La génération des blousons noirs
Émile Copfermann, éditions La Découverte, 2003

Délinquance et violences juvéniles : un éternel problème de société ?

Au tout début de l’année 1962 (la guerre d’Algérie n’était pas encore terminée) Émile Copfermann publiait La génération des blousons noirs sous-titrée « Problèmes de la jeunesse ».(1) Quarante et un ans plus tard les éditions de la Découverte en propose une réédition, sous l’impulsion de Laurent Mucchielli. Ce dernier, sociologue, chargé de Recherche au CNRS, Docteur en Histoire des Sciences, y signe une introduction remarquable.
Une idée saugrenue ? Certainement pas. Surprenante, assurément, à première vue, mais qui se révèle une démarche d’une rare pertinence : à plusieurs décennies de distance cet ouvrage apporte un éclairage utile pour une mise en perspective au débat sur l’insécurité dans notre société.
Emile Copfermann « engagé affectivement, intellectuellement et politiquement ne fut pourtant jamais un idéologue » écrit excellemment Laurent Mucchielli.
« Il fut sans doute fondamentalement un éducateur [...] À travers ses différents investissements, avant tout un éducateur militant pour la jeunesse ». Tout est dit, et bien dit.
Tous ceux qui ont connu Emile, tous ceux qui ont partagé avec lui ses engagements au réseau « La Grande Cordée » de Fernand Deligny , aux Ceméa ou pour le théâtre populaire le reconnaissent là. Et c’est peut être ce regard de praticien militant mais aussi d’intellectuel engagé, - regard fait de conviction et de distance, de passion et d’humour froid - qui donne une coloration particulière à ce livre, qui explique sa force et en quoi il résonne encore dans nos interrogations d’aujourd’hui.
« Bien sûr, l’ouvrage porte à certains égards la marque de son temps et des orientations intellectuelles et politiques de l’auteur » analyse Laurent Mucchielli mais Emile Copfermann « s’efforce, à de nombreuses reprises, d’embrasser tout son siècle et se montre fréquemment bon sociologue ».
Voici donc un livre qui mettait à jour des questions toujours d’actualité, qui posait sans concessions les problématiques d’une époque, lesquelles sont toujours celles d’aujourd’hui. Peut-on arbitrairement, en citer quelques-unes en exemple ?
Ainsi, Emile refuse de s’inscrire dans le simplisme des débats qui se structuraient - déjà - autour de répression ou éducation, ou encore d’autoritarisme familial ou de libéralisme irréfléchi.
Ainsi, il n’en reste pas au banal « conflit de générations » et élargit son propos à ce qu’il appelle « les problèmes de la jeunesse » ; il montre la montée en puissance de « l’industrie de l’amusement », de la « commercialisation des loisirs » ; (2) il approfondit finement les notions de groupes bandes et gangs, leur constitution, leurs évolutions, leurs modes d’expression ; il montre en quoi partis politiques, syndicats et même mouvements de jeunesse trouvent de plus en plus difficilement un échos chez certains jeunes.
Ajoutons à ce propos, pour citer la préface de Claude Bourdet en 1962 que
« Émile Copfermann fait un utile historique des organisations de jeunesse et montre comment ces organisations, après avoir traduit excellemment certains besoins et donné certaines réponses urgentes ne constituent pas aujourd’hui (en 1962, donc) des « moyens d’expression pour la jeunesse » ; (2) précisons encore qu’on trouve aussi de très riches informations sur les institutions, organisations et mouvements pour la jeunesse de l’époque. Oui, vraiment, redécouvrir « la génération des blousons noirs » est une aubaine bienvenue.
Disons-le tout net : avec Les vagabonds efficaces de Fernand Deligny (3) (1972) et Les nomades du vide (1996) (4) de François Chobeaux, il fait partie des ouvrages qui apportent un éclairage singulier, authentique et vigoureux sur les jeunes en souffrance et en déviance, ouvrages que se doivent de lire tous ceux qui, éducateurs, professionnels et décideurs politiques, se préoccupent de ces problèmes et cherchent des solutions globales. Un regard en recul donne prudence et largeur de vues, permet de mesurer les acquis et le chemin qui reste à parcourir : Laurent Mucchielli a fait ici œuvre d’historien
« en mouvement ». Qu’il en soit remercié.

Notes
1. Maspero Éditeur, janvier 1962.
2. Ce sont ses termes.
3. Maspero Éditeur,.
4. Actes Sud Éditeur,.

Jean François


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