09/03/2011
En quelle langue parler ceux qui n’en parlent aucune ? (Fernand Deligny) - Extraits de la communication présentée par l’équipe des Parpaillols, en juin 2010 - VST n° 109 : " Professionnels, bénévoles " -


Voici deux textes extraits de la communication présentée par l’équipe des Parpaillols , lieu d’accueil et de soins pour enfants polyhandicapés, aux XXVe Rencontres de la psychothérapie institutionnelle, qui se sont tenues à Saint-Alban-sur-Limagnole les 18 et 19 juin 2010, sur le thème « Tenir parole. Ce n’est pas sans prêter à conséquence… ».

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« Tenir parole. Ce n’est pas sans prêter à conséquence… ».

Il y a quelques années de cela, introduisant le séminaire de Béatrice Han Kia-Ki au Collège international de philosophie, consacré pour deux années à la tentative cévenole, en compagnie de gamins autistes, de Fernand Deligny, je disais : « Le silence n’est pas celui des enfants, sinon le plus souvent leur parole absente qui nous ferait dire qu’ils se sont tus, sans avoir, pour la plupart, jamais parlé. Le silence, c’est le trou qui nous envahit. Ce creux dans lequel on sombre, cet oubli de soi et du monde qui nous fige, à notre tour, sans mot. “Je suis celui qui parle”, déclarait Deligny, tel le vieux chef indien de Pierre Clastres. Pérorer, quand alentour tout le monde se gausse ou personne n’y prend garde. Et d’abord s’y trouver là, avec et parmi ces enfants. Y être à en être partisan. Se les coltiner, vivre dans toute cette folie à en être saisi au point d’en devenir à son tour muet, pour pouvoir en parler de quelque bord (1). »

« Au commencement était le verbe », estil dit dans la Genèse. La Parole créatrice, fondatrice, instituante. Désormais, il en sera toujours ainsi : l’enfant à naître sera d’abord dans le discours et le désir de ses futurs parents. L’enfant né, le premier geste accompagnant celui qui le fait passer du giron au sein de sa mère, est celui de sa présentation au monde à travers sa nomination. Son prénom permet aux fées de se pencher sur son berceau. On sait qu’il en est de maléfiques. Qu’advient-il de cette promesse d’enchantement lorsqu’elle ne sera pas tenue, quand la parole donnée semble reprise, se trouve sans écho ? Que se passe-t-il quand l’enfant qui paraît n’est pas reconnaissable, ne trouve pas dans le regard de ses parents cette ressemblance qui le fait semblable, mais est pour eux effroi (Pr Cl. Barrois) ? La nosographie médico-sociale nommera ( !) ces enfants-là à partir de pathologies diverses mais invalidantes à l’extrême : « enfants polyhandicapés ». Ceux-là mêmes qui sont accueillis aux Parpaillols, établissement à la mission d’accueillement spécifique, ouvert depuis bientôt treize années. Ici, pas de marche, pas d’autonomie de vie, pas de langage. Alors, des corps monstrueux (S. Korff-Sausse) d’enfants déposés dans les bras des AMP, des aides-soignantes ou auxiliaires de puériculture, des éducatrices, ou encore maintenus dans de multiples appareillages qu’ajustent des spécialistes qui les « prennent en charge ».
À l’évidence, ces corps n’en sont pas moins animés, et au-delà de l’inquiétante étrangeté (Freud) que ces enfants ne manquent pas de susciter en nous, qu’en est il d’une position subjective qui nous échappe, que nous avons peur de reconnaître  ? Nous identifier à une personne si différente, si loin de notre expérience de vie quotidienne, de nos certitudes perceptives et de nos éprouvés corporels, et tenter d’accéder à une représentation de son monde intérieur, cela ne va pas de soi. Ici, leur parole absente ne saurait authentifier quoi que ce soit. Et ici encore, la nôtre, à la cantonade. Mais entendons-nous : c’est dire dans les coulisses, doucement, discrètement, et non point mots à l’encan ! Parler à ces enfants, parler d’eux, oui. Mais : « Mais : « En quelle langue parler ceux qui n’en parlent aucune ? », questionnait Deligny, se référant au mutisme des enfants fous. Et de rajouter ce qui pourrait nous tenir lieu justement de garde-fou : ? « Ces enfants-là, ils ne s’y fient pas à la parole, et quand je vois ce qu’elle a fait de nous, je me fie à leur méfiance. » Orthopédiés des pieds à la tête, de pieds en cap comme on le dit pour habillé de neuf, nous leur prêtons main-forte pour ainsi dire. Et lions langue avec eux, non point tant ou seulement dans son usage de harnais complémentaire, que comme espace d’échange où se réverbère de l’un dans l’autre, où se construit du commun, se crée de l’alter ego et donc du soi-même.

