En quelle langue parler ceux qui n’en parlent aucune ? (Fernand Deligny) - Extraits de la communication présentée par l’équipe des Parpaillols, en juin 2010 - VST n° 109 : " Professionnels, bénévoles " -

Voici deux textes extraits de la communication présentée par l’équipe des Parpaillols , lieu d’accueil et de soins pour
enfants polyhandicapés, aux XXVe Rencontres de la psychothérapie institutionnelle,
qui se sont tenues à Saint-Alban-sur-Limagnole les 18 et 19 juin 2010, sur le thème
« Tenir parole. Ce n’est pas sans prêter à conséquence… ».


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« Tenir parole. Ce n’est pas sans prêter à conséquence… ».

Il y a quelques années de cela, introduisant
le séminaire de Béatrice Han Kia-Ki au Collège
international de philosophie, consacré
pour deux années à la tentative cévenole,
en compagnie de gamins autistes, de Fernand
Deligny, je disais : « Le silence n’est
pas celui des enfants, sinon le plus souvent
leur parole absente qui nous ferait dire qu’ils
se sont tus, sans avoir, pour la plupart,
jamais parlé. Le silence, c’est le trou qui nous
envahit. Ce creux dans lequel on sombre,
cet oubli de soi et du monde qui nous fige,
à notre tour, sans mot. “Je suis celui qui
parle”, déclarait Deligny, tel le vieux chef
indien de Pierre Clastres. Pérorer, quand
alentour tout le monde se gausse ou personne
n’y prend garde. Et d’abord s’y
trouver là, avec et parmi ces enfants. Y être
à en être partisan. Se les coltiner, vivre dans
toute cette folie à en être saisi au point d’en
devenir à son tour muet, pour pouvoir en
parler de quelque bord (1). »

« Au commencement était le verbe », estil
dit dans la Genèse. La Parole créatrice, fondatrice,
instituante. Désormais, il en sera
toujours ainsi : l’enfant à naître sera d’abord
dans le discours et le désir de ses futurs
parents. L’enfant né, le premier geste
accompagnant celui qui le fait passer du
giron au sein de sa mère, est celui de sa présentation
au monde à travers sa nomination.
Son prénom permet aux fées de se
pencher sur son berceau. On sait qu’il en
est de maléfiques.
Qu’advient-il de cette promesse d’enchantement
lorsqu’elle ne sera pas tenue,
quand la parole donnée semble reprise, se
trouve sans écho ? Que se passe-t-il quand
l’enfant qui paraît n’est pas reconnaissable,
ne trouve pas dans le regard de ses parents
cette ressemblance qui le fait semblable,
mais est pour eux effroi (Pr Cl. Barrois) ?
La nosographie médico-sociale nommera (!)
ces enfants-là à partir de pathologies diverses mais invalidantes à l’extrême :
« enfants polyhandicapés ». Ceux-là mêmes
qui sont accueillis aux Parpaillols, établissement
à la mission d’accueillement spécifique,
ouvert depuis bientôt treize années.
Ici, pas de marche, pas d’autonomie de vie,
pas de langage. Alors, des corps monstrueux
(S. Korff-Sausse) d’enfants déposés dans les
bras des AMP, des aides-soignantes ou
auxiliaires de puériculture, des éducatrices,
ou encore maintenus dans de multiples
appareillages qu’ajustent des spécialistes qui
les « prennent en charge ».
À l’évidence, ces corps n’en sont pas
moins animés, et au-delà de l’inquiétante
étrangeté (Freud) que ces enfants ne manquent
pas de susciter en nous, qu’en est il
d’une position subjective qui nous
échappe, que nous avons peur de reconnaître
 ? Nous identifier à une personne si
différente, si loin de notre expérience de vie
quotidienne, de nos certitudes perceptives
et de nos éprouvés corporels, et
tenter d’accéder à une représentation de
son monde intérieur, cela ne va pas de soi.
Ici, leur parole absente ne saurait authentifier
quoi que ce soit. Et ici encore, la nôtre,
à la cantonade. Mais entendons-nous : c’est
dire dans les coulisses, doucement, discrètement,
et non point mots à l’encan !
Parler à ces enfants, parler d’eux, oui. Mais :
« Mais : « En quelle langue parler ceux qui
n’en parlent aucune ? », questionnait Deligny,
se référant au mutisme des enfants
fous. Et de rajouter ce qui pourrait nous tenir
lieu justement de garde-fou : ? « Ces
enfants-là, ils ne s’y fient pas à la parole, et
quand je vois ce qu’elle a fait de nous, je
me fie à leur méfiance. »
Orthopédiés des pieds à la tête, de pieds en
cap comme on le dit pour habillé de neuf,
nous leur prêtons main-forte pour ainsi dire.
Et lions langue avec eux, non point tant ou
seulement dans son usage de harnais
complémentaire, que comme espace
d’échange où se réverbère de l’un dans
l’autre, où se construit du commun, se crée
de l’alter ego et donc du soi-même.

