14/10/2008
Témoignage de Maryvonne Bouennec, directrice d’école maternelle et militante des Cemea de bretagne


"La rumeur est une chose extraordinaire avec son mode de propagation : on saute sur un détail, on l’enfle, ce détail rebondit et tout un chacun s’autorise à y rajouter un peu de commentaires et dans ce cas particulier de s’offusquer grandement."

La rumeur est venue jusqu’à moi par un bel après midi de septembre. Elle est arrivée par la bouche d’une collègue, sur la cour, au beau milieu de la récréation. L’étincelle que je voyais dans ses yeux me laissait à penser qu’elle s’attendait à ce que je saute au plafond. Il était question d’une vidéo qui circulait sur internet, le ministre,au sénat, aurait parlé de couches, cela concernait aussi les enseignants de maternelle, quelque chose de pas très flatteur pour nous, pour moi plus particulièrement qui suis l’enseignante de la petite section à l’école. La rumeur est une chose extraordinaire avec son mode de propagation : on saute sur un détail, on l’enfle, ce détail rebondit et tout un chacun s’autorise à y rajouter un peu de commentaires et dans ce cas particulier de s’offusquer grandement. Un autre ministre, en aurait rajouté une couche, et demandait la présentation d’excuses ! Il m’a fallu plusieurs jours pour entendre sur une chaîne de radio, l’extrait réel des propos du ministre. Ce que j’ai entendu ne correspondait pas à la rumeur. Remis dans son contexte, ces propos maladroits avaient tout de même l’avantage de faire émerger une vraie question : quel doit être le niveau de compétence attribué aux personnels qui s’occupent des élèves qui rentrent à l’école pour la première fois ?

Revenons au décalage entre la rumeur entendue et les propos tenus. Le mot couche était mis en avant. J’ai entendu des gens s’offusquer et dire sur les ondes, qu’une des conditions pour rentrer à l’école maternelle était d’être propre, donc, ils étaient sans couche. C’est vrai, mais le ministre n’a pas parler de cela, il a parlé de surveiller des siestes et de retirer des couches. Ce qu’il a dit est vrai, il peut y avoir des couches à l’école pour la sieste. Ce qui est inexacte, c’est que les enfants sont assez grands pour les retirer seuls. Par contre, le raccourci du ministre laisse à penser que les enseignantes de petites sections ne seraient présentes que l’après midi. Pour moi, le mot sieste n’implique pas la matinée, pourtant je suis présente dans ma classe, tôt le matin, au moins une heure avant l’arrivée des élèves pour mettre en place les activités de la journée.

Serait-ce le mot sieste qui serait infamant. Dormir est une activité importante du cerveau. Les études récentes ont montré que le sommeil est composé de cycles, eux-mêmes partagés en phases. Le bon déroulement de ces phases et de ces cycles participent à l’équilibre de l’individu. Et pour les enfants particulièrement, il faut noter l’importance de l’hormone de croissance qui est sécrétée pendant une de ces phases. L’étude sur le sommeil, au delà de son importance propre, a démontré que celui ci évolue tout au long de la vie de l’individu. Les besoins ne sont pas les mêmes pour un nourrisson, un jeune enfant ou un adulte. Il a aussi montré l’inégalité de ce besoin, d’un individu à un autre. En bref il y a de petits dormeurs et de gros dormeurs de la même manière qu’il y a petits mangeurs et gros mangeurs. Alors, pour les jeunes enfants (je ne précise pas l’âge, j’y reviendrai plus tard) est-il anormal de répondre à leur besoin physiologique. Non ! Est-ce si dégradant que cela de surveiller une sieste ? À mon sens, non ! C’est même tout un art que d’endormir un petit groupe d’enfants. Il en faut des compétences, pour créer un climat affectif sécurisé qui fasse que l’enfant s’endorme au bon moment et se réveille en douceur.

La sieste, monsieur le ministre, ne dure pas toute l’après-midi. Et lorsque l’enfant se réveille j’ai la possibilité de travailler de façon efficace. Le cerveau de l’enfant est disponible pour des apprentissages et j’en profite. Dans ma classe, pour répondre à leur besoin physiologique, j’organise un lever échelonné. Les acquisitions se font donc de façon individuelle ou par petits groupes.

