19/05/2016
Un espace de parole géré par des éducateurs spécialisés dans un collège du Val-de-Marne
Parler de soi au collège

RODOLPHE KADDOUCH pour la revue VST n°130 "mineurs non accompagnés"


Depuis 2008, des éducateurs intervenant en prévention spécialisée [1] ont ouvert un « Point d’écoute » dans un des collèges de leur territoire d’intervention. Comment cela fonctionne-t-il ?

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Le « Point écoute » a été créé en mars 2008. Partis d’une volonté partagée par la direction du collège et notre association, nous avons initié ce projet pour nous enrichir d’un nouvel outil nous permettant de pratiquer le « aller vers ».
Pour le principal du collège, le besoin explicite était de créer un lieu, à l’intérieur du collège, où les jeunes pourraient rencontrer des adultes ne faisant pas partie de l’Éducation nationale, qui soient des professionnels formés à l’écoute et à l’action. Il avait préalablement travaillé avec des éducateurs de prévention spécialisée, ce qui a facilité notre introduction dans les lieux.
L’objectif du projet était donc d’apporter une écoute attentive à des interrogations que les jeunes n’ont pas toujours la possibilité d’aborder avec d’autres adultes. Il s’agissait aussi de discuter et de débattre ensemble de ces questions et des difficultés que cela soulève pour amener les jeunes à construire par eux-mêmes une réponse et à affirmer leurs propres opinions. Pour cela, nous avions à notre disposition une salle pour accueillir les jeunes de 4e et 3e les jeudis et les jeunes de 5e et 6e le vendredi, de 12 h 30 à 13 h 30. En continuité avec ce travail au sein du collège, nous avons prolongé en externe cette action par des projets collectifs ou individuels lorsqu’un accompagnement éducatif apparaissait nécessaire pour certains jeunes.

Le fonctionnement
Le Point écoute est un lieu d’échange et de dialogue entre les jeunes sous le regard d’éducateurs, qui animent et veillent au respect du cadre défini par quelques règles qui permettent l’écoute et la liberté de parole ainsi que la confidentialité. Nous les avons affichées dans la salle : – Ce que je dis au Point écoute reste entre nous. – Lorsque je parle de quelqu’un, je ne cite pas son prénom. – Je ne dois pas me moquer. – Je laisse les autres parler. – Je ne finis pas mon repas au Point écoute. – Si je ne respecte pas ces règles, je devrai m’en expliquer avec les éducateurs à la fin du Point écoute.
Les permanences sont animées par un binôme d’éducateurs, de préférence mixte. Les places sont limitées à dix jeunes, la salle étant petite et la qualité des débats et des interventions étant en relation avec le nombre de participants. Afin de dynamiser cette action, nous apportons souvent des outils de lancement d’échanges : des courts métrages sur des thématiques ciblées telles les différentes sortes de discriminations (l’apparence physique, le handicap, la sexualité, le racisme, etc…). Il nous est arrivé aussi d’apporter des photos que nous avions présélectionnées parce qu’elles pouvaient susciter chez les jeunes une interrogation et un questionnement. L’outil appelé « La boîte à idées » est également très apprécié par les jeunes : il consiste à faire passer en début de séance une boîte dans laquelle chacun insère un morceau de papier sur lequel il a écrit un thème qu’il souhaite aborder. Cette méthode favorise la liberté de parole et protège ceux qui n’osent pas exprimer leurs questions devant leurs camarades.
Nous tirons au sort un sujet, puis le débat commence ; quand nous sentons que tous les avis se sont exprimés et que nous avons fait le tour de la question, nous passons au tirage d’un autre sujet. Il nous arrive fréquemment de revenir sur un sujet la semaine suivante, afin d’évaluer si une réflexion a pu naître chez certains.
D’année en année, il y a une constante dans les sujets abordés : – le rapport au corps : la sexualité, les sentiments, la mode, le piercing, les tatouages, les relations garçons-filles… – les enseignants/l’école : appréciation des enseignants et de leur travail, critiques des disciplines, des attitudes des élèves, l’orientation et l’avenir professionnel… – la famille : les parents, les frères et soeurs, la communication, les beaux-parents, le divorce ; – la télévision : critiques des diverses émissions et des contenus ; – les relations entre jeunes : l’amitié, la popularité, la violence verbale et physique  ; – la jalousie, l’hypocrisie, l’isolement, la solitude.

