19/04/2016
où se cache le travail en institution ? - 31eme rencontre de Saint Alban


Ces rencontres auront lieu le Vendredi 17 et Samedi 18 juin 2016 et se dérouleront autour de 5 axes : Travailler et être travaillé - Individuel et collectif : le travail - Le travail au ras des pâquerettes - Le travail en territoire occupé. Des forums et des expositions accompagneront également ces rencontres. ( Téléchargez le programme )

Le travail aurait-il perdu toute valeur, tout sens, toute incidence ? Dans nos établissements-entreprises où tout se mesure, s’étalonne et s’évalue, la dimension de « travail thérapeutique », avec sa part d’indéfinissable, est évacuée ; tout l’espace de soin est rempli jusqu’à saturation par les protocoles, les procédures et les « bonnes » pratiques avec leur cortège de rigidités bureaucratiques. Confrontés à une logique comptable qui s’impose toujours plus comme seule pensée possible, finirons-nous par devenir étrangers à nos propres conceptions du travail de soin, avant d’entrer, vaincus, dans une servitude devenue inéluctable ? Est-ce qu’asservis par toutes ces normes nous finirons assignés à occuper un emploi sans avoir à travailler ? Non, résolument non ! C’est pourquoi il est urgent de nous poser cette question : qu’est-ce qu’être au travail ? En effet, nos institutions recèlent encore, et souvent bien plus qu’on ne le croit, des forces vivantes de créativité et de résistance face à ce système aliénant et à ces processus enfermants, réducteurs et mortifères. Dans les lieux de soin nous restons, bien plus que ceux qui nous administrent ne le voudraient, questionnés, travaillés par ce qui ne ploie pas devant la normalisation, par ce qui ne veut pas disparaitre, par ce qui résiste, insiste, ce qui ne s’épuise pas à se faire entendre envers et contre tout : le Sujet dans sa singularité. En effet le Sujet, comme Sujet de l’Inconscient, ne se mesure pas, excède tous les conformismes et échappe à toutes formes de pouvoir et de savoir qui voudraient le faire taire. C’est bien parce que la valeur et les effets du travail ne se réduiront jamais à leur évaluation comptable qu’il faut continuer à penser le travail comme un lieu d’étonnement et de résistance. C’est cette inventivité au travail qui peut nous permettre de ne pas rester sourd à ce qu’énonce avec tant d’insistance l’inconscient. Car ce sont justement nos limites qui rendent possible notre mise au travail et les effets thérapeutiques qui peuvent en résulter. C’est aussi la théorisation des limites de ce travail qui est aujourd’hui entendue comme l’aveu de notre impuissance et de notre incompétence par une administration qui préférerait substituer à l’inventivité subversive du travail le confort mal rémunéré d’un emploi. En cherchant où se cache le travail en institution nous retrouverons certainement une part de notre humanité.

