13/12/2016
VST n°132 " Le temps des croyances"
Religion dans les foyers éducatifs : le retour du refoulé

MONIQUE BESSE


J’ai contacté le chef de service d’un foyer de Seine-Saint-Denis accueillant des jeunes filles pour lui proposer de participer avec les éducateurs que ça intéresserait à un échange sur les problèmes posés par les questions religieuses dans son établissement. Il a tout de suite accepté, surtout en ce moment a-t-il dit ! Et en effet, les cinq éducateurs qui ont accepté cette rencontre avaient beaucoup à dire sur le sujet. Et moi j’ai découvert des choses dont je n’avais jamais entendu parler tout au long de mes années de collaboration avec ces équipes ! Comment comprendre ce silence ? Peut-on parler de censure ? Je ne le crois pas. Il s’agit plutôt, selon moi, de la difficulté qu’a notre société à penser le multiculturalisme et ses implications dans la vie quotidienne.

Les Anglo-Saxons savent depuis longtemps que leur société est multiculturelle. La France est un pays républicain qui pense intégration plutôt que vie parallèle des communautés. La France est aussi une ancienne puissance coloniale et garde un fond d’ignorance, souvent teinté de mépris, vis-à-vis des « minorités ». Ce contexte n’aide pas à comprendre la montée en puissance des croyances et pratiques religieuses, ni à en tenir compte dans les situations de vie en collectivité, qu’il s’agisse de l’école ou des internats accueillant des jeunes en difficulté.

Pour nombre d’entre nous qui avons hérité de l’esprit laïque en naissant, la séparation entre la vie privée où l’on peut avoir des pratiques particulières liées à son histoire, ses affiliations et ses valeurs personnelles, et la vie publique, où l’on se doit de respecter des règles communes, va de soi, et nous avons longtemps ignoré ceux qui n’en étaient point avertis et qui, à nos yeux (mal dessillés), constituaient une minorité.

Mais voici que cette minorité se fait entendre, et fort bruyamment, depuis quelques années : la règle commune qui veut que l’on mange de tout (ou s’abstienne en silence) se trouve battue en brèche dans les cantines et, dans les lieux publics, certaines femmes revendiquent de porter le voile (voire le burkini) parce que « c’est leur choix » disent-elles. Nous voici donc contraints d’admettre que les soi-disant minorités (ce qu’on appelle parfois maintenant la « diversité ») ne sont pas si minoritaires, et que les problèmes qu’elles posent nous concernent tous. Il n’est plus temps d’en détourner les yeux.
Au foyer, par exemple, certaines filles cachent leurs cheveux en sortant de l’école et quand les éducateurs leur disent – se plaçant ainsi du point de vue religieux – que le foyer c’est leur maison et que donc la contrainte du foulard devrait y être levée, elles ne sont pas persuadées que les éducateurs ne sont pas des « étrangers » devant qui on ne se montre pas tête nue. Et insistent pour garder leur foulard.

Les éducateurs se trouvent confrontés à des événements qui les laissent désemparés. Sollicités par moi, ils se montrent intéressés à aborder ces questions en raison d’événements perturbants. En effet, une jeune fille récemment arrivée du Niger après un parcours d’exil traumatisant raconte ses visions à ses camarades  : elle est hantée par une créature effrayante et protéiforme, tantôt humaine, tantôt animale, tantôt diabolique. Les spectatrices réagissent par des prières, voire par des cérémonies d’exorcisme. Bien difficile pour les éducateurs de trouver une juste place dans toute cette agitation : selon certains, s’ils déclarent trop ouvertement qu’ils ne croient pas à la réalité des créatures qui hantent la jeune fille, ni à la pertinence des exorcismes, ils se disqualifient comme interlocuteurs et on ne leur dira plus rien puisqu’ils « n’y croient pas » ! Ils ne pourraient donc plus les aider à se protéger ni des « esprits » ni des manifestations bruyantes de la jeune persécutée et des autres jeunes filles. Le chef de service, lui, pense que « les jeunes filles savent très bien si nous croyons ou pas et tout l’enjeu est d’échanger et de maintenir le lien ». On pourrait même dire qu’en l’occurrence il s’agirait de faire comprendre que les différences d’attitudes en face des religions n’empêchent nullement la communication. C’est bien là l’enjeu essentiel.

