Mobile attitude

En quelques années, le téléphone mobile s’est imposé auprès des adolescents.
Difficile d’y échapper pour les équipes qui encadrent les adolescents en vacances
collectives. L’usage du mobile modifie la circulation de l’information avec les parents mais aussi au sein du groupe.

texte de Jocelyn Vérité, paru dans la revue des Cahiers de l’Animation N° 85, Voir le sommaire et commander le numéro

Egalement paru dans le dossier des Cahiers de l’Animation Sur l’Adolescence, Voir le sommaire et commander le numéro

Aujourd’hui, la technologie a vite fait de nous
rattraper et encore plus vite fait de nous dépasser.
N’y voyez là aucune sorte d’amertume, d’inquiétude ou
au contraire de jubilation, c’est un fait, point !
Les chercheurs, psychologues et éducateurs de tout poil,
nous le disent aussi directement : les enfants
et les jeunes y sont sensibles. Ils naissent avec
ces nouveaux outils et se les approprient à la vitesse de
la lumière. Bref, ce n’est pas difficile d’être dépassé,
on sent à peine le courant d’air. Inutile aussi de résister,
nous ne sommes pas de taille.

DANS LES PREMIERS ÂGES,
LE TÉLÉPHONE AVAIT UN FIL

Il n’y a pas si longtemps (enfin si, quand même
un peu), on découvrait les ordinateurs. Il n’y a pas
si longtemps, il fallait expliquer aux enfants comment
utiliser une souris ; on avait même de petits programmes
ludiques pour le faire.
Aujourd’hui, on dirait presque que, dès la naissance,
à la manière des Japonais apprentis confectionneurs
de sushis, les enfants savent se servir de la souris, Il n’y a pas si longtemps, les équipes de colos et de camps
d’ados réfléchissaient à l’usage du téléphone (qui était bien
souvent dans le bureau) : fallait-il ou non permettre aux
parents d’appeler leurs enfants ? Aujourd’hui, la réponse
est loin derrière nous tant il semble évident à tout le monde
qu’enfants et parents doivent se donner des nouvelles
pendant un séjour. Il n’y a peut-être que les enseignants
en classe de découverte qui se posent encore la question !
Peu après, on s’est demandé comment gérer le pointphone
qui a trôné dans presque tous les centres de
vacances. Il n’y a pas si longtemps, nous nous sommes
interrogés sur le portable pour les ados. Les réponses
n’étaient pas si simples mais très peu d’entre eux étaient
concernés, alors il était assez facile d’échanger avec eux et
avec leurs parents. Je me souviens assez nettement de ce
que nous avions écrit dans un courrier aux jeunes et aux
parents avant un séjour dans les Alpes. En substance, nous
disions que le portable n’était pas nécessaire, que nous
donnerions des nouvelles régulièrement, que nous
inciterions très fortement les jeunes à en donner aussi, par
courrier et par téléphone. Nous disions encore que pour
la bonne adaptation des jeunes et surtout pour permettre
à chacun d’entre eux de prendre du temps et de faire
l’effort de construire des relations au sein du groupe et avec
les animateurs, le mobile nous semblait néfaste. Je vous
assure (si, si !) que le discours était très facile à entendre par
de l’ordinateur, de la tablette, des mobiles… les parents et aussi par les jeunes (si, si, vraiment, je vous
assure !) et que personne n’avait apporté de portable.
À cette époque (franchement pas si lointaine, ne soyez
pas désagréable !), on partait en camp et le directeur,
les animateurs et les jeunes ne donnaient des nouvelles
à leur famille qu’une ou deux fois en quinze jours ou trois
semaines. C’était même un sujet de blague entre
parents : alors, t’as reçu une carte ? Elle t’a appelée
pendant le séjour ? On ne comptait pas le nombre de fois
où c’était arrivé tant c’était rare. Une seule main suffisait
largement à plusieurs parents !