Le Point écoute, un entre-deux entre le collège et le quartier
L’accroche faite en 6e ou en 5e fait que ces jeunes ont l’occasion de parler avec nous lors des ateliers ou des activités que nous organisons hors du collège les mercredis ou pendant les vacances scolaires, le Point écoute fonctionnant alors comme un espace transitionnel entre le collège et l’extérieur, et nous, les éducateurs, étant des vecteurs facilitant le lien entre ces deux espaces.
Les jeunes nous repèrent dans le quartier lorsque nous effectuons notre travail de rue. Ils nous revoient ensuite dans leur collège, ils viennent plus facilement vers nous une fois qu’ils nous ont bien identifiés en qualité d’éducateurs. Nous servons également de lien entre les différentes structures municipales pour ces jeunes, qui bien souvent ont une méconnaissance des dispositifs municipaux mis à leur disposition.
Notre travail commence au collège et se poursuit hors les murs. À travers tous nos échanges avec les jeunes ainsi qu’avec tous les encadrants du collège, nous repérons les jeunes pour qui un suivi ou un accompagnement éducatif serait nécessaire, alors nous proposons aux jeunes « repérés » une rencontre hors les murs du collège. Cela peut se décliner sous la forme d une sortie – cinéma, bowling, théâtre – ou d’une participation à des ateliers création ou sportifs menés par notre équipe de prévention.
Le Point écoute contribue, aussi, à lutter contre la déscolarisation, avec l’ouverture de cet espace de dialogue. La prévention de la déscolarisation est renforcée par le travail que nous faisons hors les murs du collège avec des jeunes qui présentent plus de difficultés et qui nécessitent un accompagnement plus personnalisé. Notre partenariat avec le collège permet d’avoir un suivi sans coupure pour un jeune, et de mettre en place tout un dispositif autour du jeune qui se poursuivra hors des murs du collège et du temps scolaire.

Entretien avec madame B, professeur au collège
Madame B. enseigne le français dans ce collège depuis dix ans. Notre collaboration avec ce professeur, comme avec ses collègues, s’est améliorée au fil du temps. Lors de cet entretien, elle voulait nous faire part de son départ et nous remercier pour le travail que nous avons réalisé durant ces années de collaboration partagées au collège. Sa réflexion partait plus loin et elle faisait le constat des limites de son travail avec les élèves qui nécessitaient une prise en charge plus individuelle. Ce vide, cet espace où sa mission s’achève, nous, en qualité d’éducateurs, y avions pris légitimement notre place et le relais. Elle nous signalait discrètement un élève, nous exposait succinctement sa problématique, elle l’avait invité préalablement à nous rencontrer. Il ne nous restait qu’à faire le travail « d’aller vers », pour qu’une relation éducative puisse s’installer. Durant ces années de partenariat efficace, nous avons pu accompagner quelques élèves, et par extension leurs familles, vers des solutions qui au premier abord ne leur paraissaient pas envisageables. Notre accompagnement pouvait porter sur l’aide au logement, l’accompagnement à la recherche de formation et d’un travail, la médiation avec des administrations, les conflits familiaux etc. Madame B. nous faisait remarquer que bien souvent le comportement des jeunes qu’elle orientait vers nous s’améliorait – et leurs résultats scolaires également. Pour elle, nul doute que notre intervention y était pour quelque chose grâce à la place que nous avions prise dans cet espace, qu’elle nommait « vide causé par les limites de sa mission ».

