La pyramide qui accouche d’une souris


L’éducation artistique et culturelle devait être un chantier
prioritaire du quinquennat de François Hollande, « une petite
pyramide dans l’esprit de chaque enfant ». Pour l’heure,
le chantier peine à démarrer et la « refondation de l’école »
bute sur la seule réforme des rythmes scolaires.


Article paru dans le Bimensuel MOUVEMENT mai/juin 2013

« Etre utile aux hommes, c’est permettre aux
jeunes de s’ouvrir à la culture
 » Slogan sorti
des bureaux de la rue de Valois ou de ceux
de la rue de Grenelle ? Que nenni. Ni le
ministère de la Culture, ni celui de l’ Éducation
nationale n’ont laissé filtrer une telle
maxime. La phrase s’affiche sur fond de
rideau de scène (velours à dorures), dans
une pleine page de publicité conçue par
l’agence Saatchi &. Saatchi pour le compte
de la Fondation d’entreprise GDF Suez ’.

Laquelle précise avoir permis « à 1 000 jeunes
issus de zones d’ éducation prioritaire de découvrir
toutes les facettes de l’opéra, de la danse et de la
musique classique au sein de l’Opéra national de
Paris
 » La Fondation GDF Suez apporte en
outre son soutien au Centre Pompidou en
partenariat avec le ministère de la Culture,
pour l’accès des publics scolaires au « musée
mobile » qui se déplace de ville en ville,
jusqu’au 15 janvier 2014.

Elle aussi sur les routes, la ministre de la
Culture, Aurelie Filippetti, a entrepris en
début d’année un « tour de France de l’éducation
artistique ». Un périple commence
le 17 janvier 2013 à la médiathèque des
Champs Libres, à Rennes dans le plaisant
environnement des Mécaniques poétiques de
Yann Nguema, musicien au sein du groupe
Ez3kiel, et qui doit s’achever à Paris, début
juin. Le 5 avril, avant d’inaugurer la Cité
des Arts a Besançon, c’est au Collège Maryse
Bastie, a Dôle (Jura) que la ministre a fait
halte pour assister à la présentation d’ une
pièce de Manon Aubert dans une classe de
troisième. Un spectacle monté à l’initiative
de l’association Scènes du Jura, dans le cadre
d’un projet intitulé « Le Théâtre c’ est (dans
ta) classe » des auteurs se sont vu confier
l’écriture d’ un monologue, ensuite joué
dans des classes de collège, sans décor, ni
éclairage, ni aucun autre artifice. « Du théâtre
dans toute la pureté, la simplicité et la force de
ses moyens » écrit le ministère de la Culture.

Et pour pas cher, serait-on tenté d’ajouter...
Pour sympathique qu’il soit, ce petit « tour
de France » d’ Aurelie Filippetti ne saurait
évidemment à lui seul répondre à l’ ambition
« prioritaire » affichée en début de
quinquennal. « Le Gouvernement ne promet
pas de construire une nouvelle pyramide du
Louvre mais une petite pyramide dans l’ esprit de
chaque enfant
 », avait déclaré la ministre lors
de ses vœux a la presse, le 24 janvier 2013.

Problème : si les potentiels « bâtisseurs »
desdites pyramides (enseignants, artistes,
militants associatifs, etc ) ne manquent pas,
les pierres, la chaux et les outils font défaut.
Les plans de construction semblent eux-mêmes
avoir été égarés dans le labyrinthe
politico-administratif.

