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  • Jacques Ladsous

  • 28/04/2015
    Bémol

    JACQUES LADSOUS pour le VST n° 126 "Comment prendre soin ?"


    Quelqu’un a dit de moi, un jour, que j’étais un « passeur de joie ». Comment se fait-il que dans cette manifestation immense qui a mobilisé la majorité des Français, ce 11 janvier, et même au-delà des frontières, mon coeur n’arrive pas à vibrer dans le même sentiment d’unité, tel que nous l’avons vécu en 1945 dans les fêtes de la victoire ?

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    C’est que justement j’ai peur que le sentiment d’unité ne soit que factice car il constate pour le moment les effets d’un massacre qui révolte et qui soulève, sans analyser les causes. Car si ces causes étaient vraiment analysées, croyez-vous qu’on eût permis à certaines personnalités politiques, d’ici ou d’ailleurs, de participer à cette protestation qui pourrait être une protestation contre eux-mêmes ?

    On a parlé de la même unité à la Libération. J’y étais acteur, avec mon brassard FTP de la Montagne Noire qui faisait de moi un valeureux vainqueur. J’étais au maquis pour défendre ces fameuses valeurs qu’on nomme « liberté, égalité, fraternité », que le régime de Vichy allié de l’occupant foulait au pied tous les jours. Et tout à coup, que vois-je au milieu de cette euphorique unité, je vois des femmes molestées, rasées, déshonorées parce qu’elles avaient eu des faiblesses envers cet occupant. D’un seul coup, mon sentiment d’unité a disparu. Je n’avais rien de commun avec ceux-là qui molestaient, voulant faire justice eux mêmes sans se rendre compte qu’ils étaient animés d’une haine vengeresse qui allait à l’inverse des valeurs qu’ils avaient défendues. J’ai quitté le cortège pour ne plus être en face de cette contradiction douloureuse. Depuis ce temps, il m’a semblé souvent que dans le cri « que justice soit faite », poussé par de nombreux plaignants, se profilait un autre slogan : « que vengeance soit accomplie  ».

    Quelques années après, en Algérie, où se déroulaient les événements que vous savez, dans la communauté d’enfants que j’animais, j’avais l’habitude de projeter un film par semaine suivi d’une discussion critique sur le film (ce qu’on nomme « cinéclub  »). Cette semaine-là, j’avais projeté La Marseillaise de Renoir. Dans l’atmosphère de recueillement qui précède toujours les débats, alors que je venais de poser la question : « Alors ? », qui contenait mon interrogation sur la manière dont ils avaient ressenti le film, j’ai vu se lever un grand maigre de 14 ans, aux cheveux roux, à la figure tachée de son (il s’appelait Paul). Il se tourne vers moi : « Ce film montre bien que la France était le pays de la liberté » et cet imparfait me frappe de plein fouet entachant tout à coup mon exaltation patriotique d’un coup de massue, me faisant percevoir la distance entre l’émotion au souvenir de l’histoire et la réalité que nous vivions.

    J’ai revu cette image tout au long de cette journée qui, paraît-il, marquera l’histoire du monde. Car enfin, ce qui a conduit ces jeunes à être les outils d’un horrible massacre a bien une cause. La politique d’accueil et d’insertion de notre pays n’a pas su, n’a plus su reconnaître l’identité de certains d’entre ceux qui vivent sur notre sol. Quand on n’est pas reconnu, il faut bien chercher ailleurs une autre reconnaissance. Les paroles démagogiques d’un Sarkozy à Dakar, d’un Le Pen and Co en France ont créé des courants de rejet qui ont poussé certains à choisir d’autres voies. Oh ! Je sais que quelques-uns vont penser que je prends toujours la défense des canailles. Je ne défends pas leurs actes, que je réprouve comme nous tous, mais j’aurais aimé que, par pudeur, certains que je connais, personnages publics, ou plus communs, se soient abstenus de rejoindre la foule, justement révoltée.

    On verra bien ! Si cette soi-disant unité nationale – qui me paraît de façade (mais je souhaite me tromper) – produit un sursaut dans la pensée, et l’action, dans les mentalités de l’opinion dite « publique », alors je donnerai raison à ce triomphalisme d’occasion où nos valeurs sont revenues au premier plan. Mais si, ayant libéré leur conscience, nos concitoyens reviennent aux comportements de tous les autres jours, alors je ne regretterai pas de n’avoir pas été complètement à l’unisson de cette journée.

    La joie ! Oui. Dupont la joie, non.

    JACQUES LADSOUS

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