Julien et la communication
Lorsqu’il est venu pour la première fois, il était en classe de 5e. Toujours le premier arrivé, Julien s’installait sur une chaise et il écoutait les autres débattre sans jamais intervenir. Maintes fois, lors des échanges, nous essayions de lui passer la parole, néanmoins, on sentait chez lui une gêne, accompagnée d’une grande difficulté à s’exprimer devant ses pairs. À cela venaient s’ajouter des moqueries de la part des autres collégiens, portant souvent sur son physique ou sur son hygiène. Julien était complètement résigné, il acquiesçait sans jamais se rebeller. Nous avons rapidement compris que si Julien venait de bonne heure et le premier, c’était qu’il espérait être un moment seul avec nous, et pouvoir durant ces courts instants partager avec nous quelques détails de sa vie extrascolaire et son mal être. Lors de ces brefs échanges, nous avons appris qu’il vivait chez sa grand-mère maternelle, avec sa mère, qui ne travaillait pas pour des raisons de santé. Son père avait quitté le domicile conjugal alors qu’il n’était encore qu’un bébé. Il conservait des liens très épisodiques avec lui, quelques appels téléphoniques et quelques messages au cours de l’année pour les fêtes et anniversaires. Son père avait refondé une famille en province, et pour des raisons qui nous échappent il n’avait jamais émis le souhait de revoir physiquement son fils. Nous supposions quand même que la mère de Julien n’y était pas totalement étrangère. Les relations qu’il entretenait avec sa mère pouvaient être très conflictuelles. Il nous parlait souvent d’elle en des termes très crus. A contrario, sa grand-mère était toujours de son côté, ce qui ne facilitait pas ses propres relations avec sa mère.
Bon élève, il souhaitait s’orienter vers une formation diplômante afin de pouvoir travailler et quitter son milieu familial le plus rapidement possible. Quand il nous a confié n’avoir aucun projet de vacances pour la période d’été et ce depuis toujours, lors d’une des dernières rencontres de l’année au Point écoute, nous lui avons proposé de le rencontrer hors du collège.
Chaque année durant cette période estivale, notre association organise un petit séjour pour permettre à des jeunes ne fréquentant pas les services municipaux et ne pouvant pas s’inscrire dans d’autres organismes de partir, de sortir du quartier. Nous lui avons proposé d’y participer. Le groupe était composé de cinq filles et deux garçons. Ce fut l’occasion pour nous de rencontrer sa mère et très vite, nous perçûmes chez elle une fragilité psychologique. D’autre part, elle refusait que son fils se baigne, disant : « Il est trop poilu pour se mettre en maillot de bain. »
Julien est parti avec nous après quelques appréhensions, il a rapidement trouvé sa place. Nous avions prévu un maillot de bain supplémentaire : après quelques réticences et pas mal de négociations, il put profiter de la piscine comme ses camarades. Ce court séjour a permis de créer un lien avec lui, indispensable pour entamer une relation éducative et envisager un accompagnement sur une période plus longue. Nous avons pu aborder sa relation avec son père, il a émis le souhait de prendre contact avec lui et de le rencontrer si cela était possible. Loin du contexte familial, il a pu librement exprimer ses souhaits, face à un adulte qui l’écoutait et ne le jugeait pas.
Avec notre aide, Julien a repris contact avec son père. Il a passé un week-end chez lui ; le retour qu’il nous en a fait laisse penser que tout ne s’était pas bien passé. Pourtant, l’accueil qu’il reçut fut des plus chaleureux, la nouvelle femme de son père, sa demi-soeur et son demifrère lui avaient préparé une arrivée des plus bienveillantes, avec des cadeaux et une petite fête. Peut-être que toutes ces attentions envers lui furent, a contrario de l’effet souhaité, d’une extrême violence. Ces démonstrations d’affection vinrent l’éclabousser en pleine face et firent resurgir chez lui son triste quotidien et tous les manques qui l’accompagnent. Julien étant un passionné de cinéma, nous l’avons mis en relation avec le collectif Borders, une association qui organise chaque année, pour un petit groupe de jeunes, un voyage dans une capitale marquée par des événements historiques, afin d’y tourner un reportage. Julien trouva rapidement sa place au sein du groupe comme preneur de son. Très doué en la matière, il a participé à trois voyages (Dublin, Tunis, Sarajevo) et à la réalisation de trois films qui furent par la suite projetés et débattus dans des salles de cinéma à Créteil et à Choisy-le-Roi. Son BEP de plombier en poche, il a très rapidement obtenu un travail. Fort de toutes ses expériences, il a su trouver la confiance en lui pour affirmer ses choix et proposer ses services en qualité d’ingénieur du son, ce qu’il fait actuellement en parallèle de son activité professionnelle.