« En quelle langue parler ceux qui n’en parlent aucune ? » Énoncé différent de ces deux autres, modulés à un mot, un terme près : – « En quelle langue parler à ceux qui… ? », où il s’agit de s’adresser à quelqu’un d’autre ; – « En quelle langue parler de ceux qui… ? », où il est question de rapporter quelque chose de quelqu’un à quelqu’un d’autre. « Parler ceux… », c’est comme parler patois dans sa campagne, parler latin entre savants, parler catalan avec nos voisins, parler français communément, parler « petit-nègre » à un idiot, parler « bébé » à un nourrisson. C’est en tout cas se placer dans un système d’expression et de communication commune à un groupe social. Il y a du comm/un, de l’appartenance, de l’échange, à un niveau de correspondance psychique, sonore, corporel.
« Parler ceux », et pas seulement « à ceux », c’est lorsque Maria Montessori s’agenouille devant le petit enfant, non pour le vénérer, mais pour se mettre à sa hauteur. Comment se mettre à la hauteur de ces enfants-là, polyhandicapés, autistes, avec lesquels nous partageons, depuis longtemps déjà, notre quotidien aux Parpaillols ? À la hauteur de ces enfants mutiques dont Deligny pouvait écrire : « Ils silencent comme ils respirent.  » C’est dire : « naturellement », ou « pour survivre ». Silencer n’est pas se taire. C’est juste faire silence, et non pas s’obstiner dans un refus d’adresse de toute parole.Parler leur langage. Parler en mutique.
« Il y a une vie avant la naissance qui la date. Il y a un monde avant le monde où il surgit. Il y a un foetus avant l’infans. Il y a un infans avant le puer. Il y a sans cesse un avant sans langage au temps : c’est le temps. Foetus, infans, avant l’identité, sont l’un et l’autre sans langage (2). »

Pourtant, à respirer encore, ils survivront à leur fragilité essentielle, réchauffés aux mots et aux mains de celles qui les accueillent, les changent, les nourrissent, les… aiment. Les « aiment », disposition dont Jean Oury et Marie Depussé disent qu’il faut tenir le mot à la marge, tant il est lourd, plein, délicat, et risqué d’en faire usage tout comme le dire. Et puis là, « tout devient possible, parce que l’ON s’est usé, étiré jusqu’à nous, parce qu’on s’est éperdu dans l’amour ou la haine, effondré sous les murs des structures de son soi, évidé de ses dires à force d’avoir raison. Il y a des circonstances où l’on ne sait pas quoi faire, où le faire n’a plus lieu, où l’on ne peut plus rien, où l’on fait sans penser n’importe quoi de soi jusqu’à être l’occasion qu’il se passe autre chose. […] La tentative commence là où nous sommes sans voix, là où nous n’avons plus de sujet d’être nous, de projets ni d’idées, plus à réinventer, espérer ou nier ceux qu’il faut éduquer », disait Béatrice Han Kia-Ki commentant la tentative cévenole de Deligny avec des enfants mutiques. L’arrogance du langage « en nous invétérés  » (Deligny) doit faire ici place à l’insaisissable de la parole, qualité essentielle et difficile qui, si elle devait se perdre ou par trop s’altérer, ramènerait ce ton et ce geste d’engagement réciproque à une mésentente mutuelle. « La parole est une aile du silence… » (Pablo Neruda, La Centaine d’amour.) Trois vignettes cliniques…, plus parlantes… ( ?), vont tenter de rendre compte/conte d’épisodes riches et besogneux, de ce que sont des séquences de vie institutionnelle de tout jeunes enfants, d’adolescents, de presque adultes, dans un établissement médico-social les accueillant à la journée, et où l’improvisation reste de mise. Sachant bien, en la circonstance, qu’« improviser, c’est jouer au-delà de ce que l’on sait », pour citer la définition musicale qu’en donne Miles Davis : – La fille qui chuchotait à l’oreille de l’enfant muet. Où comment cette AMP fait des mots, du regard et des gestes une parole pleine, parabole d’un portage humanisant : – « Ne disons rien pour une fois » (P. Neruda) : le silence comme mode d’échange privilégié/l’authenticité fondatrice du regard, parole de vérité ; – Prêter n’est pas donner. Leur prêter des intentions, des émotions, des sentiments, est-ce pour autant leur donner la parole ?

