Introduction - VST n°123 Sexualité, quand l’institution s’en mêle -
MONIQUE BESSE, FRANÇOIS CHOBEAUX

Il y a les situations de mixité interdites, possibles, choisies, réfléchies, imposées…
Il y a les approches techniques de la sexualité, réduite aux relations sexuelles : contraception,
assistance technique, assistance humaine…
Il y a les couples qui se constituent, amour et parfois projets, avec alors la discussion
permanente sur la procréation, qui plus est quand on estime que les personnes
sont fragiles et qu’on s’interroge sur leurs capacités de décision puis de portage.
Il y a l’hyperféminisation des métiers du soin et de l’éducatif, avec à la clé des stéréotypes
de genre peu réfléchis et largement reproduits.
Derrière tout cela, il y a à la fois le « droit à » pour les usagers, et les risques permanents
d’envahissement et de normalisation institutionnelle. À quand une
recommandation de bonnes pratiques portant sur la « bonne » sexualité à la charge
des institutions ?
Les institutions peuvent-elles s’en mêler sans s’emmêler ?


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Le sexe – selon l’étymologie –, c’est ce qui
sectionne. Ce qui coupe l’espèce humaine
en deux sexes ; ce qui divise l’homme
entre le rationnel et le pulsionnel ; entre ce
qui rassure et ce qui surgit : l’image ou le
rêve érotiques, l’excitation imprévue ou
l’érection inopportune. Le sexe, c’est aussi
ce qui ravit au sens fort du terme, ce qui
arrache la créature à l’ordinaire de la sensation.

Être professionnellement en position d’observer
la sexualité des autres et de pouvoir
y intervenir, c’est occuper une place habituellement
interdite : il est classiquement
considéré aujourd’hui que la sexualité est
du domaine de la vie privée. Pourtant, au
siècle dernier, les freudo-marxistes et les reichiens
disaient que la sexualité est politique ;
mais ce n’est plus dans l’air du temps. Tout
au plus la classe politique veut bien parler
du sexe, mais c’est alors en termes de
morale pour éradiquer la prostitution, ou de
droit des handicapés-citoyens-consommateurs
à une vie sexuelle construite évidemment
dans les normes de la bienséance.
Bienséance et vie privée, nous voici alors à
la porte de la chambre à coucher parentale,
lieu ultime du secret. Personne n’est censé
savoir ce qui s’y passe, et surtout pas les
enfants pour qui elle est un objet d’insatiable
curiosité. Pendant des décennies, ce secret
du sexe, construit comme honteux hors du
mariage consacré, fut la porte ouverte aux
abus. L’institution religieuse s’en mêla terriblement
 ; ce qu’a fait vivre l’Église catholique
irlandaise à des jeunes femmes filles-mères est à inscrire au Panthéon de
l’immonde humain. Et à nos portes, ces Bon-
Pasteur si accueillants, et tellement rééducatifs,
avec les jeunes pécheresses et
sauvageonnes [1]

L’époque a changé : les personnes accueillies
dans les établissements du secteur sanitaire
et social ont des droits définis par les lois,
et ceux-ci ont une incidence sur le domaine
du sexuel : droit à l’information, à la
contraception par exemple.

On a pris également peu à peu conscience
que les professionnels aiment parfois trop
les enfants ou jouissent trop de leur pouvoir
sur eux. Ainsi avertis, les éducateurs et
les soignants restent toutefois seuls et
impuissants devant ce qui les traverse, et ont
alors généralement tendance à mettre de
côté la question sexuelle, la rabattant sur
son volet anatomo-physiologique que traiteront
les infirmières et les médecins.

Et pourtant, la question sexuelle les
concerne. La mettre hors champ de l’action
éducative et sanitaire, c’est d’une certaine
façon perpétuer l’eugénisme, cette construction
pseudo scientifique et raciste selon
laquelle il faut prendre les moyens d’éviter
la procréation des anormaux et des marginaux,
leurs « tares » étant supposées
héréditaires. Au nom de cette idéologie, on
a, par exemple, imposé une contraception
à leur insu à des jeunes filles de certaines
institutions et de même fait pratiquer des
« appendicites » qui étaient en réalité des
avortements. Et plus généralement, on
interdit les pratiques sexuelles dans les foyers et lieux d’hébergement sous prétexte « d’interdit de l’inceste » !