Poser des questions sans réponse
En novembre 2012, le ministère de la
Culture avait pourtant lancé, de son propre
chef, une « consultation nationale pour
l’éducation artistique et culturelle », confiée
a un comité de pilotage préside par Marie
Desplechin. Mais peu après la clôture des travaux, celle-ci confiait sans ambages : « Franchement, je ne vois pas à quoi tout ça a
servi [...] . Je me reproche d’avoir perdu de vue ce
pourquoi j’ ai voulu participer a la commission,
qui est L’amitié que j’ai pour les enfants la foi que
j’ ai dans leur capacité d émerveillement et leur désir de comprendre ainsi que la certitude que nous
ne ferons rien de bon si on ne le fait pas pour eux
et avec eux
 » [1] A lire les trente quatre pages
du rapport remis par ce comité de pilotage [2],
on comprend les atermoiements de Marie
Desplechin ’ Une fois affirme que « l’enjeu
principal est de développer la créativité et la sensibilité des jeunes de permettre la construction de l’ esprit critique, l’ acquisition de l’autonomie, de la confiance en soi, de la capacité d’ entreprendre et
de coopérer, de développer la curiosité, l’imagination
 » (un « diagnostic partagé » qui ne mange pas de pain), les « pistes pour
L’avenir
 » qui devraient audacieusement enclencher « le lancement d’ une nouvelle dynamique » sont bien maigrelettes. D’ ailleurs « ce
rapport [ ] pose plus de questions qu’il n’ apporte de réponses
 ».
Et les « réponses » parlons en ! Dans la plus
pure langue de bois technocratique, il s’agit
notamment de « renforcer la gouvernance
territoriale
 » d’« actualiser la doctrine » (plus
concrètement que faire du numérique ?),
de « créer des espaces d échange », ou encore de
« construire dés 2013 des outils de pilotage opérationnel au plus prés des territoires » Ah, « les territoires » désormais promus planche de salut des politiques publiques défaillantes.
Ce qui dans les termes du rapport donne
un charabia qui mérite d’être cité in extenso,
ou presque « Des nuances sont apparues au
sein du comité sur la capacité des perspectives
tracées par le présent rapport à répondre aux
attentes concrètes et immédiates des enseignants,
des artistes, des jeunes des familles. C’est l’éternel
dilemme des politiques publiques comment
construire pour la durée une politique ambitieuse
nécessairement complexe, impliquant fortement
I’ État et au sein de l’ État plusieurs ministères, dans
un partenariat actif avec les collectivités territoriales justifiant une dépense publique nouvelle,

Une ambition
sans moyens est-elle
encore une
ambition ?

et dans le même temps, apporter des progrès
concrets et visibles pour les populations concernées ? Le rapport fournit un début de réponse, forcement insatisfaisant à cette question légitime.
II propose par exemple d’offrir aux jeunes des
espaces de dialogue, de liberté de propositions,
d’élaboration de projets [ ] il y a là une attente
profonde, qui concerne également les artistes et
les enseignants qu’on ne doit pas mésestimer [ ]
On doit sûrement rechercher le moyen de créer des
marges de liberté dans une action administrative
historiquement conçue par le haut même si un cadrage national demeure bien entendu nécessaire
 »
Étant entendu que « les jeunes » n’ont pas
forcement besoin de « pilotage opérationnel »
pour créer « des espaces de dialogue de liberté
de propositions et d élaboration de projets
 » tout
le reste aurait pu être dit bien plus simplement : une ambition sans moyens est-elle encore une ambition ?

Et le sens de l’école ?

Depuis une dizaine d’années, les moyens
budgétaires de l’État (notamment les crédits
du ministère de l’Éducation nationale)
ont décru. Même si en 2013, les moyens
directement affectés par le ministère de la
Culture a l’éducation artistique et culturelle ont augmente de 8% pour se situer a 33,2 millions d’euros [3], dans le même temps,
les crédits de la démocratisation culturelle
ont baisse de 10% et ceux des enseignements artistiques ont chuté de 25% [4]. Mais bien au delà de ces chicaneries budgétaires, certes importantes, l’essentiel est sans doute ailleurs.Pour l’heure, le chantier
de la « refondation de l’école », annonce
avec tambours et trompettes, s’est focalisé
sur la question des rythmes scolaires qui a
provoqué d intenses débats. Dans l’esprit du
ministre de l’Éducation nationale, Vincent
Paillon l’allégement de la journée d’ école
doit permettre aux enfants de «  mieux apprendre », d’« avoir des heures mieux reparties » pour être « plus attentif, plus vigilant » [5]
Les chronobiologistes qui soutiennent cette
reforme ont peut être raison d’un point
de vue « scientifique », maïs la question
des rythmes n’est pas la seule réponse à la
situation de crise que traverse aujourd’hui
le système scolaire. Car cette crise touche
au sens même de L’école : a quoi sert-elle
aujourd’hui, a quoi doit elle former, quelles
connaissances et quelles valeurs doit-elle transmettre, a quels défis doit elle répondre, etc l’historien Marcel Gauche !, s’il approuve
la reforme en cours estime cependant
« qu’ une vraie refondation demanderait
d’aller plus loin dans l’ identification des difficultés
que rencontre l’ école aujourd’hui. Par exemple
sur le terrain de ce que veut dire apprendre [ ]
Nous avons écarte le vrai sujet qui est le chemin
qu il fait faire parcourir à chaque élève pour le
faire entrer dans les savoirs. Depuis des décennies
nous escamotons le travail sur ce moment crucial
ou un élève passe de celui qui ne sait pas à celui
qui sait
 » [6]. Dans cette optique, il resterait
à repenser une « éducation artistique et culturelle », non pas comme acquisition d’un « savoir » supplémentaire, mais de
façon plus essentielle et radicale, comme levier de ce qui peut contribuer a faire de l’école un projet culturel, au sens large
Jean-Gabriel Carasso, qui fut pendant une douzaine d’années le directeur de l’Association nationale de Recherche et d’Action
théâtrale (Anrat), l’exprime clairement « Si on se met d’accord sur l’idée que la culture, c’est le rapport que l’ on entretient au monde, alors
toute éducation véritable intègre une dimension
culturelle. Mais cela n implique pas forcement l’acquisition d’une masse de savoirs, qui serait, comme certains l’ affirment, l’histoire de l’art.
Encore une fois, c’est le mouvement, l’attitude,
qui sont importants bien plus que la somme des
connaissances acquises
 » [7]