« En quelle langue parler ceux
qui n’en parlent aucune ? »

Énoncé différent de ces deux autres, modulés
à un mot, un terme près :
– « En quelle langue parler à ceux qui… ? »,
où il s’agit de s’adresser à quelqu’un
d’autre ;
– « En quelle langue parler de ceux qui… ? »,
où il est question de rapporter quelque
chose de quelqu’un à quelqu’un d’autre.
« Parler ceux… », c’est comme parler
patois dans sa campagne, parler latin entre
savants, parler catalan avec nos voisins,
parler français communément, parler
« petit-nègre » à un idiot, parler « bébé »
à un nourrisson. C’est en tout cas se
placer dans un système d’expression et de
communication commune à un groupe
social. Il y a du comm/un, de l’appartenance,
de l’échange, à un niveau de correspondance
psychique, sonore, corporel.
« Parler ceux », et pas seulement « à ceux »,
c’est lorsque Maria Montessori s’agenouille
devant le petit enfant, non pour le vénérer,
mais pour se mettre à sa hauteur. Comment
se mettre à la hauteur de ces enfants-là,
polyhandicapés, autistes, avec lesquels
nous partageons, depuis longtemps déjà,
notre quotidien aux Parpaillols ? À la hauteur
de ces enfants mutiques dont Deligny
pouvait écrire : « Ils silencent comme ils respirent.
 » C’est dire : « naturellement », ou
« pour survivre ». Silencer n’est pas se taire.
C’est juste faire silence, et non pas s’obstiner
dans un refus d’adresse de toute
parole.Parler leur langage. Parler en mutique.

« Il y a une vie avant la naissance
qui la date.
Il y a un monde avant le monde
où il surgit.
Il y a un foetus avant l’infans.
Il y a un infans avant le puer.
Il y a sans cesse un avant sans langage
au temps : c’est le temps.
Foetus, infans, avant l’identité, sont l’un
et l’autre sans langage (2). »

Pourtant, à respirer encore, ils survivront à leur
fragilité essentielle, réchauffés aux mots et
aux mains de celles qui les accueillent, les
changent, les nourrissent, les… aiment. Les
« aiment », disposition dont Jean Oury et
Marie Depussé disent qu’il faut tenir le mot
à la marge, tant il est lourd, plein, délicat, et
risqué d’en faire usage tout comme le dire.
Et puis là, « tout devient possible, parce que
l’ON s’est usé, étiré jusqu’à nous, parce qu’on
s’est éperdu dans l’amour ou la haine, effondré
sous les murs des structures de son soi,
évidé de ses dires à force d’avoir raison. Il
y a des circonstances où l’on ne sait pas quoi
faire, où le faire n’a plus lieu, où l’on ne peut
plus rien, où l’on fait sans penser n’importe
quoi de soi jusqu’à être l’occasion qu’il se
passe autre chose. […] La tentative commence
là où nous sommes sans voix, là où
nous n’avons plus de sujet d’être nous, de
projets ni d’idées, plus à réinventer, espérer
ou nier ceux qu’il faut éduquer »,
disait Béatrice Han Kia-Ki commentant la
tentative cévenole de Deligny avec des
enfants mutiques.
L’arrogance du langage « en nous invétérés
 » (Deligny) doit faire ici place à l’insaisissable
de la parole, qualité essentielle et
difficile qui, si elle devait se perdre ou par
trop s’altérer, ramènerait ce ton et ce
geste d’engagement réciproque à une
mésentente mutuelle. « La parole est une
aile du silence… » (Pablo Neruda, La Centaine
d’amour.)
Trois vignettes cliniques…, plus parlantes…
(?), vont tenter de rendre
compte/conte d’épisodes riches et besogneux,
de ce que sont des séquences de vie
institutionnelle de tout jeunes enfants,
d’adolescents, de presque adultes, dans un
établissement médico-social les accueillant
à la journée, et où l’improvisation reste de
mise. Sachant bien, en la circonstance,
qu’« improviser, c’est jouer au-delà de ce
que l’on sait », pour citer la définition musicale
qu’en donne Miles Davis :
– La fille qui chuchotait à l’oreille de l’enfant
muet. Où comment cette AMP fait des mots,
du regard et des gestes une parole pleine,
parabole d’un portage humanisant :
– « Ne disons rien pour une fois »
(P. Neruda) : le silence comme mode
d’échange privilégié/l’authenticité fondatrice
du regard, parole de vérité ;
– Prêter n’est pas donner. Leur prêter des
intentions, des émotions, des sentiments,
est-ce pour autant leur donner la parole ?

