13/05/2013
Deligny toujours et encore...


A l’occasion de la sortie de deux nouveaux ouvrages aux éditions de L’Arachnéen...

« Qui connaît Fernand Deligny ? Comment le connaît-on ? Pédagogue, éducateur, cinéaste, écrivain, poète de l’autisme, artiste ? » Pas comme philosophe. Ce qu’il n’était pas. Non plus. Pas davantage que Montaigne, Nietzsche ou Camus, à ce qu’ils en déclaraient eux-mêmes. De son premier ouvrage, Graine de crapule, paru en 1947, au dernier publié de son vivant, Traces d’être et bâtisse d’ombre, il est tout un chemin parcouru, d’une jeunesse délinquante au monde des enfants autistes, par un homme inqualifiable, qu’il soit « éducateur sans qualité » ou « éducateur de l’extrême », qu’on le resitue dans une histoire des « idéologies de l’enfance », ou d’un demi-siècle d’évolution de « l’asile ». Qu’on lui consacre des conférences et expositions de Minsk à Barcelone via l’Italie et l’Autriche, des recherches sur sa cartographie à l’Ecole Supérieure Nationale des Beaux-arts à Paris et en architecture à New-York, ou encore des séminaires à Zurich, Paris, comme une thèse à Louvain-La-Neuve. Sa position, qui fera mirage, servira de jalons pour toute une génération d’éducateurs découvrant des enfants infâmes (au sens foucaldien du terme) appelés bientôt autistes.

En quelques mots, le philosophe Bertrand Ogilvie nous livre l’unique question de Deligny :

« Fernand Deligny (1913-1996). Né à Lille, mort à Monoblet dans les Cévennes. Auteur d’un ensemble d’œuvres qui, sous des formes diverses (romans, recueils de maximes, films, récits d’expériences et de tentatives, essais théoriques) traitent de l’imbrication conflictuelle des territoires de la marginalité ou de l’exclusion (délinquance, folie) et de l’espace institutionnel. “Instituteur”, “éducateur”, mais débordant de tous les côtés les fonctions qu’on voulait lui attribuer ou lui confier, il finit par créer un espace complètement original qui lui permit de s’attaquer aux frontières mêmes du langage, donnant à voir, à l’époque même du tournant linguistique de la psychanalyse, et par-delà l’acmé des expériences historiques d’exterminations de masse, ce qui sous les mots et à l’écart des institutions se jouait de l’humain. Se questo e un uomo. »

Deligny s’y est installé, là dans ce hameau de Graniers, repli brûlant autant que glacé de la « vieille chaîne hercynienne », d’où ce qu’il en dira d’abord, c’est que « les Cévennes sont vastes ». Dans ce paysage désertique, il va « mener tentative et en écrire ». De ces monts érodés, et de la poussière géologique des siècles, il va tirer argument et parti, vivant là « en compagnie de gamins autistes ». Y développant – une nouvelle fois – une position en marge des idées reçues et convenues, des modes de vie avérés de toutes les institutions de soin ou de rééducation, renouvelant avec obstination tous les malentendus qui, depuis quelques décennies, esquissent la biographie de cet étrange bonhomme.

C’est là que se dessinent – et non pas s’élaborent – les cartes, ces grandes feuilles de papier blanc et de calque où sont transcrites « les traces d’erre » ou de transhumance des enfants, puis, des adultes. Sans qu’il s’agisse jamais ni de troupeau ni de berger, malgré cette activité essentielle et cruciale de ceux-là qui vivent alors en « présence proche » des enfants accueillis.. Elles vont se révéler instrument de connaissance des errants dans ce singulier territoire seulement peuplé d’enfants fous qui accompagnent de plus ou moins loin ces adultes-ci. Dont on ne sait s’ils ont à leur tour échoué là, s’ils font partie du chaos archéologique qui raconte la vieille chaîne hercynienne, ou encore s’il s’agit d’une simple halte pour ces grands marcheurs ou pèlerins de la terre humaine. Les « cartes » seront sans doute ce premier outil à permettre de répondre à l’impossible question, « En quelle langue parler ceux qui n’en parlent aucune ? », participant ainsi à l’entreprise sans fin de Deligny, l’assèchement du langage. Ce langage « en nous invétéré » dont les enfants vivent dans une vacance qui paraît définitive. Transcription de trajets, les cartes donnent à voir et révèlent ainsi des effets de circulation. Et de « coïncidence ». Les adultes « présence proche » des enfants « mutiques » (terme que Deligny préfèrera à « autistes »), qui vont d’un endroit à un autre, d’une « aire » ou lieu de séjour à un autre, du champ au bois ou du ruisseau au four à pain, croisent ces mêmes trajets. Et là, de s’apercevoir, à ces carrefours comme à d’autres points précis, que quelque chose fait nœud. Autant celui qui noue et fait lien que l’indénouable. Apparaissent des petits signes-repères, témoignant de lieux que Deligny appelle « chevêtres ». Comme cette pièce maîtresse qu’ajuste le compagnon-charpentier au faîte de son art, et de la bâtisse. Les « cartes », c’est encore une pratique personnelle de la géographie, où une transcription rigoureuse de l’habitat vient supplanter toute interprétation psycho-sociologisante des mœurs et coutumes de la « singulière ethnie » qui vit dans cet étrange périmètre. Lorsque « les cartes » commenceront à être interprétées, Deligny les abandonnera. Toujours « l’esquive ». « Etrange (Fernand Deligny), insaisissable, déconcertant. Toujours ailleurs que là où l’on croit le situer. S’employant au demeurant lui-même, assidûment, à brouiller les pistes (…). Acharné à décentrer, à détourner, à déconstruire - et par là même souvent conduit, malgré lui, à recentrer, à recadrer, à asseoir de nouvelles fondations ». (Dr Roger Gentis)

Après un premier et magnifique ouvrage (Œuvres, octobre 2007) relatant en plus de 1800 pages l’itinéraire singulier du non moins singulier bonhomme, puis la publication d’un second (L’Arachnéen et autres textes, octobre 2008) dans lequel est questionné ce qu’il en serait d’un mode d’être autiste, les éditions de L’Arachnéen nous offrent aujourd’hui deux somptueux nouveaux titres (voir les documents à télécharger ci après) où sont dans l’un donné à voir ce musée imaginaire d’un monde sans langage que transcrivent les cartes, et dans l’autre ce qui peut sourdre d’une main quand le mot n’y est pas. La main étant celle de Janmari, capitaine du radeau.

La qualité de l’édition se veut à la hauteur de cette autre objet unique que fut la Tentative de Deligny dans les Cévennes en compagnie de gamins autistes. Position que tiennent toujours ceux qui avec « Del » en furent les pionniers, Gisèle Durand et Jacques Lin. Deux livres d’art, assurément, où est justement honoré le geste de l’artisan. Artisan, voilà peut-être le qualificatif qui puisse le mieux renvoyer à la rigueur de l’invention et de la gestuelle deligniennes.

Ces quelques lignes sont une invite insistante à vous saisir de ces nouvelles approches d’une œuvre dont à vrai dire il ne peut être trop tard d’avoir grand besoin.

Daniel Terral

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