||avril 1999
Le sens du Départ
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L’éducation populaire a toujours développé les valeurs de rencontre, de solidarité, d’échange et de coopération. L’éducation nouvelle les perpétue en précisant que le milieu joue un rôle déterminant dans la construction des personnes, que celles-ci ont le désir de se transformer et qu’elles possèdent les capacités à le faire. L’agir, l’activité sont incontournables dans l’acquisition de la culture, enfin la laïcité et la double finalité de progrès individuels et collectifs sont au centre de cette forme d’éducation.
Dans cette constellation de valeurs de finalités et de moyens, la question du voyage et du partir est constante. Un mouvement comme les Ceméa fonde ses origines dans la richesse de cette problématique dans la mesure où il s’est construit d’abord sur un terrain privilégié du départ collectif : la colonie de vacances. Nous verrons dans les lignes qui suivent quels apports l’être humain peut tirer d’un voyage, d’un partir individuel et surtout collectif et quels enjeux dominent aujourd’hui cette question pour les structures éducatives de vacances, en particulier pour les jeunes vivant dans les cités des grandes zones urbaines.

Pourquoi partir ?

Cette question intéresse et interpelle chacun d’entre nous. Partir pose la question centrale de la rupture. Partir c’est d’abord rompre, c’est introduire une rupture dans une situation coutumière subie ou désirée. Dans cette rupture, le sujet est totalement mobilisé. C’est sur cette mobilisation que s’appuient certains éducateurs de la protection judiciaire de la jeunesse lorsqu’ils accompagnent des jeunes dans des aventures individuelles ou de groupes à long termes en alternative à des “ passages ” dans des structures éducatives renforcées.

Cette mobilisation est motrice de transformation des personnes et porte des possibilités d’évolution. C’est le cas par exemple, où un enfant et ses parents sont quelquefois prisonniers de relations répétitives, enfermés dans des rôles et des pratiques dont ils ne pensaient pas sortir. Le départ en vacances chez des tiers (famille, amis des parents ou centre de vacances) peut être l’occasion d’une prise de distance, d’une maturation, d’une élaboration de la situation permettant, en se décalant, de sortir de l’impasse. C’est le cas aussi des sorties familiales organisées dans les quartiers (les “ journées ” à la mer ou ailleurs) où à cette occasion, les enfants et les parents vivant conjointement une expérience de sortie de la cité peuvent saisir l’opportunité de changer leur mode de relation. Cette transformation des relations parents-enfants vécues à travers une rupture ne doit pas nous faire faire l’économie d’une solide réflexion sur les conditions mêmes de cette rupture et sur les démarches d’accompagnement qu’il est souhaitable de mettre en place avant, pendant, et après la séparation. (Cf. Les modes et les contenus de réunions avant le départ en centre de vacances, les accueils de parents pendant le séjour, les paroles au retour...)

Partir pour quoi ? Partir comment ?

Au-delà d’une nécessité sociale (mode de garde des enfants) ou d’une visée éducative (l’envoi d’un enfant chez un membre de sa famille ou en centre de vacances), il n’y a pas de départ volontaire qui ne soit lié à une volonté de transformation. Néanmoins cette transformation pourra être réelle ou illusoire. Cela dépendra d’un certain nombre de conditions internes ou externes de la personne. Prenons l’exemple du tourisme lointain des adultes. Les potentialités de transformation de la personne qui part seront liées à sa manière d’appréhender l’autre et aux conditions même du voyage. En effet si le voyageur n’a pas introduit dans sa manière de penser “ l’autre ” un minimum de relativisme culturel (1), s’il reste enfermé dans une vision ethnocentrique (2), alors, nous pouvons penser que la transformation a peu de chance de s’opérer. C’est souvent le cas des jeunes des quartiers qui pour des raisons défensives ne peuvent penser l’altérité ; aussi est-il nécessaire avec ces jeunes de bien réfléchir à la pertinence et aux conditions d’un voyage à l’étranger. La rencontre de l’autre demande aussi par delà (ou plutôt “ en deçà de ”) la question culturelle, un minimum de résolution psychologique permettant de se penser (3). Cette résolution s’appuie sur un travail d’accompagnement éducatif des parents, notamment chez le petit enfant, des éducateurs plus largement ensuite. Nous pouvons penser que si cette position d’ouverture individuelle et culturelle fait défaut, la situation de rencontre mal pensée et mal préparée peut conduire à un renforcement des stéréotypes, voire d’un champ fantasmatique extrémiste. N’oublions pas à la suite de Claude Levy Strauss (4) que le “ barbare est celui qui croit à la barbarie ” (5). Un tel mode de pensée s’enracine probablement chez celui qui croit fondamentalement que l’autre n’est pas construit de la même manière, n’appartient pas à la même humanité que lui même. Ce raisonnement risque d’être mobilisé de manière forte dans des situations de voyage à caractère exotique et dépaysant où la rencontre du “ sauvage ” - étymologiquement l’homme de la forêt fût-il “ bon ” fait résonner et s’épanouir une fantasmatique dominée par “ l’inquiétante étrangeté ”.
Si nous ajoutons à la question de la posture initiale du voyageur, celle des conditions du voyage, nous pouvons envisager deux types de tendances. Une qui renforcera des stéréotypes vis-à-vis de l’autre et, ipso facto de nous mêmes, en nous assignant une certaine supériorité. Il en est ainsi de certains voyages organisés où l’autre n’est accessible, que montré sous un angle strictement folklorisé à grand renfort de mise en scène “ emplumée ” où jouent des smicards locaux déguisés. Cette folklorisation aliénante entretenant le déni de toute problématique d’aculturation souvent marqué d’un passé colonial. À l’opposé, un véritable tourisme social de rencontre pourrait (re)naître des conceptions et valeurs de l’éducation populaire. Il permettrait un réel travail sur les représentations des “ voyageants ” en s’appuyant sur des formes de vie quotidienne au plus près des personnes visitées et une rencontre basée sur des échanges centrés sur les problématiques actuelles (culturelles, sociales, économiques, écologiques, de santé...) des milieux rencontrés. C’est à ces conditions que tout voyage, que celui-ci s’effectue au cœur des contrées lointaines où sur les contreforts du Puy de Dôme, qu’il s’adresse à des adultes où à des enfants, permettra d’atteindre des effets de transformation.