Constat et bilan
Nous retrouvons à peu près le même nombre de jeunes d’une année sur l’autre. Nous estimons qu’il y a toujours environ 15 à 20 jeunes accueillis par semaine, ce qui fait environ 630 passages sur l’ensemble de l’année scolaire. Sur ce nombre les filles sont majoritaires (plus de 70 %.) La fidélisation s’est accentuée et ce sont souvent les mêmes qui viennent. On peut estimer à 10 % le taux de renouvellement, et à 20 % les jeunes venant ponctuellement. Un bilan est fait avec les jeunes en fin de chaque année scolaire, lors des dernières interventions. Il en ressort que l’intérêt que présente ce lieu porte en grande partie sur le caractère confidentiel qui entoure ce qui se dit dans cet espace. La confidentialité protège, rassure et, par là même, lève les écueils à la prise de parole et au risque de s’exposer en parlant de soi ou de sujets tabous. C’est un lieu où certains jeunes baissent délibérément la garde et se livrent, sachant que leurs propos ne seront rapportés ni au corps enseignant – qui est parfois l’objet de leurs discussions –, ni à la direction de l’établissement scolaire, ni aux parents – et pas non plus au reste des élèves dont ils craignent parfois d’encourir les moqueries. Cette protection est un élément essentiel qui participe au succès du Point écoute. Notre public est constitué en majorité de filles et de jeunes de 6e-5e. Ces derniers n’ont pas encore développé tous les complexes liés à l’adolescence et ont assez de confiance et de simplicité en eux pour ne pas craindre de s’exposer en parlant de soi. Quant aux filles, on observe qu’à cet âge elles ont une plus grande propension que les garçons à prendre la parole. Les collégiens de 4e et 3e sont pour la majorité des jeunes que nous suivons en dehors du collège et qui participent aux différentes activités proposées par l’équipe de prévention (séjours, sorties à caractère culturel, ateliers, chantiers éducatifs, etc.). De ce fait, nous les rencontrons moins au Point écoute.
Année après année, les jeunes eux-mêmes soulignent avec constance que l’intérêt du Point écoute repose sur le fait qu’ils peuvent parler de choses dont ils ne parlent nulle part ailleurs. Par conséquent, on peut penser que le Point écoute libère la parole de ces adolescents, notamment autour de tout ce qui se rapporte au corps. Cet espace de parole contribue également à diminuer les tensions, selon les enseignants et l’administration du collège, ce qui se traduit par une baisse sensible des conseils de discipline et des exclusions. Lorsqu’ils exposent leurs problèmes, les jeunes s’aperçoivent rapidement qu’ils ne sont pas seuls, ce qui a tendance à les rassurer.
Chaque année, nous faisons également un bilan entre professionnels afin de réajuster et de redynamiser nos interventions. Ainsi de nouveaux outils sont proposés aux jeunes, tels que des supports vidéo, des jeux de rôle, etc.

Pour l’avenir… Que faisons-nous de la parole des adolescents lorsqu’ils déposent leurs maux ?
Dans le cadre de l’établissement scolaire, cet enjeu partenarial d’importance est à travailler entre tous les intervenants concernés – enseignants, administration, santé et social, scolaire et intervenants extérieurs décalés de l’institution. Parce qu’entendre et recueillir cette parole ne suffit pas ; il faut également travailler à ce qui en est fait dans le fonctionnement même de l’établissement.

RODOLPHE KADDOUCH Éducateur spécialisé ALCEJ (Association liaison Choisy enfance et jeunesse, Val-de-Marne).

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Notes :

[1] La prévention spécialisée est une intervention éducative qui fait partie de la protection de l’enfance, à la charge des conseils départementaux. Les éducateurs interviennent sans mandat nominatif, en respectant le principe de la libre adhésion des jeunes, dans le respect de leur anonymat. Il s’agit d’une action « d’aller vers », d’offre de relation, destinée à des jeunes présentant des difficultés d’insertion sociale. Elle est le plus souvent mise en oeuvre par des associations conventionnées à cet effet avec le conseil départemental. Ici, l’équipe de professionnels est salariée de l’Association liaison Choisy enfance et jeunesse (ALCEJ).




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