Pour une éducation numérique plutôt qu’une interdiction illusoire
Les Ceméa, mouvement d’Éducation populaire, pensent que cette loi adoptée le 26 janvier 2026 pour interdire l’accès aux réseaux sociaux aux mineur·es de moins de 15 ans risque d’aggraver la situation en poussant les jeunes vers des usages clandestins, sans résoudre les problèmes de fond.
L’interdiction repose sur une illusion, celle qu’un âge limite suffirait à protéger, alors que les plateformes refusent toute régulation sérieuse
L’Union européenne a bien tenté d’instaurer une majorité numérique à 15 ans, mais faute de décret d’application, cette mesure reste lettre morte. Plutôt que de s’attaquer aux algorithmes prédateurs ou à la collecte massive de données, le législateur français choisit la voie de la prohibition, reportant la responsabilité sur les éducateurs, les éducatrices et les familles.
Les jeunes ne sont pas des victimes passives, elles et ils ont besoin d’être accompagnés pour développer un esprit critique, pas exclus des espaces numériques qui structurent, pour beaucoup, en grande partie, leur socialisation.
La proposition de loi adoptée le 26 janvier 2026 pour interdire l’accès aux réseaux sociaux aux mineur·es de moins de 15 ans part d’une intention louable : protéger les jeunes du cyberharcèlement, des contenus toxiques et des dérives algorithmiques. Pourtant, cette mesure ignore une réalité documentée par l’Observatoire « des pratiques numériques des Jeunes » des Ceméa : en 2025, 50 % des filles et 38 % des garçons contournent déjà l’interdiction actuelle des comptes avant 13 ans, souvent avec l’assentiment de leurs proches.
De plus, les débats sur la régulation des réseaux sociaux ne peuvent ignorer un autre acteur majeur, les plateformes de jeu vidéo en ligne, comme Roblox ou Minecraft (…). Ces espaces, souvent perçus comme de simples divertissements, fonctionnent en réalité comme des réseaux sociaux déguisés, avec des fonctionnalités de communication en temps réel, de partage de contenus et de création de communautés.
Selon le 10ème Rapport de l’observatoire des Ceméa (2025), 73 % des 10-17 ans jouent en ligne quotidiennement. De plus, 45 % des 10-12 ans interagissent avec des inconnu·es malgré l’interdiction théorique avant 13 ans. Ces plateformes, où 1 jeune sur 3 a déjà été exposé.e à des propos haineux ou du harcèlement, combinent les risques des réseaux sociaux classiques avec des mécaniques addictives (microtransactions, récompenses aléatoires).
Leur exclusion de la proposition de loi crée une brèche dangereuse, d’autant que les mineur·es s’y reporteront massivement si les réseaux traditionnels leur sont interdits.
Les plateformes de jeux en ligne ne sont pas exclues de principe de la loi adoptée ce 26 janvier, mais elles ne sont pas expressément visées par le libellé centré sur les « réseaux sociaux », ce qui les place dans une zone grise juridique.
Les Ceméa défendent une approche radicalement différente. Depuis des années, ce mouvement pédagogique forme les jeunes à décrypter les médias, à comprendre les mécanismes des réseaux sociaux et à résister aux manipulations. Les ateliers menés dans des collèges, lycées et MJC montrent que les adolescents et les adolescentes sont demandeuses de repères, pas de censure. Une interdiction pure et simple reviendrait à se voiler la face, elle ne supprimerait pas l’accès aux contenus (accessibles sans compte), mais priverait les jeunes des espaces où elles et ils pourraient apprendre à naviguer en conscience. Le vrai danger n’est pas l’outil, mais l’absence d’éducation à son usage.
La solution passe par trois leviers complémentaires
– Renforcer l’éducation aux médias et à la citoyennété numérique dans tous les temps de vie des jeunes, en formant les enseignant·es, les animateur·rices et les parents. Les Ceméa proposent des modules concrets : des ateliers de dévelpppement de l’esprit critique, de décryptage des IA et des algorithmes, la création de contenus alternatifs dans des projets de coopération, des espaces de discussions sur les enjeux de la vie privée sur les réseaux sociaux ;
– Exiger des plateformes qu’elles appliquent enfin les règles de vérification d’âge déjà fixées à 13 ans par les CGU (Conditions Générales d’Utilisation) et qu'elles soient conformes aux « Politiques de confidentialité », la suppression des mécanismes addictifs (likes, notifications, push) pour les mineur·es (voir l’ensemble des utilisateurs de ces plateformes) ;
– Développer des alternatives non commerciales issues des Communs numériques, comme des réseaux sociaux éducatifs conçus avec et pour les jeunes, où elles et ils pourraient expérimenter une utilisation créative et citoyenne du numérique.
Plutôt que d’interdire, les Ceméa appellent à doter les jeunes des clés pour questionner, comprendre et tendre vers des usages conscients et raisonnés des réseaux sociaux numériques.
Cela implique de financer massivement les programmes d’éducation aux médias, de faire pression sur l’UE pour qu’elle impose enfin des sanctions aux plateformes récalcitrantes, et de promouvoir des outils numériques respectueux des droits. Le smartphone, omniprésent chez les collégien·nes et les lycén.nes, doit devenir un objet de dialogue plutôt que de conflit.
Les Ceméa accompagnent déjà les familles pour en faire un outil d’émancipation, et non de surveillance. Pour les Ceméa, réduire l’usage abusif des écrans chez les enfants ne se résume pas à des interdits et au contrôle du temps d’exposition, mais passe par une exigence de qualité des contenus et des programmes médiatiques proposés aux jeunes, et par l’offre d’alternatives stimulantes.
Il est illusoire d’exiger qu’un enfant abandonne ses écrans sans lui proposer des activités enrichissantes, l’ennui qui pousse vers les écrans est souvent le signe d’un manque d’occasions de jouer, de créer ou d’interagir. Plutôt que de se contenter de règles, les adultes doivent initier des moments de jeu, de lecture ou de projets communs, transformant ainsi l’ennui en opportunité d’apprentissage et de lien. L’enjeu n’est pas de diaboliser les écrans, mais de créer un environnement où l’enfant a envie de s’en détacher, par l’attrait d’autres expériences
Cette loi est un leurre
Elle minimise la responsabilité des plateformes numériques dans l’accès à leurs services, tout en la déplaçant et en augmentant la pression vers les utilisateurs, c’est un aveu d’échec de dialogue et de concertation à l’échelle européenne. Cette loi donne l’illusion d’agir sans s’attaquer aux causes des dérives, un modèle économique basé sur l’exploitation de l’attention et l’impunité des géants du numérique.
Les Ceméa demandent le retrait de cette loi et son remplacement par un plan ambitieux pour une culture numérique critique et responsable, où les jeunes seraient considéré·es comme des citoyen·nes en devenir, et non comme des mineur.es à contrôler. L’enjeu n’est pas de les protéger en les excluant, mais de leur donner les moyens de se protéger elles et eux-mêmes. Et si cette loi devait être conserver en l’état, les Ceméa demandent, à minima, que les plateformes de jeux en ligne soient explicitement intégrées dans ce cadre réglementaire, avec vérification d’âge, modération humaine et encadrement des pratiques commerciales.