Un facteur optimisant du voyage : la dimension collective

Les processus de transformation liés au voyage que nous avons évoqués plus haut sont centrés sur les personnes. Mais l’inscription de cette transformation dans une dimension collective enrichit profondément celle-ci. En effet, les processus de groupe à l’œuvre dans la situation d’un voyage collectif s’ils sont suffisamment élaborés et travaillés grâce au rôle essentiel des accompagnateurs-éducateurs-passeurs peuvent être à la fois fondateurs et accélérateurs de prises de conscience tant sur le milieu rencontré - qu’en retour sur son milieu d’origine et ses façons d’être. Cette situation collective, doit comme toute situation groupale, veiller à une articulation individu - groupe satisfaisante, c’est-à-dire que les interactions soient suffisantes et sans excès de normalisation.

La dimension initiatique et de passage dans le partir et le voyage

Arnold Van Gennep (6) à qui nous devons la première théorisation des rites de passage et d’initiation a mis en évidence que ces rites se structurent autour de trois phases :
- La première est une phase de séparation, le futur initié est éloigné de son lieu habituel ;
- La deuxième est l’initiation proprement dite. Plus ou moins longue, elle permet la transmission de certains savoirs (voire de secrets) et le passage d’épreuves sous la responsabilité des initiateurs ;
- La troisième, dite phase d’agrégation, permet au nouvel initié de réintégrer le corps social en bénéficiant pleinement du nouveau statut que lui a conféré le processus initiatique.

André Sirota a montré la richesse des processus de transformation à l’œuvre dans l’accès à la renaissance sociale et à la responsabilité par le “ passage ” du BAFA (le modèle - encore fortement dominant du BAFA - s’organise autour de trois périodes qui possèdent chacune les caractéristiques formelles définies ci-dessus).
Tout voyage, toute expérience peut offrir à condition d’être un enjeu suffisamment fort, une dimension initiatique de transformation. Celle-ci sera d’autant plus signifiante et marquante que les “ initiés ” et les initiateurs investiront conjointement l’aventure d’une dimension initiatique.

Nomades et sédentaires : la question du lien accueillis/accueillant

Le nomade est celui qui passe, le sédentaire celui qui reste. D’un point de vue anthropologique, si leur mode de vie est, en référence au territoire, diamétralement opposé, les liens qui les unissent (7) se sont toujours organisés dans une nécessaire complémentarité : le nomade existe parce que le sédentaire existe et inversement. En effet, le rapport entre ces deux types de mode de vie s’articule autour des échanges nécessaires (économiques, culturels, linguistiques, technologiques...). Les exemples sont nombreux : caravanes de sels des touaregs, pasteurs peuls du Sahel, “ bohémiens ” des campagnes à l’origine étameurs, réparateurs de chaudrons, aiguiseurs de couteaux, fabricants de paniers et bien entendu “ diseurs de bonne aventure ” qui résistent encore aujourd’hui à la sédentarisation. Mais ils sont confrontés à la mutation des modes de production et de consommation des sédentaires qui les faisaient vivre jusqu’alors. Aujourd’hui on assiste à des formes qui s’apparentent à ce nomadisme mais qui n’en ont que l’apparence. Les jeunes en errance ne sont nullement en relations d’échange construites avec les sédentaires (8). Quant aux jeunes des cités des grandes zones urbanisées, s’ils se retrouvent de plus en plus en réseaux de mobilité, il s’agit de réseaux inter individuels constitués d’une chaîne d’utilité et ils ne se revendiquent nullement des logiques culturelles nomades.