DE LA FRITURE SUR LA LIGNE

Mais aujourd‘hui, le mobile s’est tellement banalisé que
plus aucune équipe ne se pose la question (en tout cas
pour elle-même) de l’intérêt ou non d’emporter son
portable. Les arguments sont nombreux : c’est un
élément de sécurité avant tout, bien sûr, et d’organisation
mais franchement, on ne se demande pas si on le met ou
pas dans son sac à dos, on le prend, un point c’est tout,
et on n’oublie pas le chargeur. On se demande même si
on aura besoin d’un adaptateur si on part à l’étranger.
Bref, pour nous, équipe, c’est réglé.

En revanche, le smartphone des ados (ils n’ont plus que
ça, n’est-ce pas ?) nous pose problème. Que va-t-il se
passer en cas de coup de cafard ? suite à un désaccord
avec un animateur ? ou avec un jeune ? ou si la chambre
n’est pas à leur goût ? un peu trop spartiate ? si les repas
ne leur plaisent pas (ce qui est fréquent) ? le sac-à-dos
trop lourd ? la vaisselle trop longue ? À coup sûr, ils vont
téléphoner à leurs parents et ça va nous revenir aux
oreilles, déformé, dénaturé, amplifié, plus vite que la
lumière, façon boomerang. Ça passera même sans doute
par les oreilles de l’organisateur, premier contact des
parents. Et vous connaissez le principe, le petit truc
insignifiant qu’on n’avait même pas vu et qui s’était réglé
presque dans l’instant devient un problème incroyable,
une montagne infranchissable, un machin non identifié
qui va nous pourrir la vie.

LE MOBILE INTÉGRÉ AU TROUSSEAU

Et pourtant, chacun sent bien que le combat est déjà loin
derrière nous : les jeunes (et maintenant les grands à
partir de 9-10 ans) sont équipés, voire suréquipés.

L’organisateur ou le directeur qui interdirait les portables
aujourd’hui aurait tôt fait de se faire dépasser, flouer,
transgresser. Bien sûr, ils peuvent quand même le faire
mais pour quel résultat ? Alors, convenons ensemble que
le mobile fait partie maintenant de notre matériel de base
au même titre que l’Opinel. Bref, impossible de l’interdire
au risque de se ridiculiser. En équipe, il va donc falloir
apprendre à faire avec, convenir de ce qu’il est possible
de faire et de ne pas faire. Informer les parents de ce qui
peut se passer et leur donner des clés pour réagir ; sans
doute appeler le directeur pour confirmer ou infirmer
une information, un mal-être, une difficulté rencontrée.
Il va falloir en faire un paragraphe de notre projet
pédagogique : comment va-t-on gérer le portable
des jeunes, les appels à la famille mais aussi la recharge,
les prises de courant, l’adaptateur et les multiprises,
les convoitises, vols, pertes, immersions, ensablages,
rayures et le coût ? Peut-être pourrait-on aussi voir
le portable comme un élément qui va permettre la mise
en oeuvre de projets que l’on n’osait pas mener. Aurais-je
laissé des ados de 13-15 ans déambuler à Londres
une journée entière dans des endroits différents si je ne
m’étais pas assuré que chaque petit groupe avait au
moins un portable chargé permettant de contacter
l’équipe en cas de soucis, de problème d’itinéraire, de
tickets de métro ou d’argent ?

Serais-je suffisamment serein en laissant des plus âgés
prendre un bus local en Inde sans possibilité de se
joindre ? Bref, n’y voyez là aucune sorte d’amertume,
d’inquiétude ou au contraire de jubilation, c’est un fait,
il va falloir faire avec, point !

L’été dernier, en Inde du Sud, deux itinéraires s’offraient
à nous. Je pose la question au groupe, lequel préférezvous
 ? Échanges, discussion, comparaison de ce que l’on
va manquer dans l’un et découvrir dans l’autre. Difficile
de trancher. Félix demande la parole : « Combien de
temps pour chaque itinéraire ? » Après ma réponse
approximative, Félix conclut « Je préfère le premier,
j’ai plus beaucoup de batterie, mon IPhone ne tiendra pas
pour le second ! » Le smartphone comme maître-étalon :
il va falloir faire avec…

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