Mais revenons aux propos tenus devant les sénateurs. Est-il nécessaire que les enseignants aient BAC plus cinq pour s’occuper d’enfants de deux ans ? Cette question pose une double problématique : l’âge d’entrée dans le système scolaire de l’élève et quel doit être le niveau d’étude du personnel chargé de ces enseignements.

Parlons d’abord de l’âge. Le terme de deux ans est vraiment trop synthétique. Cela correspond aux enfants entre 24 et 36 mois. De mémoire, je crois me souvenir que le monde médical compte encore en mois car eux savent parfaitement le grand pas franchi pendant ces douze mois. Si on ramène cette tranche d’âge à l’école, on rajoute une difficulté supplémentaire, à savoir une promotion d’élèves se fait par année civile et le changement de classe se fait par année scolaire. Au 4 septembre, la « classe des deux ans »peut se trouver dans la situation d’accueillir des élèves nés au mois de janvier (deux ans huit mois) et des enfants nés fin août (les deux ans de fraîche date). Un peu avant Noël, ceux qui étaient nés au mois de janvier ont déjà presque trois ans, ceux qui ont fêté leur anniversaire pendant l’été ont maintenant deux ans et demi et cette même classe continue d’accueillir les deux ans de fraîche date (ceux nés au mois de novembre et décembre). Pourtant l’année scolaire ne fait que commencer il n’y a qu’un trimestre de fait. D’ici le mois de juin toute cette promotion aura pris six mois.

Vous allez dire que je fais grand cas de ce compte d’apothicaire. Non, c’est juste que j’ai envie de vous parler de la réalité d’une classe de deux ans. Je suis enseignante en Bretagne. Pour des raisons historiques liées à la concurrence scolaire, la scolarisation précoce existe depuis des années. Quand je regarde l’ensemble de ma carrière, j’ai eu cette première classe de scolarisation pendant plus de vingt ans, avec des structures différentes allant de la classe unique à la classe spécifique des tout petits en passant par la petite section dite hétérogène (les deux, quatre ans).

J’ai envie de vous raconter la réalité de la scolarisation des deux ans. C’est une classe particulière qui déroute nombre de collègues. Il faut une formation spécifique. Cette particularité tient dans l’arrivée échelonnée des élèves. Pour répondre à leur évolution physiologique et affective, les familles nous confient progressivement leur enfant, ce futur élève. Dans un premier temps, ils ne viennent que la matinée, voire quelques matinées par semaine et augmentent progressivement cette présence en fonction de la maturité de l’enfant ou le plus souvent lorsque approche la reprise du travail des adultes (fin de congés parentaux, recherche d’emploi). On essaye un jour à la cantine puis deux, puis la semaine. Les situations sont variées. Il y a des familles où c’est un mode de garde important. : très tôt l’enfant reste toute la journée. Pour d’autres familles, de toute leur première année de scolarité, l’enfant ne viendra que le matin ; il a encore besoin d’une longue période de sieste et c’est dans son lit qu’il dort le mieux.

À la rentrée, les effectifs ne sont pas complets. Certains parents nous informent qu’ils préfèrent le laisser à la crèche jusqu’à ses trois ans, il arrivera donc au mois de ... (ceux-là, ils feront directement la journée continue). D’autres parents qui ne travaillent pas encore, viennent me prévenir qu’ils le gardent encore un peu à la maison et pensent le mettre à l’école à la rentrée de janvier ou ... . Cette modification des effectifs est à la fois marquée entre la matinée et l’après midi mais aussi entre septembre et mai de l’année suivante. Mon travail d’enseignante en tient compte.

A la rentrée, la structure générale de la classe est mise en place avec un effectif restreint. Les arrivées échelonnées se feront en s’appuyant sur ce cadre de vie. Les arrivées en cour d’années se font souvent plus sereinement qu’en septembre car j’ai une attention particulière et individuelle pour ces nouveaux. Au fait, qu’est-ce que je fais ? Avant de répondre à cette question, il est essentiel de se poser une autre question : que se passe t-il dans le développement d’un enfant de 24 à 36 mois ? En résumant vite : c’est l’âge où le langage explose et où la grande motricité ne demande qu’à être expérimentée. Alors je mets en place des situations pour répondre à ces besoins.