DANIEL TERRAL
Directeur des Parpaillols

La fille qui chuchotait
à l’oreille de l’enfant muet

Romain est un jeune garçon de 8 ans qui
dort beaucoup la journée. Dès son arrivée
sur le lieu de vie, il a attiré mon attention.
Il était endormi dans les bras de sa maman.
Son visage de « petit garçon normal » m’a
intriguée. Mais que fait-il ici ? À un moment,
il a ouvert les yeux et j’ai croisé son regard.
Ce regard bleu azur si mystérieux, qui me
donne envie de m’y plonger pour percer son
mystère.
Romain a le plus souvent les yeux dans le
vague, le regard vide et flou. J’ai eu envie
de me plonger dans ce vide qui m’attirait.
Cette relation est partie, a démarré suite à
une attirance mutuelle, réciproque, entre
Romain et moi. Nous nous sommes choisis
plus particulièrement l’un et l’autre
pour établir un lien fort, alors que dans le
lieu de vie il y a les autres, huit enfants et
cinq adultes qui vivent ensemble un quotidien
rythmé par différents moments individuels
ou en groupe.
Le groupe est important dans la relation particulière
que je vis avec Romain, les autres
sont présents autour, le groupe est garant
et balise la relation. Il permet alors que la
relation ne devienne pas trop fusionnelle.
On dira qu’il « fait tiers ». « Reconnaître
cette relation d’attachement permet de l’apprivoiser
et d’en faire un réel outil de travail.
À cela deux conditions : accepter
d’être touché lorsque l’histoire de l’autre
entre en résonance avec nos propres sensibilités,
et surtout en parler, donc s’exposer
dans nos modes de relations (3). »
Malgré ses longs moments de sommeil, nous
nous adressons tous à Romain, nous lui parlons
de lui, de son quotidien, de ce qui se
passe autour de lui. C’est lui reconnaître une
existence, une place de petit garçon, nous
(pré-)supposons qu’il nous comprend. Lui
parler, c’est affirmer qu’il y a quelqu’un, que
ce n’est pas qu’un corps. Romain ne parle
pas. Il est entièrement dépendant et nécessite
un accompagnement total dans tous les
actes de la vie quotidienne. Il se manifeste
le plus souvent en criant et en pleurant, pouvant
parfois se mordre les mains. C’est sa
façon d’exprimer ce que nous interprétons
comme un certain mal-être et certaines douleurs
physiologiques.
L’observation très particulière que je fais de
Romain, l’attention, la présence toute proche
que j’ai auprès de lui au quotidien m’ont fait
acquérir une connaissance assez précise de
lui, et m’ont permis d’établir un décodage
anticipé de son comportement. J’arrive ainsi
à savoir, grâce aux expressions de son
visage, s’il a plus besoin de soutien par rapport
à des douleurs ou s’il s’agit davantage
d’une envie de tendresse ou de câlin.
La parole que je lui propose semble le
calmer, le rassurer. L’enveloppement corporel
que je crée et qui accompagne mes paroles
est important pour lui (le toucher). Il aime
que je me balance avec lui en lui chuchotant
des paroles à l’oreille, en fredonnant
une mélodie ou des petites chansons. La
parole holding, en référence au concept
winnicottien, la parole qui enveloppe et
sécurise. Dans leur relation duelle, un processus
se met en place : la mère s’identifie
à son enfant (en restant adulte) et le bébé
s’identifie à sa mère. C’est ce que Winnicott
nomme « identification primaire ». Pour
lui, c’est lors de ce moment que tout
commence, et que « être » (ou exister)
prend sens.
Je me mets à sa hauteur, souvent je m’installe
assise au sol, derrière lui, je l’enveloppe
de mes bras autour de son corps et j’accompagne
ses balancements en me balançant
au même rythme. Je m’adapte à son
rythme au début, puis, petit à petit, j’initie
un rythme plus lent qui l’apaise et le calme
(on peut penser à M. Montessori et au
concept de synchronisation).
La préoccupation maternelle primaire est