Et pourtant, la question sexuelle c’est aussi
devenir homme ou femme, et se préparer
à une vie de couple ou de célibataire, ainsi
qu’à un possible devenir parent. Ici, les éducateurs
et les soignants ont un rôle à
jouer dans l’accès des jeunes dont ils s’occupent
à des rôles masculins ou féminins
échappant aux redoutables stéréotypes
du machisme pour les uns, de la féminité
soumise pour les autres ; leur permettant
peut être dès lors d’échapper à la reproduction
des rapports intrafamiliaux violents
dont ils ont été les victimes et qui sont parmi
les origines de leur placement ou de leur
maladie.

Le handicap, sous toutes ses formes, est une
surface de projections de nos craintes par
rapport à la sexualité, à son caractère pulsionnel.
Si nous sommes en proie à ces pulsions,
alors les « autres », forcément…
Une professionnelle parle de l’appréhension
du personnel devant la sexualité des vieux
dans une maison de retraite, des craintes
des soignants et des parents devant des
manifestations de vie sexuelle. Un vieil
homme a des relations avec une dame, tous
les deux un peu Alzheimer, « ils sont pris sur
le fait ! » dit-elle, comme s’il s’agissait
d’un crime ! La famille proteste. La vieille
dame, selon elle, ne peut être qu’une victime
de ce vieillard libidineux… Et combien
de parents ont en effet considéré que leur
fille handicapée était une enfant quel que
soit son âge ?

Comme antidote à cette vision infantilisante
et asexualisante du handicap, il faut se souvenir
de Frida Kahlo, peintre mexicaine, militante
féministe et politique, handicapée
physique, et de son extraordinaire vitalité
qui lui a permis de vivre une exubérante vie sentimentale, sexuelle et politique, audelà
de ses souffrances et de ses handicaps.
La libido est en effet force de vie. Et à ce
titre, elle est à accompagner, à civiliser, plutôt
qu’à réprimer. Il semble bien qu’en ce
domaine nous soyons bien timides, davantage
que les éducateurs des années 1980
qui osaient penser qu’il y avait quelque
chose à faire pour aider ceux dont ils s’occupaient
à accéder à un certain degré de
liberté. Et quand aujourd’hui « libido »
devient synonyme de « droit à », et quand
la pulsion devient consommation…

Alors, la sexualité, faut-il que l’institution
s’en mêle, qu’elle soit institution législative,
institution gérant un établissement d’accueil,
institution soignante… ? Puisque que l’institution
morale a largement sévi en la
matière et n’est pas prête de s’arrêter de
peser, comment faire sans continuer à
s’en-mêler ?

Ce dossier ignore volontairement les
grandes signatures militantes, celles des
célèbres personnes-usagers du social
comme celles de parents, de familles qui
se dépatouillent à leur façon de ce qui leur
est tombé sur la tête. Chacun saura trouver
ailleurs, partout, leurs textes, leurs positions
et analyses.

Nous ouvrons ce dossier par la parole de
Sandrine Ciron, qui rapporte comment
l’institution s’est mêlée de sa sexualité et
comment elle s’en est sauvée. Suit une brève
histoire de la mise à disposition de préservatifs
par François Chobeaux, qui propose
de prendre le statut de ces objets comme
analyseur institutionnel.

La façon d’en parler, ou de n’en pas parler,
est traitée : dans un foyer de placement
d’adolescentes (Monique Besse), dans un
lieu d’accueil de personnes souffrant de
démence sénile (Lorraine Ory), en revenant sur l’histoire et en observant un foyer
d’adultes handicapé-es (Jean-Luc Marchal).
Nous contribuons au débat sur l’assistance
sexuelle avec les points de vue de
André Dupras, qui pose la question de la
« normalité sexuelle » vue du Québec, et de
Pierre Brasseur et Pauline Detuncq, qui s’intéressent
à la construction politique de cette
question.

Il y a aussi les situations où une question de
sexualité devant être traitée par l’institution
en cache puis en dévoile une autre. Yannick
Benoist montre comment l’auteur d’actes
répréhensibles peut être dans un enchaînement,
où il était auparavant victime, et
comment cette institution-là, la Protection
judiciaire de la jeunesse, s’est dépatouillée
de devoir à la fois travailler sur l’acte et sur
le passé.

Enfin, pour clore le dossier, des repères chronologiques
réunis par Monique Besse pour
rappeler l’histoire récente du statut social
de la sexualité et de sa prise en compte institutionnelle.

Monique Besse
François Chobeaux

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06/10/2014


Notes :

[1Voir le dossier « Que faire avec les filles », dans VST
n° 106, 2e trimestre 2010.




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