A t-on besoin de l’école pour cela. Revenons au langage, c’est l’âge où les capacités sont décuplées, encore faut t-il alimenter ces capacités, si on ne parle pas à l’enfant un langage riche et correct, il n’aura rien sur quoi construire cet apprentissage. Il est possible que la famille le fasse. Il est aussi probable qu’elle ne le fasse pas ou avec une richesse moindre. Il est important que l’école puisse proposer cet apprentissage. Puis, à chaque famille de faire le choix. Pour la grande motricité, il est fort probable qu’ un appartement ou un jardin ne soient pas suffisants pour répondre à ces besoins. Certaines crèches ou halte d’accueil disposent de structures matérielles mais le personnel a-t-il une vue d’ensemble sur le développement psychomoteur du jeune enfant. Les éducatrices de crèche probablement, mais les animatrices de halte garderie peut-être moins. Le proposer dans le cadre scolaire présente l’avantage de le mettre à disposition dans une structure sociale établie. Le groupe classe existe. Non seulement l’enfant pourra explorer les possibilités motrices (grimper, ramper, escalader, se faufiler...) en tenant compte de son corps, des structures de gym (le mobilier) mais aussi en tenant compte de la présence des autres du groupe. C’est un premier acte social. Savoir patienter pour permettre à un moins habile de finir son geste en toute tranquillité ou si la patience n’y est pas, aller explorer autre chose pour laisser l’autre agir à son rythme. Je permets dans le cadre de ma classe, cette situation. Situation d’autant plus facile à vivre par les enfants qu’ils se sentent en sécurité physique et affective. Je les observe dans leur évolution et je leur montre la confiance que j’ai en eux. La prise de risque peut se faire à petits pas, ils ne sont pas emprisonnés dans l’affectif de leurs parents. Ceux-ci peuvent être parfois sur-protecteurs concernant l’initiative physique de leur progéniture.

Je viens de parler de crèches et de halte d’accueil. Pour cette tranche d’âge jusqu’à ces dernier temps les familles, du moins en Bretagne, avaient plusieurs possibilités, les conditions ne sont pas tout à fait équivalentes : l’effectif du groupe, le coût, la périodicité de la présence dans la structure. Moi, je suis enseignante et même si j’ai des élèves qui ont le même âge que les grands de la crèche, je considère mon travail comme du travail scolaire. Bien sûr je n’ai pas la même pratique que la collègue de grande section. Oui, j’ai des compétences dans certains domaines identiques à celles que possèdent les éducatrices de crèche, mais j’ai la perspective de la scolarité. Je sais ce vers quoi on tend. Et les activités que je prépare anticipent ce travail futur. Le mode de scolarité des deux ans qui restent la plupart du temps dormir à la maison permet de poser tranquillement, le matin, les premières bases sociales avec une rentrée dans le monde de la langue orale et écrite (et oui, il y a aussi des livres !) et de pouvoir en fonction du contexte de l’école (effectif et répartition scolaire) laisser la possibilité à l’enseignante de conforter des apprentissages avec des élèves plus âgés dans le cadre de décloisonnement l’après midi.

Maintenant réfléchissons au niveau de compétence que devrait avoir ce personnel enseignant ?

Je suis rentrée à l’école normale, du temps où elle existait encore. Cela se passait juste après le Bac et nous avions deux années de formation professionnelle. Dans le courant de la première année, on nous proposait des stages dans des classes d’application. C’est pendant un de ces stages que j’ai découvert les petites sections. Je les ai vues vivre, j’ai entendu parlé de leurs besoins, j’ai observé ce que l’enseignante mettait en place, j’ai écouté ce qu’elle disait concernant ses choix pour répondre aux besoins si spécifiques de ces tout-petits. J’ai encore en mémoire ce qu’elle disait : il faudrait attribuer à cette classe la maîtresse la plus compétente de l’école.

Aujourd’hui que je suis plus près de la retraite que de l’école normale, je continue de penser que c’est vrai. Cette compétence doit être ciblée non seulement vers l’enfant, mais aussi et surtout vers la famille. Ce début de scolarité est si important pour toute la suite. L’élève fera des apprentissages dans un milieu riche et serein. L’enseignante de petite section a à rassurer les familles, à leur expliquer cette exigence progressive que nous demandons à l’élève, exigence pratiquée dans le cadre d’activités conçues pour leur développement progressif. Ce développement, entre deux et quatre ans, se fait par palier. Une enseignante bien formée est à même de proposer des situations riches à expérimenter au moment le plus approprié pour chacun.