le concept winnicottien qui définit cette
situation où mère et enfant sont en phase.
La mère déplace momentanément ses
investissements objectaux et narcissiques
sur l’enfant, il est l’objet de toutes ses préoccupations
et focalise toute son attention.
Le résultat est que la mère fait preuve d’une
identification croissante avec l’enfant et qu’elle peut ainsi être au plus près de ses
besoins. C’est un état d’hypersensibilité permettant
de s’adapter au plus proche des
besoins de l’enfant. Mais il est aussi question
de réciprocité dans cette relation.
Romain est sensible à ma voix, à ma présence,
à mes caresses. À certains moments,
il réagit à mes paroles, il me répond, émet
une vocalise, me lance un retard furtif, il
réagit à ce que je dis. Cela nourrit encore
davantage la relation. L’intonation de la voix
semble plus importante que les mots eux mêmes
dans leur sens littéral. La voix et sa
musicalité peuvent être contenantes, rassurantes
et apaisantes. « La mère attribue
des pensées au bébé, des désirs, des projets,
un sens à ses silences (4). »Mettre un
sens sur les silences, mais aussi sur les cris
et les pleurs. Pouvoir lui expliquer, mettre
des mots sur ses maux, sur ce que je ressens
de ses douleurs à lui. « J’ai mal à lui »,
peut-on dire, faisant référence au concept
de transitivisme de Bergès et Balbo (5).J’éprouve dans mon corps ce que ressent
l’autre et qu’il ne peut/sait dire. Je dis ce qu’il
éprouve en le taisant, dans son corps.
Dans ses moments de mal-être, j’ai l’impression
que Romain m’appelle à l’aide. Alors
pour moi, c’est important de pouvoir lui dire
que je suis à son écoute, disponible pour lui,
auprès de lui, pour l’accompagner et le soutenir.
C’est cette relation toute proche qui me
permet d’arriver à ressentir ce dont il a besoin
à ce moment-là. Je vois que ça le rassure, qu’il
s’apaise, qu’il est content de ce que je lui propose.
Il arrive à se calmer, à se poser contre
moi et je sens sa respiration ralentir. La plupart
du temps, il pose une main sur la mienne
et cherche à caler sa tête dans mon cou, en
un doux/tendre (?) fouissage. Puis, il finit par
s’endormir.
La balnéothérapie a été un outil important
au début de cette relation. Elle m’a aidée
à entrer en communication avec lui. L’eau
est un élément privilégié car elle laisse s’exprimer
des sensations, des sentiments de
plaisir, voire de peur. Elle peut aider les
enfants à communiquer leur bien-être,
leur confort. Presque à la température du
corps, elle est peut-être un souvenir utérin…
La proximité des corps, le contact des
peaux dans l’eau les aide à prendre
conscience de leur corps souvent raidis,
endoloris par des contractures et enfermés
dans des appareillages orthopédiques.
J’ai montré à Romain que j’étais à son
écoute et réceptive à ce qu’il pouvait me
montrer. Au fil des séances, il s’est ouvert
à moi. Il ouvrait de plus en plus les yeux,
réagissait à mes paroles en riant ou en vocalisant.
Parfois, je sentais même sa main venir
me toucher le bras. Après quelques mois,
j’ai réussi à capter un vrai regard, les yeux
dans les yeux. Cela n’a duré que quelques
secondes, mais il était vraiment présent. Son
regard était vivant !
Cet accompagnement en balnéo est un réel
outil de travail au quotidien, qui m’a
permis de mieux comprendre Romain et
d’établir cette relation de confiance, mais
aussi de partager mes observations et ressentis
avec mes collègues dans le but de
nous aider à mieux l’approcher pour entrer
en contact, en relation avec ce petit garçon.

Retrouvez la suite de cette communication

- « Ne disons rien pour une fois » BÉATRICE HIERSO,
Aide médico-psychologique

- Prêter n’est pas donner, VIOLAINE DUMEZ
Éducatrice spécialisée
... dans la revue VST n° 109.


09/03/2011




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