La réforme des rythmes scolaires ne résoudra pas la crise de l’école.

Du côte de l’éducation populaire, les Centres
d’entraînement aux Méthodes d’Éducation
active (Ceméa)
estiment que la défense
d’une école de la République suppose
aujourd’hui « la volonté de la mise (et remise)
en lien constante entre l’environnement social et
familial de l’élève et les savoirs scolaires, entre
I’ immédiateté, la proximité, la singularité d une
part et le recul, la généralisation, l’abstraction
d’autre part [ ] Cela suppose que l’école multiplie
pour les élèves les possibilités d’entrer dans
différents domaines culturels afin qu’ils trouvent
là les occasions de confronter leurs émotions et de
construire leur réflexion. Cela suppose enfin qu’on
privilégie - dans toutes les disciplines et entre elles,
la construction d’une relation au savoir qui amène
au doute, à l’esprit critique, à l’affrontement à
un monde mouvant et complexe ainsi, le savoir
se découvre et se construit, dans une démarche
exigeante de confrontations
 » [8]

La reforme des rythmes scolaires aurait pu
ouvrir cette voie d’une nécessaire « refondation de l’école » Or, en matière d’organisation
du temps scolaire, les décrets publies
en janvier 2013 se contentent de parler
« d’activités pédagogiques complémentaires »,
essentiellement dirigées vers les « élèves
rencontrant des difficultés dans leurs apprentis
sages
 ». La place des activités artistiques et
culturelles y est éminemment facultative,
« périscolaire », relevant au mieux d’« une
activité prévue par le projet d’école, en lien avec le
projet éducatif territorial
 », c’est-à-dire soumise
au bon vouloir financier des collectivités
territoriales, dont les budgets s’effritent [9].

Individus libres.

Qu’il serait passionnant, pourtant, d’entre
prendre un large recensement d’initiatives
déjà existantes sur le territoire [10], auquel
œuvre déjà le Canopeea [11], et de pleinement
« évaluer » la portée de certaines expériences-
pilotes. C’est-à-dire voir en quoi
les pratiques artistiques et culturelles a
l’école, ou en lien avec elle, participent ou
non a la construction du sujet en situation
d’apprentissage. Car, comme l’écrit Denis
Kambouchner, professeur d’histoire de la
philosophie moderne à l’Université Paris I.

« Sauf conditions privilégiées, le sujet de l’éducation contemporaine ne sait plus ce qu’est une
règle sociale ou même une régie pratique. La
langue, la littérature, l’ histoire, le savoir scientifique considère de manière autre que parcellaire,
tout cela lui est devenu étranger. Son lot, et par
conséquent son gout, ne se trouvent que dons ce
dont une industrie toujours plus performante
a prévu de le nourrir l’information par paquets,
la pensée rapide, les affects caractérises, les jeux
a base d’oppositions binaire et le récit infini de
soi
 » [12]. Si, comme on le croît, « l’éducation
artistique et culturelle », simultanément
en tant que savoir et pratique, peut répondre
partiellement à de tels défis, c’est dire
combien sa place ne saurait être celle d’un
« supplément d’âme » réserve au temps périscolaire
(pour le ministère de l’Éducation
nationale), ni davantage celle d’un moyen
« d’accès des jeunes a l’art et a la culture »
(pour le ministère de la Culture), mais une
question centrale, qui devrait être au cœur
même d’un « projet éducatif ». Comme
l’écrivait Raoul Vaneigem, « des l’instant ou
[l’école] deviendra un lieu d’individus libres, initiés
par des individus libres à l’an de créer les conditions
d’une liberté toujours plus grande, ne vous
souciez pas du sort de la culture. Elle échappera
a l’idéologie, au marche, au spectacle, elle sera
partout dans la rue, dans la vie. Elle sera faite par
tous et pour tous
 » [13]

Jean-Marc Adolphe


Notes :

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[23

[34

[45

[56

[67

[78

[89

[910

[1011

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[1213

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03/05/2013
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