26/05/2011
"Histoire de familles"- Editorial : Démocratie-s, folie-s - VSt 110


Écrire cet éditorial début avril pour qu’il paraisse en juin n’a rien de simple, ni d’évident. L’atome qui échappe, les pays arabes qui s’enflamment, et en France l’extrême droite qui s’installe ; qu’en sera-t-il dans deux mois, à la publication de ce texte ? Et comment parler du social et de la santé en France sans parler de tout cela aussi ?

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Des peuples réclament la démocratie au risque de leur vie, pendant que d’autres ne vont pas voter. Depuis des dizaines d’années, un mégalomane dirige et opprime un État dans l’impunité internationale à peu près totale, mais sa folie de toujours explose brutalement sur les écrans. Et comme l’opinion internationale ne tolère pas ce dévoilement public, le voici d’un coup inacceptable pour les gouvernements démocratiques. Pendant ce temps-là des hyper-techniciens si rassurants (« tout va bien, le risque est négligeable ») perdent le contrôle d’un chaudron infernal. Cette démocratie-là, faite d’opportunisme politique et de désinformation, n’est brandie comme un drapeau que dans son acception minimaliste, réduite au sens du majoritaire, à partir de majorités construites sur l’écho émotionnel, en dehors de tout débat de fond. Il s’agit du village-monde et de ses rues lointaines. Mais chez nous, une loi sécuritaire de plus est votée sans scrupules sauf de détails par les élus du parti au pouvoir, et il faut que le Conseil constitutionnel intervienne pour en rejeter les aspects les plus aberrants, les plus… fous. Et les mêmes élus, du même parti, s’engagent actuellement dans une nouvelle loi sécuritaire, encore une, sur la psychiatrie cette fois. Les professionnels et les familles en disent le grand danger, mais non : il y a des électeurs à flatter, un imaginaire de danger permanent à créer et à entretenir, qui, par effet dérivé, légitime toutes les outrances de la démocratie au rabais que propose le parti de l’ordre nouveau. Démocratie, encore et toujours ? Bien entendu. Mais la démocratie estelle une protection en tant que telle ? En France, les lois d’exclusion, d’attaques sociales et de sécurité ont été votées démocratiquement, par des assemblées démocratiquement élues. Démocratie : ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. C’est que la démocratie réduite à la peau de chagrin de l’opinion majoritaire ne peut plus être un idéal, fût-elle participative. Elle devient une outre vide, au mieux une chiffe molle. La démocratie, pour produire le lien social qu’on attend d’elle, ne peut être qu’un combat permanent, faute de quoi elle se dissout dans la démagogie, le populisme, le simplisme : dans l’aliénation. Et démocratie, oui, mais alors démocratie à tous les niveaux, et pas seulement élective et délégataire : démocratie d’interpellation, de débats et de contrôles collectifs, d’engagements citoyens pas que le jour des élections. Interpellation, contrôle, oui, car il y a aussi malaise dans la démocratie quand des représentants élus se prennent pour des « élus » tout court, coupés des intérêts de leurs mandants. Alors, quelle démocratie dans le champ professionnel ? Quelle place pour les professionnels de l’action sociale et de la santé dans ce qui bouge actuellement ? Retour du médico-social dans la santé, primat des critères financiers sur les critères cliniques, individualisation du rapport avec l’usager au détriment de son inscription dans des groupes et des collectifs… il y a de quoi faire ! Certains clament leur indignation et leur résistance, pourquoi pas ? Mais qu’est-ce à dire ? Car si ces mots devenus fétiches permettent de penser exister, et de se couler dans un nouveau conformisme « citoyennement » correct, que conduisent-ils à faire dans le concret des situations professionnelles et des organisations professionnelles, syndicales, politiques ? Résister, c’est y faire vivre la démocratie à son niveau, sur ce qu’il est possible d’engager là, tout de suite : ne plus parler de « contrat » mais de solidarité, chercher à ce que les usagers-patients-malades… se regroupent, soient des collectifs constructifs, agissants, et non plus des individus isolés ; c’est aussi échanger, partager, construire collectivement des réflexions et des pratiques… Chiche ? Restera la folie. « Faire une place à la folie », dit La Nuit sécuritaire. Ne pas la cacher, ne pas se faire croire qu’on va la soigner avec des pilules bleues trois fois par jour, ou en traitement retard. Ne pas en avoir peur. Lui faire place dans la vie, place au fou comme place à l’acceptation de l’irrationnel des conduites, de certaines de nos conduites. Restera la folie, parce qu’encore et toujours elle est aussi le symptôme des petits et des grands dysfonctionnements des sociétés. Restera la folie parce qu’elle est le produit d’une tentative désespérée, mais terriblement résistante, de rester un peu soi et en vie. Alors, plutôt que de renforcer une société de la peur ou de l’exclusion, de la rationalité totale, ou au contraire une société d’égalité illusoire du tous différents mais tous égaux qui arase les différences et nie les rapports de force, restera à construire une société… tout court, où chacun puisse exister. Y compris les mégalomanes et les apprentis sorciers, mais pas à des postes dirigeants où ils sont si utiles à la domination de l’homme par l‘homme appuyée sur les votes démocratiques de majorités effrayées. FRANÇOIS CHOBEAUX




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