Article paru dans "la Revue de la mutualité fonction publique" en Mars 2012.
Jacques Ladsous l’homme qui ne baisse pas les bras

Michèle Dessenne


Au cri de Stephane Hessel « Indignez-vous », Jacques Ladsous
préfère « Le chemin de l’espérance » rédigé avec Edgar
Morin. Car pour l’ancien résistant engagé dans le maquis,
éducateur depuis 1946, acteur clé de l’éducation nouvelle
et responsable des CEMEA, « s’indigner est le point de
départ de l’action mais ce n’est pas en poussant des coups
de gueule qu’on fera le changement ». Il adhère donc sur
le fond au second acte du cri lancé par Stéphane Hessel
« dénoncer le cours pervers d’une politique aveugle qui nous
conduit aux désastres, énoncer une voie politique de salut
public, annoncer une nouvelle espérance. »


Les CEMEA ont ete crées en 1937
Jacques Ladsous en devient instructeur en 1947

Aujourd’hui : Éducateur, vice-président du Conseil
supérieur du Travail social, vice-président
des CEMEA, secrétaire général du
CEDIAS-Musée social, vice-président de
l’association 7.8.9 Vers les États
Généraux du Social, membre
de 7.8.9 Radio Sociale.

Jacques Ladsous recommande
à ses interlocuteurs de lire
d’urgence le dernier ouvrage
de Michel Chauvière " L’intelligence
sociale en danger ", comme s’il fallait
surtout ne pas omettre l’essentiel.
Pourtant cet infatigable militant-
éducateur octogénaire a
beaucoup à dire, à expliquer, à proposer.
Outre ses interventions « sur
le terrain » auprès des élèves éducateurs,
dans des colloques et des
forums, ses écrits dans VST( Vie Sociale et Traitement ), ses
permanences au Musée social à
Paris, il est l’un des principaux instigateurs
et animateurs d’un séminaire
de formation et de recherche
intitulé « Demain, quelles politiques
sociales â& solidarité » qui vient de
clore ses travaux. De septembre
2009 à janvier 2012, mené sous
l’édige du CEDIAS sur le principe
d’une information-formation
réunissant des concepteurs, des
théoriciens, et des praticiens de
différents champs d’exercice (animateurs,
assistants de service
social, avocats, chercheurs, éducateurs,
enseignants, magistrats,
médecins, psychologues ..) et des
usagers, le séminaire a permis une
réflexion interactive, et une confrontation
pragmatique, ainsi qu’une
élaboration progressive. Quatre vingt
personnes y ont participé,
dont Jean-Michel Belorgey, conseiller
d’État, Nicole Questiaux, conseiller
d’Etat, ancien ministre d’Etat
de la Solidarité nationale, Nicole
Maestracci, présidente de la
FNARS, Robert Castel, sociologue,
directeur d’études à l’EHESS... Des
propositions concrètes et audacieuses
en sont nées en faveur
d’une « éducation citoyenne ». Elles
sont destinées à tous et en particulier
à ceux qui pourraient constituer
un gouvernement très bien
intentionné, capable de rompre
notamment avec le cloisonnement
éducation nationale-éducation spécialisée...

Ce travail constitue un exemple
parlant de la ligne de conduite et
de la pratique de Jacques Ladsous.
le sens du collectif, le regroupement
dans un esprit non de compétition
mais de coopération, le
travail en équipe, le décloisonnement.
Il pense que le travail social
s’est réellement développé à partir
de l’éducation populaire, qu’il
existe partout un savoir à faire
émerger, que l’accompagnement
c’est d’abord le partage. A son avis,
aujourd’hui, c’est ATD Quart
Monde qui illustre le mieux cette
pratique du « croisement des
savoirs ». En matière d’éducation
spécialisée, le travailleur social
dénonce avec vigueur « les mots
qui font illusion », les théories de
l’évaluation, les objectifs de résultat
imposés par l’administration
dont le temps ne coïncide pas
avec celui du travail social. Il cite
à ce propos le travail sur le long
terme accompli par Le Théâtre
du Fil qui implique des toxicomanes,
la persévérance nécessaire,
la fragilité de ceux qui tentent de
sortir de l’addiction. Le temps. Il
leur faut du temps et pas des statistiques
annuelles dc réussite ou
d’échec . Jacques Ladsous conteste
les politiques européennes qui
brisent le service public, érigent
des critères inadéquats, font une
promotion sans fondement des
« bonnes pratiques » et des évaluations
des actions, sans prise en
compte des réalités. Il revendique
la désobéissance civique et ne
mâche pas ses mots pour exprimer
sa colère : « Y a-t-il d’ailleurs
aujourd’hui une politique sociale
digne de ce nom’ L’évolution des
textes de loi, le discours muscle de
Grenoble, la brutalité envers les gens
du voyage et tant d’autres signes
- nous en font douter Économie et
sécurité sont devenues les points
forts de la politique actuelle »
. Il
condamne le « normatage », la confusion parfois entretenue
entre éducation et police, la
judiciarisation II met l’accent
là où ça fait mal quand
il demande : « que faire des
incassables ? ». Les 14 à 25 ans
pour qui rien « ne marche »,
ceux qui sont mis à la porte
de partout. Qui sont trimballés
d’une solution à une
autre, d’une institution à une
autre, d’un dispositif à un
autre, en vain. Des « errants ».
Il leur a consacré plusieurs
écrits **(4). Il est d’ailleurs le
vice-président de l’association
Les vagabonds efficaces
créée en 1997, un an après
le décès de Fernand Deligny,
cet instituteur spécialise qui
a fondé, par l’intermédiaire des
Auberges de jeunesse, « La grande
cordée », un réseau d’hébergement
de délinquants, prédélinquants
et enfants caractériels.