Oui, me direz-vous, mais pourquoi commencer à deux ans et non pas un an plus tard. Je suis persuadée du bien fondé d’une approche précoce, riche et structurée de la langue orale, pour réduire les difficultés d’apprentissages ultérieures, donc à terme pour réduire les inégalités sociales. Cependant, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Nous n’arriverons dans cette tâche que si on y met les bonnes conditions : l’effectif de la classe ne doit pas être important, la formation de ces maîtres doit être rigoureuse et spécifique, les locaux doivent être adaptés. Si l’État ne se donne pas ces conditions-là, je ne ferai pas partie de la horde de gens qui hurlent à grands cris qu’il faut scolariser les deux ans à tout crin ! Ce serait la pire des choses à faire, à deux ans il faut de la sécurité affective pour apprendre. Si cette sécurité n’y est pas, on travaillerait vraiment à contre emploi.

Alors est-il indispensable d’avoir bac plus cinq pour enseigner à l’école primaire. Que signifie bac plus cinq ? Qu’y fait-on pendant ces cinq ans ? Si ce ne sont que des niveaux universitaires, j’ai bien peur que l’on passe à côté des choses essentielles, que ce soit pour les élèves de deux ans en petite section ou pour ceux de dix ans en cycle trois. Si la formation des maîtres ne s’intéresse pas de près aux démarches pédagogiques, la construction des apprentissages des élèves ne se fera pas correctement.

La vidéo qui circulait sur internet, si j’ai bien compris, concernait un discours présenté au Sénat où en trame de fond se jouait le financement de l’école. A-t-on besoin d’embaucher des fonctionnaires pour la formation des plus jeunes. Sous-entendu cette formation peut très bien être faite par d’autres, voire pas faite du tout : elle commencerait un peu plus tard.

Pour un gouvernement qui prétend réduire les échecs scolaires, je trouve tout de même édifiant ce procédé qui consiste à mettre en place les inégalités dès le départ. L’importance de la langue orale pour savoir lire n’est plus à démontrer. Ne pas proposer aux familles (celles-ci conservant le choix du mode d’accueil), la possibilité de mettre à disposition des enfants, une langue riche, par l’intermédiaire de professionnels qui ont des notions de linguistique, professionnels qui savent que la structure de la langue est plus importante que le lexique et qui par là même vont proposer des activités et vont faire vivre cette langue, professionnels qui vont peu à peu poser les premières règles de structures sociales de ces futurs citoyens. (Du temps où les nouveaux programmes ne s’appelaient que instructions officielles, celles de 1986 pour l’école maternelle commençaient par trois notions : scolariser, socialiser, apprendre et exercer.), ne pas proposer cela aux familles, c’est les tromper. Leur faire croire que des heures de soutien rajoutées à une journée scolaire déjà trop chargée concernant des élèves qui sont déjà en révolte avec les apprentissages par des enseignants formés de façon inadéquate vont résoudre les inégalités, c’est les tromper.

Si on me demandait mon avis, je dirais que toute prévention coûte toujours moins cher à long terme. Mais comme nous sommes dans une vision comptable à court terme, comme il paraît essentiel de ne pas dépenser l’argent de l’État pour que l’éducation et l’enseignement soient égalitaires, il n’est pas étonnant que des propos soient tenus de manière très anecdotique sur la sieste, activité probablement insignifiante.

Lorsque la rumeur est arrivée à mes oreilles, je n’ai pas eu envie de sauter au plafond. Je suis simplement triste de voir ce qui risque d’arriver à l’institution scolaire si on la laisse se dégrader à si vive allure. Je n’ai pas bac plus cinq, je n’ai que bac plus trente deux. Oui, je surveille les siestes ; non, je n’enlève pas les couches des deux ans (ils sont restés au lit à la maison) et les quelques trois ans qui dorment encore avec une couche, l’enlèvent tout seuls. Oui, je fais autre chose que de surveiller des siestes. Oui, il est indispensable que les maîtres soient bien formés. Non, la nation n’a pas besoin d’enseignants de primaire ayant bac plus cinq si ces études ne sont que universitaires. Oui il est urgent de revoir la formation des maîtres, de réfléchir aux effectifs dans les écoles, de proposer des locaux adaptés, de reparler des apprentissages par rapport aux rythmes de vie (la journée, la semaine, l’année scolaire). Oui, c’est important de proposer la même qualité d’enseignement à tous les futurs citoyens.

Et cet enseignement commence dès l’apprentissage de la langue orale.

Maryvonne Bouennec




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