts instants partager avec
nous quelques détails de sa vie extrascolaire et son mal être. Lors de ces brefs échanges,
nous avons appris qu’il vivait chez sa
grand-mère maternelle, avec sa mère, qui
ne travaillait pas pour des raisons de santé.
Son père avait quitté le domicile conjugal
alors qu’il n’était encore qu’un bébé. Il
conservait des liens très épisodiques avec
lui, quelques appels téléphoniques et
quelques messages au cours de l’année
pour les fêtes et anniversaires. Son père
avait refondé une famille en province, et
pour des raisons qui nous échappent il
n’avait jamais émis le souhait de revoir
physiquement son fils. Nous supposions
quand même que la mère de Julien n’y
était pas totalement étrangère. Les relations
qu’il entretenait avec sa mère pouvaient
être très conflictuelles. Il nous parlait
souvent d’elle en des termes très crus. A
contrario, sa grand-mère était toujours de
son côté, ce qui ne facilitait pas ses propres
relations avec sa mère.
Bon élève, il souhaitait s’orienter vers une
formation diplômante afin de pouvoir travailler
et quitter son milieu familial le plus
rapidement possible. Quand il nous a
confié n’avoir aucun projet de vacances
pour la période d’été et ce depuis toujours,
lors d’une des dernières rencontres de
l’année au Point écoute, nous lui avons
proposé de le rencontrer hors du collège.
Chaque année durant cette période estivale,
notre association organise un petit séjour
pour permettre à des jeunes ne fréquentant
pas les services municipaux et ne pouvant
pas s’inscrire dans d’autres organismes de
partir, de sortir du quartier. Nous lui avons
proposé d’y participer. Le groupe était
composé de cinq filles et deux garçons.
Ce fut l’occasion pour nous de rencontrer
sa mère et très vite, nous perçûmes chez
elle une fragilité psychologique. D’autre
part, elle refusait que son fils se baigne,
disant : « Il est trop poilu pour se mettre
en maillot de bain. »
Julien est parti avec nous après quelques
appréhensions, il a rapidement trouvé sa
place. Nous avions prévu un maillot de
bain supplémentaire : après quelques réticences
et pas mal de négociations, il put
profiter de la piscine comme ses camarades.
Ce court séjour a permis de créer un lien
avec lui, indispensable pour entamer une
relation éducative et envisager un accompagnement
sur une période plus longue.
Nous avons pu aborder sa relation avec
son père, il a émis le souhait de prendre
contact avec lui et de le rencontrer si cela
était possible. Loin du contexte familial, il
a pu librement exprimer ses souhaits, face
à un adulte qui l’écoutait et ne le jugeait
pas.
Avec notre aide, Julien a repris contact
avec son père. Il a passé un week-end
chez lui ; le retour qu’il nous en a fait
laisse penser que tout ne s’était pas bien
passé. Pourtant, l’accueil qu’il reçut fut
des plus chaleureux, la nouvelle femme
de son père, sa demi-soeur et son demifrère
lui avaient préparé une arrivée des
plus bienveillantes, avec des cadeaux et
une petite fête. Peut-être que toutes ces
attentions envers lui furent, a contrario
de l’effet souhaité, d’une extrême violence.
Ces démonstrations d’affection vinrent
l’éclabousser en pleine face et firent resurgir
chez lui son triste quotidien et tous les
manques qui l’accompagnent.
Julien étant un passionné de cinéma, nous
l’avons mis en relation avec le collectif
Borders, une association qui organise
chaque année, pour un petit groupe de
jeunes, un voyage dans une capitale marquée
par des événements historiques, afin
d’y tourner un reportage. Julien trouva
rapidement sa place au sein du groupe comme preneur de son. Très doué en la
matière, il a participé à trois voyages
(Dublin, Tunis, Sarajevo) et à la réalisation
de trois films qui furent par la suite projetés
et débattus dans des salles de cinéma à
Créteil et à Choisy-le-Roi. Son BEP de plombier
en poche, il a très rapidement obtenu
un travail. Fort de toutes ses expériences,
il a su trouver la confiance en lui pour
affirmer ses choix et proposer ses services
en qualité d’ingénieur du son, ce qu’il fait
actuellement en parallèle de son activité
professionnelle.