La servitude volontaire – pour reprendre l’expression de La Boétie – manifestée par nombre de jeunes filles accueillies vient battre en brèche les fondements mêmes de l’éducation spécialisée qui visent à l’acquisition de l’autonomie, à parcourir « les chemins de la liberté » sous toutes ses formes sauf celle de l’aliénation volontaire que certaines choisissent.
Les éducateurs se sentent impuissants à agir devant les manifestations de croyances qui viennent perturber la vie quotidienne et remettent en question les fondements de leur action éducative.
Comment agir dans ces situations, comment interdire et au nom de quoi ? Pourtant, comme le fait remarquer le chef de service de ce foyer, nous n’éprouvons pas ces difficultés d’intervention si elles font trop de sport ou voient trop leur copain : nous nous sentons fondés à leur signifier qu’elles s’écartent du projet dans lequel elles se sont engagées, se mettant alors en danger ; mais quand il est question de pratiques religieuses, nous hésitons à leur dire qu’elles vont trop loin, consacrent trop de temps à leur fréquentation de l’église, à leurs prières, aux services rendus à leur communauté…
Pourquoi ? Par peur de perdre le contact avec elles, sans doute, mais aussi parce que l’accusation de « phobie » est présente  : par exemple, si nous critiquons les excès auxquels les entraîne la façon dont elles conçoivent et pratiquent la religion musulmane, nous sommes des « islamophobes » en puissance et ne respectons pas le droit des individus à la liberté religieuse. Non seulement nous devenons à leurs yeux des « mécréants », mais nous sommes aussi des racistes.
Un éducateur me fait également remarquer que les jeunes filles, en s’engageant dans une pratique religieuse, ont justement l’impression de faire le choix indépendant d’une « vie droite », marque à leurs yeux de leur autonomie. Autonomie également vis-à-vis d’un État qui fait de la laïcité un dogme absolu se confondant pour elles avec l’athéisme. Dans ce contexte, leur faire admettre que l’engagement religieux peut être aliénant n’est pas chose facile. Et d’autant moins que les éducateurs sont eux-mêmes aux prises avec leurs propres engagements religieux et idéologiques.
On comprend alors la complexité des situations auxquelles les éducateurs sont confrontés.
Il faut toutefois trouver si possible des moyens d’agir dans le sens d’une prévention de la radicalisation (il est en effet déjà arrivé que des jeunes filles se soient retrouvées embarquées auprès des djihadistes), de même qu’il faut les protéger des mainmises sectaires. En effet, certaines Églises évangélistes recrutent aussi des jeunes filles originaires d’Afrique de l’Ouest qui consacrent alors beaucoup de leur temps aux pratiques religieuses, à la propagande, aux services à rendre à leur communauté, et leur donnent même de l’argent. On réalise que des pasteurs peuvent être très intrusifs et tentent de réglementer les conduites et les attitudes dans beaucoup de secteurs de la vie de ces adolescentes.

Le plus étonnant, c’est d’apprendre que ces situations ne sont pas nouvelles : chacun en évoque qui datent de plusieurs années. Ce qui a vraisemblablement changé, c’est la fréquence de ces manifestations véhémentes de croyances religieuses. On ne peut plus les passer sous silence, elles perdent leur caractère anecdotique  ; la nécessité d’une formation qui permettrait d’être mieux armé pour agir se fait alors sentir. Selon cette équipe, les discussions avec leurs collègues d’autres établissements font apparaître que le phénomène est répandu dans nombre de foyers du département accueillant des jeunes d’origine maghrébine et africaine. Comme cela a également été souligné dans les médias, Internet favorise l’accès à des sites de diffusion de propagande et aux réseaux sociaux : les éducateurs se sentent alors dépassés par ces systèmes de communication qu’ils ne peuvent contrôler et qui font obstacle à leur action.
Les équipes éducatives sont mises à mal par ce qu’on peut appeler l’importance croissante du phénomène de l’emprise. Celle-ci s’exerce par le biais des religions, mais aussi sous l’aspect des relations hommes-femmes. Il semblerait que les dangers de la prostitution et de ce que les jeunes filles nomment « michetonnage  » (les différentes techniques permettant de soutirer un peu d’argent à des hommes en échange de « petits services  », souvent sexuels) soient minimisés par elles. Se soumettre aux demandes sexuelles des hommes ne serait plus perçu comme la mise en risque de leur intégrité et de leur liberté, mais comme un jeu amusant, profitable et sans conséquences. Il peut sembler paradoxal de mettre sur le même plan l’adhésion à un système de croyances et les pratiques qui relèvent à des degrés divers de la prostitution, mais ces attitudes me semblent avoir en commun l’acceptation de l’aliénation au pouvoir de l’autre, qu’il s’exerce dans le contrôle des esprits et la domination des conduites ou dans celui de la mise en risque de sa vie intime. Ces phénomènes en tout cas apparaissent aux éducateurs qui y sont confrontés comme un obstacle sérieux à leur action qui met au coeur de leur pratique l’éducation à l’esprit critique et à l’exercice de la liberté d’agir et de penser des sujets, au sein de la société à laquelle ils appartiennent et doivent s’intégrer.
De même que l’Éducation nationale a décidé d’apporter un soutien actif aux personnels confrontés à des élèves « sous influence », il importe de ne pas laisser les équipes éducatives seules face à ces enjeux. Il est urgent de mettre en commun nos constats et de réfléchir aux moyens de répondre aux périls qu’une société en crise fait peser sur une jeunesse en mal de repères et sur ceux qui l’accompagnent.

MONIQUE BESSE Ancienne directrice d’un centre de formation d’éducateurs Avec mes remerciements aux éducateurs qui ont participé à cette réunion

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