En revanche, dans des situations de vacances collectives, la dimension de rencontre nomade - sédentaire est plus parlante. Les liens se nouent entre les groupes de passage issus des cités et les “ indigènes ” sédentaires qui peuplent les zones de vacances. La complémentarité et la qualité de ces liens sont fondamentaux pour inscrire la rencontre. Pour ce faire, il est bon de s’appuyer sur des passeurs. Dans les centres de vacances par exemple les personnels techniques - cuisiniers, aides de cuisine, femmes de ménage jouent souvent ce rôle. Ils connaissent bien le territoire et permettent d’en comprendre les contours, les spécificités, les accès. En retour, ils peuvent expliciter le projet éducatif et pédagogique, parler du public en nuance. Dans le cas où la rencontre ne peut se construire en amont, se nouer dans une relation, nous constatons la difficulté d’être accueillis pour certains groupes d’adolescents, à la seule évocation de leur lieu d’habitat d’origine - il y a des zones où ces groupes sont explicitement interdits de séjour. Souvent cette stigmatisation repose sur des faits réels et amplifiés, mais elle met en évidence une rupture du lien accueillant- accueilli et, à travers ce prisme, le vide de sens des termes de l’échange au-delà du seul rapport marchand. Dans ce contexte, seuls s’affrontent les mythes (celui des quartiers “ durs ” et de leur hiérarchie avec celui du vacancier méritant en quête de tranquillité).

Partir pour (mieux) revenir

Penser le départ c’est aussi penser le retour. Dans l’imaginaire, l’aventure du voyage laisse entrevoir une place à l’aventure du retour. Lorsque, transformé par l’épreuve de la rencontre, enrichi dans sa vision du monde, le voyageur posera de nouveau son bagage, autre. Mais il est aussi des voyages sans fin, sans but, sans retour. Celui du toxicomane qui tente d’annuler les souffrances qui l’assaillent, le submergent et qui n’a plus qu’une angoisse, celle d’affronter le retour, le moment où il atterrira, où la réalité destructrice de nouveau l’envahira.

D’autres voyages, les plus importants dit-on, se font en restant sur place, car ils sont intérieurs. Dans ce cas, souvent le voyage vient de la lecture - l’auteur nous irrigue au fil des pages et la rencontre est souvent forte. Certains voyagent en rencontrant l’art, en le pratiquant et en fréquentant des musées. D’autres encore prennent les chemins plus introspectifs comme la cure analytique vers l’autre qui est en eux. D’autres enfin, peuvent prendre le chemin de la maladie grave, comme en témoignent massivement depuis plus d’une décennie les malades du sida et de ce voyage contraint, en tirer sens.

Aujourd’hui, il est des situations sociales dans lesquelles la cassure est si radicale, où les acteurs sont si détruits qu’ils ne peuvent plus bénéficier des voyages que les conquêtes sociales du siècle avaient permises. Le loisir n’a aucun sens lorsqu’il ne s’articule plus au sentiment de l’utilité sociale que les relations au travail produisaient naguère. Le travail n’existant plus dans les cités, rien n’a encore réellement remplacé de manière massive et structurante les processus producteurs du sentiment de dignité et l’enjeu de l’altérité, pour les jeunes notamment, ne peut plus être tenu. Lorsque le “ voyage ” de la trajectoire scolaire est en panne et que dans le champ du loisir les renoncements à l’accompagnement à la sortie s’opérent (dans les VVV (9) un faible pourcentage de financement sert à des départs collectifs, en regard des activités “en pied de cité ”, il est nécessaire qu’un pôle éducatif fort se reconstitue en alternative à la logique exclusivement sécuritaire. Ce pôle seul permettra d’accompagner des nouveaux modes d’accès à la responsabilité par la construction d’une réelle dialectique droit /obligation (10). Enfin pour que les accueillants puissent participer pleinement à cet accueil nous devons retravailler sur le sens d’une mot oublié : l’hospitalité.

Guy Millerioux avec la collaboration de Joëlle Bordet, auteur de Les Jeunes de la cité, ed. PUF.

Notes
1 - NB : l’excès de relativisme culturel n’est guère meilleur car il peut aboutir, en justifiant les différences radicales de l’autre à sa mise à l’écart voire à son exclusion (cf. les apartheid).
2 - ethnocentrisme : vision de l’autre exclusivement à travers les filtres de sa propre culture.
3 - Je me souviens de quelques-uns de mes collègues apprentis ethnologues en si grande difficulté narcissique qu’ils pouvaient passer trois mois au cœur de l’Inde ou de l’Afrique en ne voyant rien de la réalité qu’ils étaient censés comprendre.
4 - Claude Levy Strauss, Race et histoire.
5 - Comme le “ raciste ” est celui qui croit à la pertinence de la notion de race humaine.
6 - Arnold Van Gennep : créateur de l’ethnographie française a publié le manuel de folklore français.
7 - On dira bientôt qu’ils unissaient, tant le nomadisme est condamné par les états qui craignent ces groupes incontrôlés, et par les sédentaires qui les perçoivent comme globalement dangereux.
8- voir à ce sujet François Chobeaux, Les Nomades du vide, ed. Actes Sud.
9 - Dispositif Ville Vie Vacances qui a remplacé les Opérations de prévention été.
10 - Lionel Jospin a présenté aux assises nationales de la vie associative, un cadre nouveau d’“ association junior” qui pourra être parrainé par une “association senior”.



Tous les articles de :
  • Guy Millerioux

  • 31/03/1999
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