DANIEL TERRAL
Directeur des Parpaillols

La fille qui chuchotait à l’oreille de l’enfant muet

Romain est un jeune garçon de 8 ans qui dort beaucoup la journée. Dès son arrivée sur le lieu de vie, il a attiré mon attention. Il était endormi dans les bras de sa maman. Son visage de « petit garçon normal » m’a intriguée. Mais que fait-il ici ? À un moment, il a ouvert les yeux et j’ai croisé son regard. Ce regard bleu azur si mystérieux, qui me donne envie de m’y plonger pour percer son mystère.
Romain a le plus souvent les yeux dans le vague, le regard vide et flou. J’ai eu envie de me plonger dans ce vide qui m’attirait. Cette relation est partie, a démarré suite à une attirance mutuelle, réciproque, entre Romain et moi. Nous nous sommes choisis plus particulièrement l’un et l’autre pour établir un lien fort, alors que dans le lieu de vie il y a les autres, huit enfants et cinq adultes qui vivent ensemble un quotidien rythmé par différents moments individuels ou en groupe.
Le groupe est important dans la relation particulière que je vis avec Romain, les autres sont présents autour, le groupe est garant et balise la relation. Il permet alors que la relation ne devienne pas trop fusionnelle. On dira qu’il « fait tiers ». « Reconnaître cette relation d’attachement permet de l’apprivoiser et d’en faire un réel outil de travail. À cela deux conditions : accepter d’être touché lorsque l’histoire de l’autre entre en résonance avec nos propres sensibilités, et surtout en parler, donc s’exposer dans nos modes de relations (3). » Malgré ses longs moments de sommeil, nous nous adressons tous à Romain, nous lui parlons de lui, de son quotidien, de ce qui se passe autour de lui. C’est lui reconnaître une existence, une place de petit garçon, nous (pré-)supposons qu’il nous comprend. Lui parler, c’est affirmer qu’il y a quelqu’un, que ce n’est pas qu’un corps. Romain ne parle pas. Il est entièrement dépendant et nécessite un accompagnement total dans tous les actes de la vie quotidienne. Il se manifeste le plus souvent en criant et en pleurant, pouvant parfois se mordre les mains. C’est sa façon d’exprimer ce que nous interprétons comme un certain mal-être et certaines douleurs physiologiques.
L’observation très particulière que je fais de Romain, l’attention, la présence toute proche que j’ai auprès de lui au quotidien m’ont fait acquérir une connaissance assez précise de lui, et m’ont permis d’établir un décodage anticipé de son comportement. J’arrive ainsi à savoir, grâce aux expressions de son visage, s’il a plus besoin de soutien par rapport à des douleurs ou s’il s’agit davantage d’une envie de tendresse ou de câlin. La parole que je lui propose semble le calmer, le rassurer. L’enveloppement corporel que je crée et qui accompagne mes paroles est important pour lui (le toucher). Il aime que je me balance avec lui en lui chuchotant des paroles à l’oreille, en fredonnant une mélodie ou des petites chansons. La parole holding, en référence au concept winnicottien, la parole qui enveloppe et sécurise. Dans leur relation duelle, un processus se met en place : la mère s’identifie à son enfant (en restant adulte) et le bébé s’identifie à sa mère. C’est ce que Winnicott nomme « identification primaire ». Pour lui, c’est lors de ce moment que tout commence, et que « être » (ou exister) prend sens.
Je me mets à sa hauteur, souvent je m’installe assise au sol, derrière lui, je l’enveloppe de mes bras autour de son corps et j’accompagne ses balancements en me balançant au même rythme. Je m’adapte à son rythme au début, puis, petit à petit, j’initie un rythme plus lent qui l’apaise et le calme (on peut penser à M. Montessori et au concept de synchronisation).