Constat et bilan
Nous retrouvons à peu près le même
nombre de jeunes d’une année sur l’autre.
Nous estimons qu’il y a toujours environ
15 à 20 jeunes accueillis par semaine, ce
qui fait environ 630 passages sur l’ensemble
de l’année scolaire. Sur ce nombre les filles
sont majoritaires (plus de 70 %.) La fidélisation
s’est accentuée et ce sont souvent
les mêmes qui viennent. On peut estimer
à 10 % le taux de renouvellement, et à
20 % les jeunes venant ponctuellement.
Un bilan est fait avec les jeunes en fin de
chaque année scolaire, lors des dernières
interventions. Il en ressort que l’intérêt
que présente ce lieu porte en grande
partie sur le caractère confidentiel qui
entoure ce qui se dit dans cet espace. La
confidentialité protège, rassure et, par là
même, lève les écueils à la prise de parole
et au risque de s’exposer en parlant de soi
ou de sujets tabous. C’est un lieu où
certains jeunes baissent délibérément la
garde et se livrent, sachant que leurs
propos ne seront rapportés ni au corps
enseignant – qui est parfois l’objet de
leurs discussions –, ni à la direction de
l’établissement scolaire, ni aux parents –
et pas non plus au reste des élèves dont
ils craignent parfois d’encourir les moqueries.
Cette protection est un élément essentiel
qui participe au succès du Point écoute.
Notre public est constitué en majorité de
filles et de jeunes de 6e-5e. Ces derniers
n’ont pas encore développé tous les complexes
liés à l’adolescence et ont assez de
confiance et de simplicité en eux pour ne
pas craindre de s’exposer en parlant de soi.
Quant aux filles, on observe qu’à cet âge
elles ont une plus grande propension que
les garçons à prendre la parole. Les collégiens
de 4e et 3e sont pour la majorité des jeunes
que nous suivons en dehors du collège et
qui participent aux différentes activités proposées
par l’équipe de prévention (séjours,
sorties à caractère culturel, ateliers, chantiers
éducatifs, etc.). De ce fait, nous les rencontrons
moins au Point écoute.
Année après année, les jeunes eux-mêmes
soulignent avec constance que l’intérêt
du Point écoute repose sur le fait qu’ils
peuvent parler de choses dont ils ne parlent
nulle part ailleurs. Par conséquent, on
peut penser que le Point écoute libère la
parole de ces adolescents, notamment
autour de tout ce qui se rapporte au
corps. Cet espace de parole contribue
également à diminuer les tensions, selon
les enseignants et l’administration du collège,
ce qui se traduit par une baisse
sensible des conseils de discipline et des
exclusions. Lorsqu’ils exposent leurs problèmes,
les jeunes s’aperçoivent rapidement
qu’ils ne sont pas seuls, ce qui a tendance
à les rassurer.
Chaque année, nous faisons également
un bilan entre professionnels afin de réajuster
et de redynamiser nos interventions.
Ainsi de nouveaux outils sont proposés
aux jeunes, tels que des supports vidéo,
des jeux de rôle, etc.

Pour l’avenir…
Que faisons-nous de la parole des adolescents
lorsqu’ils déposent leurs maux ?
Dans le cadre de l’établissement scolaire,
cet enjeu partenarial d’importance est à
travailler entre tous les intervenants concernés
– enseignants, administration, santé
et social, scolaire et intervenants extérieurs
décalés de l’institution. Parce qu’entendre
et recueillir cette parole ne suffit pas ; il
faut également travailler à ce qui en est
fait dans le fonctionnement même de
l’établissement.

RODOLPHE KADDOUCH
Éducateur spécialisé
ALCEJ (Association liaison Choisy
enfance et jeunesse, Val-de-Marne).

Voir le sommaire du VST n° 130 et commander le numéro


19/05/2016


Notes :

[1La prévention spécialisée est une intervention
éducative qui fait partie de la protection de l’enfance,
à la charge des conseils départementaux. Les éducateurs
interviennent sans mandat nominatif, en
respectant le principe de la libre adhésion des
jeunes, dans le respect de leur anonymat. Il s’agit
d’une action « d’aller vers », d’offre de relation,
destinée à des jeunes présentant des difficultés
d’insertion sociale. Elle est le plus souvent mise en
oeuvre par des associations conventionnées à cet
effet avec le conseil départemental. Ici, l’équipe de
professionnels est salariée de l’Association liaison
Choisy enfance et jeunesse (ALCEJ).




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