Les institutions on ne fait pas qu’y travailler et c’est pour cela qu’elles ne sont pas, encore, devenues un espace concentrationnaire.
Les institutions on ne fait pas qu’y travailler et c’est pour cela qu’elles ne sont pas, encore, devenues des camps de rééducation.
Les institutions on ne fait pas qu’y travailler et c’est pour cela que nous ne sommes pas, encore, les gardiens zélés d’un nouvel ordre mental.
Ce que nous voulons justement montrer dans cet atelier c’est que l’institution on ne fait pas qu’y travailler, elle nous travaille tout autant qu’on y travaille.
Ce que nous voulons soutenir, c’est que le travail en institution n’a pas comme seul effet la modification et la transformation psychique des patients mais nous transforme
Parler pour ne rien dire, agir pour ne rien faire, compter pour ne rien entendre, écrire pour ne pas exister, gérer pour ne pas penser, techner pour ne pas douter, protocoliser pour ne pas accueillir, statistiser pour ne rien comprendre... et encore, et encore. Fuir pour gagner sa vie, sans être là, sans être présent à l’autre, sans voir le signe qu’il fait, sans attention à ce qui se joue. Absence. Le soin en psychiatrie se fait absence et d’acte en acte « l’économie de l’incurie » que nous imposent les gestionnaires délite le fond de notre travail et les liens qui le soutiennent. Il n’y a pas lieu de désespérer car un champ s’ouvre qui peut être l’occasion d’imaginer, de réinventer le travail, un vrai travail qui s’appuie sur le collectif, qui retisse les liens des personnes pour tisser les liens de la psyché, qui fait de l’initiative créatrice de l’un l’argument fondateur de l’autre.
François Tosquelles aimait à rappeler que la psychothérapie institutionnelle se travaille à ras des pâquerettes, Marie Depussey intitulait son ouvrage relatant son expérience à la Clinique de Laborde : « Dieu gît dans les détails », J. Oury utilisait fréquemment l’expression de jachère empruntée à M. Khan qu’il estimait essentielle à tout travail thérapeutique, comparant par ailleurs la psychothérapie institutionnelle à une « psychanalyse des champs » qu’il opposait à la « psychanalyse de ville ». Nous pourrions filer ainsi la métaphore champêtre. Et pour ce, convoquer la clinique qui nous invite à nous incliner modestement sur ce que nous enseignent patients et personnes accompagnées dans nos espaces de soins et d’accueil.
Et pour ce, oser revendiquer les libertés buissonnières d’où s’élaborent nos « savoirs faire discrets » dans l’invention de « praticables » et d’un quotidien partagé.
Car nous sommes chaque jour convoqué à porter notre attention sur d’infimes paroles, des gestes d’apparence anodine, pour soutenir la vie qui insiste au creux des paysages désolés de la folie ordinaire.
Car nous sommes chaque jour amenés à prendre soin à tout bout de champ de ce qui nous permet de cultiver notre jardin, parfois laborieusement, d’où s’accueille ceux qui battent la campagne afin de prendre langue avec eux.
Car nous avons à répondre de nos patiences, de nos méticuleux bricolages, de nos banalités, et à les donner à entendre pour n’être pas seulement soumis aux logiques qui nous empêchent de travailler.

Qu’est devenu notre travail depuis que les modes d’organisation et de contrôle de l’entreprise sont entrés dans nos institutions, les hôpitaux, les établissements médico-sociaux ?
Ces dispositifs de gestion et de management s’imposent et rejettent les façons de penser, de concevoir, de construire, d’inventer, de mettre en place, d’adapter nos pratiques. Les territoires dévolus aux soins sont occupés et évidés. Le travail de soin et le travail social sont littéralement transformés, désubjectivés et réduits à des protocoles, enfermés dans des logiques unicistes, technicistes et utilitaristes : logique de la production pour la production... Comme le disait déjà le camarade K. Marx : « C’est à la fois l’objectivité d’autrui (propriété étrangère) et la subjectivité étrangère (du capital) ». « Avec les caractères utiles particuliers des produits du travail disparaissent en même temps et le caractère utile des travaux qui y sont contenus, et les formes concrètes diverses qui distinguent une espèce de travail d’une autre espèce. »
Nous y sommes, et nous en restons comme sidérés, désespérés, impuissants et soumis.
Comment faire ; comment nous situer face à cette mainmise ; comment ne pas être entièrement pris dans cet « aliénatoire massif » ?

Jean OURY nous invitait à toujours traiter la « sous-jacence avant de traiter n’importe quoi ».
Il proposait une définition « provisoire » de la sousjacence.
C’est disait-il comme une sorte de collusion entre : la surdétermination de l’aliénation sociale, qui est énorme, nous sommes tous aliénés socialement et la surdétermination de l’inconscient à laquelle nous sommes tous soumis.
Et François Tosquelles d’ajouter que « l’aliénation, c’est peut-être là qu’il y a chez chacun le plus de résistance ». Alors comment nous soustraire, ne pas nous soumettre à cet « aliénatoire » et tenter de nous engager dans un travail de re-subjectivation qui ne provoque pas une autre forme d’assujettissement ? Pouvons-nous penser des zones de possibles dans la pratique de chacun et dans les mouvements du collectif.

Pouvons-nous (ré)inventer une praxis qui briserait la coque de ces représentations, de la logique unique de « l’économie restreinte » et de travailler ce qui fait échec en résistant, en restant et en ne nous laissant plus traités comme des produits ?
Cette « économie restreinte » traite le travail de psychothérapie, de rencontres, en l’enfermant dans la stéréotypie, la transparence et l’homogène, sans qu’il y ait place pour le reste et la fantaisie.
Ouvrons-nous à un « travail négatif » (François Tosquelles), un « travail vivant », non-mesurable de l’ordre du Spiel, du play (Donald Winnicott), du ludus, du jocus (Giorgio Agamben) c’est-à-dire du jeu. Le jeu, qui construit la rencontre et la relation à l’autre quel qu’il soit, sur un territoire désormais libéré !




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