Introduction au Dossier de la revue VST n° 133 " Où va la protection de l’enfance ? "

Où va la protection de l’enfance ? On
pourrait répondre naïvement en disant
qu’elle va vers l’avenir, et qu’elle y va bien
puisqu’elle est encadrée par les lois de la
République, dont une toute récente du
14 mars 2016, et par les grands principes
internationaux du droit des enfants. On
pourrait dire aussi qu’elle va bien, puisque
conduite au plus près des usagers dans
une proximité de la connaissance des
territoires et des besoins, garantissant
une décision politique adaptée, grâce à la
loi du 22 juillet 1983 qui a transféré aux
départements la responsabilité de la mise
en oeuvre de l’Aide sociale à l’enfance.
Circulez, il n’y a rien à voir.


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Ne soyons pas naïfs. Plusieurs indicateurs
montrent que le paysage réel est sinon
sinistré, du moins largement chaotique.
Fin 2015, le rapport du Défenseur des droits
consacré aux droits de l’enfant alertait sur
la mauvaise prise en compte des enfants
en situation de handicap. au titre de la
protection de l’enfance Le titre du rapport,
« Des droits pour des enfants invisibles »,
montrait l’ampleur du problème. Celui-ci
reste largement inchangé, les propositions
du Défenseur ne s’imposant pas.

Dans son rapport annuel publié
en décembre 2016, l’Observatoire
national de la protection de l’enfance
(ex-oned) écrit : « Les disparités départementales
observées aussi bien pour
les mineurs que pour les jeunes majeurs
reflètent l’hétérogénéité des pratiques et
des choix faits par les conseils départementaux
entre placement et milieu ouvert,
et celle de l’offre de services en protection
de l’enfance dans les territoires. » Façon
élégante et douce de dire qu’en matière
de protection de l’enfance l’égalité de
traitement des citoyens sur l’ensemble du
territoire national n’existe pas. Rappelons
au passage que l’égalité de traitement
est une des bases du principe de service
public.

Ce même rapport exploite comme il le
peut des chiffres de l’année 2013 issus
de recoupements tentés entre diverses
sources afin de construire un paysage
de la protection de l’enfance. Le bricolage
statistique portant sur des chiffres
aléatoires vieux de trois ans est l’outil
de pilotage national de la protection de
l’enfance !

En 2015, deux groupes de travail initiés par
la Direction générale de la cohésion sociale
du ministère des Affaires sociales ont été
réunis pour faire des propositions sur deux
problèmes importants et récurrents : celui
des « incasables », ces enfants qu’aucune
institution ne veut garder et que les institutions
se repassent les unes les autres ; et
celui des sorties « sèches » de placement à
18 ans, afin d’éviter le passage à la grande
précarité et à la rue. Pour que l’État lance
un travail sur ces questions, faut-il qu’elles
soient prégnantes ! Et elles le sont : on
sait qu’environ 50 % des jeunes sdf âgés
de 18 à 25 ans sortent de placements ase
(Aide sociale à l’enfance) et pjj (Protection
judiciaire de la jeunesse).

On pourrait aussi parler des mesures
d’économie faites par les départements qui suppriment les « contrats jeunes
majeurs », qui réduisent le financement de
la prévention spécialisée, qui privilégient
les familles d’accueil moins coûteuses que
les placements en foyer…
On pourrait parler du développement de
hiérarchies administratives territoriales
découplées des réalités et des expériences
des professionnels de terrain. On pourrait
parler de l’invasion de la bureaucratie
dans les services avec les logiciels de suivi
et de compte-rendu, les logiciels d’évaluation,
la lourdeur des procédures de
transmission…
On pourrait parler, dans les foyers de
placement, de l’effet destructeur de l’application
des 35 heures et de la réglementation
des heures de nuit, qui viennent à
l’encontre de la continuité et de la permanence
de la relation éducative personnalisé,
et qui rendent terriblement complexes
des projets de week-ends, de séjours.
On pourrait parler des jeunes professionnels
que l’internat ne passionne pas
et qui rêvent d’horaires de bureau qu’ils
imaginent possibles dans des services
d’action en milieu ouvert. On pourrait
parler de la formation des professionnels
qui transforme l’éducateur spécialisé en
expert coordonnateur au détriment des
compétences opérationnelles et de base
nécessaires pour faire le métier.

également choisi de montrer des exemples
de ce qui va, de ce qui est possible.
Ce dossier s’ouvre sur un entretien avec
une experte en protection de l’enfance,
Marie-Paule Martin-Blachais. D’où notre
système de protection vient-il ? Comment
est-il articulé avec les textes internationaux
 ? Quelles grandes tendances et
tensions y sont à l’oeuvre ?
Nous quittons ensuite les références pour
aller sur le terrain avec Lionel Rigaud qui
interroge son action professionnelle, l’action
conduite en milieu ouvert au plus
près des familles et des enfants. Ignorances
partenariales, parfois incohérences
internes ; pas simple. Encore des difficultés
 : Fabienne Pressard fait la chronique
d’un accompagnement conflictuel entre
le médicosocial et l’ase ; ou plutôt conflictuel
avec une professionnelle de l’ase dont
l’action emporte toute son institution.
Il fallait aussi évoquer les incohérences
de la prise en compte des mineurs étrangers
isolés ; Frédérique Stévenin raconte
comment un chrs peut se retrouver
embarqué dans cette affaire.
Finissons ce versant noir du réel avec
Véronique Le Goaziou qui questionne les
attentions diverses apportées à la prévention
spécialisée, prise entre ses principes
déontologiques et les réalités prégnantes
de la politique de la ville.
Mais – ouf ! – il arrive aussi que cela se
passe bien. Voici donc quelques témoignages
de pratiques qui ouvrent des horizons
positifs.
Comment éviter de produire ou de
renforcer des situations d’« incasables » ?
Par un travail permanent en équipe,
nous dit Anne Lhiabastres, en passant
de la « prise en charge » à la « prise en
compte », comme le propose Saül Karsz.
Comment réussir à accueillir ceux dont
personnes ne veut plus ? En remettant cent fois son ouvrage sur le métier, en se
questionnant, en ne se laissant pas aller au
plus simple et au plus confortable. L’équipe
du service éducatif mixte pour adolescents
de Nantes revient sur son histoire, ses difficultés
et ses réussites. Un des moyens de
la réussite est la prise de recul, la supervision
 ; Sandra Fischer montre comment
ce travail s’est installé et fonctionne avec
cette équipe-là.
Le volet « psy » dans la protection des
mineurs est également défendu par
Pascale Guichet et Tiphaine Liman à partir
des visites en présence d’un tiers. Recul
nécessaire, mais poste à financer…
Nous terminons ces comptes-rendus des
possibles avec Christine Pieuchot qui
rapporte la belle histoire d’un partenariat
réussi entre un institut médico-éducatif et
l’Aide sociale à l’enfance. Mais elle relativise
fortement ce conte heureux en disant
que c’est une exception, et que dans son
expérience, la plupart du temps, le médicosocial
est appelé à exercer les fonctions
de la protection de l’enfance sans en
avoir les personnels ni les compétences
institutionnelles.
Un entretien avec Patrick Alecian, pédopsychiatre,
conclut ce dossier en proposant un
pas de côté vers l’anthropologie, avec une
question à laquelle il apporte une réponse
terrifiante : mais pourquoi ne réussissons-
nous pas à protéger nos enfants ?
Le débat est ouvert.

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27/02/2017




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