Échange, partage
et formation

Un éducateur hors norme, lui
aussi, qui a écrit 16 livres**(5), produit
des films, a participé au laboratoire
d’Henri Wallon et a mené
une « tentative de vie avec des
enfants autistes » dans les
Cévennes. On lui confiait alors
les enfants dont l’institution
ne savait plus
que faire, sauf les
contraindre, pour les
protéger d’eux-mêmes
et protéger autrui.
Fernand Deligny et
Jacques Ladsous ont
puisé leur engagement
aux même sources : « À
la fin de la guerre, le
Conseil national de la
Résistance a souhaité
que l’on "casse les murs"
ceux de l’ asile, avec le mouvement
de rénovation psychiatrique ou,
comme nous, les murs des maisons
de correction. Les éducateurs d’alors
voulaient faire sortir de l’ombre les
enfants "difficiles" et ceux que l’on
appelait les "débiles" »
expliquait
récemment encore Jacques Ladsous
aux étudiants du Centre de formation Erasme à Labège. Sans
relâche, Jacques Ladsous mène
le combat pour le développement
de politiques sociales à la hauteur
des besoins et des valeurs républicaines.
En plein coeur de la
crise économique et morale de la
société, il pense toujours que l’avenir
peut être porteur de progrès.
Il ne baisse pas les bras. Lors du
dernier congrès des CEMEA, il
déclarait « Nous savons que les
jeunes tâtonnent, expérimentent,
bouleversent les acquis Soyons à
l’écoute, et offrons-leur des "aventures"
et des rôles qui leur permettent
d’avoir confiance
en eux. C’est le
"devoir d’avenir"
que proposait à
notre pays le rap
port de la commis
sian présidée par
Charvet(**6), - vivre
dans nos fonctions,
comme dans nos
initiatives, la laïcité
telle que nous
l’avons toujours
définie, porteuse de
valeurs dans lesquelles les nations
de respect de nos différences tiennent
une place fondamentale, ce qui n’exclut
ni le débat ni l’écoute réciproque,
au contraire . Nous n’avons donc
pas la volonté de tout vouloir contrôler,
mais plutôt de créer les conditions
d’un échange et d’un partage, qui
nous entraînent tous vers une amélioration, un progrès, ce qui suppose
que nous continuions à accepter de
nous former les uns et les autres,
les uns par les autres, les uns avec
les autres, sans discontinuité. Tous
cela va bien plus loin que l’indignation, même si celle-ci est nécessaire
à la prise de conscience des réalités
de notre quotidien pluriel »(7)

Casser les murs, encore

Le militant Jacques Ladsous, qui
aime à dire aux élèves éducateurs
qu’ils ne vont pas exercer un
métier mais une profession, sait
que le combat est rude, en ces
temps de reflux des dépenses
publiques. Mais il ose affirmer
que si des moyens doivent être
débloqués, la tâche la plus difficile
est d’accomplir le changement
profond des mentalités. Redéployer
autrement les moyens existants
en « cassant les murs » dans
les têtes et dans les institutions
constitue l’enjeu majeur de véritables
politiques sociales pour
demain, le plus tôt possible.

Michèle Dessenne

Extraits de Vie Sociale et Traitement n°110, Histoires de famille. Editions Eres, juin 2011.

J’ aimerais aujourd’hui rapprocher deux et peut-
être trois événements qui, apparemment, n’ont
aucun rapport, sinon qu’ils donnent à réfléchir sur ce
qui permet aux idées sur l’éducation de trouver toute
leur place, de s’élargir, d’évoluer au service des personnes,
jeunes et moins jeunes, plutôt que d’entretenir
et de fortifier les normes sociales. Prenons d’abord ce
colloque de novembre qui s’intitulait : « L’éducation
nouvelle au service d’une nation à réformer, entre
espoirs et réalités », et qui portait sur la période du
xxe siècle, allant de 1930 à 1970. Il était préparé par
le Pôle d’archives de la jeunesse et de l’éducation populaire
(PAJEP) et par le musée de la Résistance. Est-ce à
dire que l’éducation nouvelle ait été une invention de
la Résistance ? Certainement pas. Présente comme
démarche dès l’Antiquité, trouvant son expression au
cours des siècles, ici ou là, à travers des éducateurs
d’avant-garde, elle s’est néanmoins fortifiée au moment
du Front populaire - moment, rappelons-le, qui a vu
la naissance de notre mouvement’1’ - et s’est épanouie,
amplifiée, à la suite des travaux du Conseil national
de la Résistance (CNR). Consolidée par les avancées
sociales, cheminant en sourdine sous le régime de
Vichy, avec les contradictions de cette période, elle a
pris son plein essor à la Libération. Rappelons nous le
psychologue Henri Wallon, un moment ministre de
l’Éducation nationale, président du Groupe francais
d’éducation nouvelle, coauteur avec le professeur Langevin
d’une réforme de l’éducation, promoteur des
classes nouvelles dans l’enseignement secondaire. [...]
L’éducation nouvelle serait-elle donc liée à cet esprit
de résistance qui fait que nous ne pouvons tolérer les
modes de vie qui nous font trébucher sur les valeurs
républicaines inscrites en lettres d’or dans notre constitution
comme sur les murs de nos édifices publics :
liberté, égalité, fraternité ? Ces mots que nos ancêtres
nous ont légués, non comme des incantations vides
de sens, mais comme des principes de vie sociale, qui
nous préservent tant de l’anarchie que de la confiscation
du pouvoir par un clan qui se donne tous les droits.
Et justement, dans ce week-end de janvier, nous avons
vu revivre nos affiches du congrès d’Aix : Résister, mobiliser,
construire. Tout un programme que nous nous
sommes efforcés d’exploiter, de rendre lisible et de
transformer en action.

Jacques Ladsous



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