Éducation à l’information et la démocratie
Former les jeunes à devenir des citoyens critiques exige plus que des programmes scolaires. L’éducation aux médias et à l’information doit prendre en compte la réalité des flux numériques, les enjeux éthiques et géopolitiques, et favoriser une pratique collective de la pensée critique.
Former les jeunes à l’esprit critique ?
Une Mission flash de la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de 2023 sur l’éducation critique aux médias, avait pour objet d’étudier les dispositifs d’éducation critique aux médias proposés aux Français et aux jeunes en particulier.
Comment cette politique publique contribue-t-elle ou pourrait-elle mieux contribuer à la formation de la jeunesse à la citoyenneté, et par effet de conséquence, à la démocratie ?
Cette énième mission, rejoint d’autres études, rapports… qui font l’objet de recommandations où l’école est toujours citée au centre d’une mobilisation, notamment en faisant de l’éducation aux médias et à l’information (EMI) une discipline à part entière… le tout est toujours en état de préconisations, nourries de bonnes intentions. L’éducation aux médias de l’information, centrées sur l’école, seraient là une réponse aux urgences démocratiques ? C’est essentiel, mais bien insuffisant, après les constats déjà posés lors de la déclaration historique de l’Unesco sur l’éducation aux médias en 1982, et quand on s’adresse à des jeunes dans une réalité de chaos informationnel, et d’injonctions éducatives contradictoires.
Il n’y a pas de doute sur le fait que l’EMI contribue à ce que les élèves apprennent à devenir des citoyens responsables dans une société marquée par l’accélération des flux d’information, et les Ceméa y apportent leurs contributions. Mais, aborder l’éducation aux médias et à l’information aujourd’hui soulève bien d’autres problématiques que pose une société dite « numérique ». Si l’EMI comprend des apprentissages techniques et de littératie visuelle, elle doit aussi prendre en compte une dimension éthique, critique et culturelle, construite dans une vision démocratique de l’espace public, et permettre de comprendre la complexité des enjeux économique et géopolitique.
S’élever pour mieux voir, relier pour mieux comprendre, se situer pour mieux agir
Les conséquences d’une (dé)régulation des plateformes numériques et de l’information
Loin de la promesse initiale d’outils de participation citoyenne, les réseaux sociaux commerciaux sont devenus des acteurs incontournables dans la diffusion de l’information, augmentant la polarisation des opinions, et par la même, l’augmentation de contenus de manipulation et de désinformation. Sans oublier la déferlante des IA promettant aussi de démocratiser l’accès à la connaissance, mais qui, sans accompagnement structuré, semblent réduire notre effort d’apprendre à apprendre et de raisonner. Ces plateformes sont essentiellement des entreprises américaines qui révèlent aujourd’hui leur vrai visage en ralliant l’offensive de Donald Trump contre les tentatives de l’Union européenne qui vise à réguler son espace numérique (2). Le débat démocratique est ainsi menacé par les géants du numérique. Les réseaux sociaux et les outils d'IA, sont largement investis par les jeunes, ce qui n’est pas sans conséquence sur leur perception du débat public, essentiel à la démocratie.
Prendre en compte l’environnement informationnel des jeunes… et passer d’une pratique individuelle, à une expérience collective de l’exercice de la pensée
S’exprimer seul·e sur internet, partager un avis, commenter, c’est s’exposer à des violences, à des contenus haineux et discriminatoires, qui résonnent avec les fils d’actualité, les débats médiatiques, en particulier sur les chaines d’information / d’opinion en continue. C’est une source d’inquiétude pour les jeunes, vécue comme des pratiques à risques.
Les pratiques informationnelles des jeunes sont aussi très fortement liées à celles du cercle familial et du cercle amical (1). C’est plutôt un bon signe, exprimant là un besoin d’être dans une interaction avec d’autres, dans un espace de libre parole, pour comprendre l’information et la questionner sans anxiété.
Pour autant, lors des interventions par en Ceméa en classe, sont observés les effets de cette polarisation des opinions, par une radicalisation des positions de jeunes sur des sujets de société, en particulier quand ceux-ci sont devenus viraux sur les réseaux sociaux, et où les jeunes se sont déjà construit un point de vue dans une confusion entre croyance et connaissance.
Sur des sujets potentiellement sensibles, des enseignants laissent volontiers les Ceméa animer la séance, de peur d’un débordement, une posture qui n’est pas marginale (3).
Ne faudrait-il pas trouver un chemin entre l’intention et l’attention ? où l’EMI serait à mi-chemin entre les intentions d’apprentissages posés par des adultes, à une attention portée sur les réels besoins des jeunes de compréhension d’une société numérique et informationnelle qui les entoure et qu’ils subissent, où l’EMI serait indissociable d’une pratique éducative fondée sur l’exercice même de la démocratie, où l’EMI serait moins un programme de compétences et de connaissances qu’un espace suscitant l'esprit d'exploration et de coopération, un espace d’expérimentation de la pensée critique et scientifique, et de découverte d’une pluralité de chemins pour comprendre le monde et s’y projeter.
Laurence Corroy (4) resitue historiquement que « l’éducation aux médias et à l’information s’inscrit en héritière des pédagogies nouvelles, notamment par les méthodes développées par Célestin Freinet et Janus Korczac. Il eût donc été logique que la pratique des médias soit privilégiée dans les classes, ce qui n’a pas été systématisé, loin s’en faut ».
(1) Observatoire des pratiques numériques des jeunes (Ceméa / Paris 8. educationauxecrans.fr/)
(2) Digital Services Act - Protéger les internautes européens et leurs droits fondamentaux.
(3) Senat-L'école de la République attaquée
(4) Laurence Corroy : Université de Lorraine - L’Éducation aux médias au XXIe siècle, enjeux et nouveaux défis