La préoccupation maternelle primaire est le concept winnicottien qui définit cette situation où mère et enfant sont en phase. La mère déplace momentanément ses investissements objectaux et narcissiques sur l’enfant, il est l’objet de toutes ses préoccupations et focalise toute son attention. Le résultat est que la mère fait preuve d’une identification croissante avec l’enfant et qu’elle peut ainsi être au plus près de ses besoins. C’est un état d’hypersensibilité permettant de s’adapter au plus proche des besoins de l’enfant. Mais il est aussi question de réciprocité dans cette relation.
Romain est sensible à ma voix, à ma présence, à mes caresses. À certains moments, il réagit à mes paroles, il me répond, émet une vocalise, me lance un retard furtif, il réagit à ce que je dis. Cela nourrit encore davantage la relation. L’intonation de la voix semble plus importante que les mots eux mêmes dans leur sens littéral. La voix et sa musicalité peuvent être contenantes, rassurantes et apaisantes. « La mère attribue des pensées au bébé, des désirs, des projets, un sens à ses silences (4). »Mettre un sens sur les silences, mais aussi sur les cris et les pleurs. Pouvoir lui expliquer, mettre des mots sur ses maux, sur ce que je ressens de ses douleurs à lui. « J’ai mal à lui », peut-on dire, faisant référence au concept de transitivisme de Bergès et Balbo (5).J’éprouve dans mon corps ce que ressent l’autre et qu’il ne peut/sait dire. Je dis ce qu’il éprouve en le taisant, dans son corps.
Dans ses moments de mal-être, j’ai l’impression que Romain m’appelle à l’aide. Alors pour moi, c’est important de pouvoir lui dire que je suis à son écoute, disponible pour lui, auprès de lui, pour l’accompagner et le soutenir. C’est cette relation toute proche qui me permet d’arriver à ressentir ce dont il a besoin à ce moment-là. Je vois que ça le rassure, qu’il s’apaise, qu’il est content de ce que je lui propose. Il arrive à se calmer, à se poser contre moi et je sens sa respiration ralentir. La plupart du temps, il pose une main sur la mienne et cherche à caler sa tête dans mon cou, en un doux/tendre ( ?) fouissage. Puis, il finit par s’endormir.
La balnéothérapie a été un outil important au début de cette relation. Elle m’a aidée à entrer en communication avec lui. L’eau est un élément privilégié car elle laisse s’exprimer des sensations, des sentiments de plaisir, voire de peur. Elle peut aider les enfants à communiquer leur bien-être, leur confort. Presque à la température du corps, elle est peut-être un souvenir utérin… La proximité des corps, le contact des peaux dans l’eau les aide à prendre conscience de leur corps souvent raidis, endoloris par des contractures et enfermés dans des appareillages orthopédiques.
J’ai montré à Romain que j’étais à son écoute et réceptive à ce qu’il pouvait me montrer. Au fil des séances, il s’est ouvert à moi. Il ouvrait de plus en plus les yeux, réagissait à mes paroles en riant ou en vocalisant. Parfois, je sentais même sa main venir me toucher le bras. Après quelques mois, j’ai réussi à capter un vrai regard, les yeux dans les yeux. Cela n’a duré que quelques secondes, mais il était vraiment présent. Son regard était vivant !
Cet accompagnement en balnéo est un réel outil de travail au quotidien, qui m’a permis de mieux comprendre Romain et d’établir cette relation de confiance, mais aussi de partager mes observations et ressentis avec mes collègues dans le but de nous aider à mieux l’approcher pour entrer en contact, en relation avec ce petit garçon.

Retrouvez la suite de cette communication

- « Ne disons rien pour une fois » BÉATRICE HIERSO, Aide médico-psychologique

- Prêter n’est pas donner, VIOLAINE DUMEZ Éducatrice spécialisée
... dans la revue VST n° 109.




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