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  • Jacques Ladsous

  • 14/09/2016
    Un conte à ne pas dormir assis -

    JACQUES LADSOUS pour le numéro {Vie Sociale et traitement n° 131} " Où sont passées les associations ?


    On évoque souvent aujourd’hui les défauts d’une action sociale, tellement bien encadrée par les textes réglementaires qu’elle ne sait plus répondre spontanément aux besoins de ceux qui lui font recours, et s’enlise dans une bureaucratie qui en fait une administration banale, alors qu’elle devrait être proche de l’attente de ceux qu’on appelle les « usagers » parce qu’ils devraient en avoir l’usage.

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    Et pourtant, pour quelques-uns comme moi, qui porte un regard sur la situation générale de notre Hexagone, on voit fourmiller un certain nombre d’innovations discrètes, et cependant efficaces, dont les médias parlent peu, ou rarement et rapidement, alors qu’il s’agit sans doute des expérimentations qui préparent l’avenir. Il est vrai qu’elles ne naissent pas forcément à l’intérieur du travail social, mais souvent hors de lui, écloses dans l’ignorance naïve de personnes qui devinent le besoin, et ne connaissent pas les obstacles réglementaires. C’est l’une de ces aventures que je voudrais vous conter ici.

    Il était une fois, quelque part, dans le Cotentin, du côté de Cherbourg, un gendarme qui s’interrogeait sur sa mission. À quoi sert donc d’arrêter des jeunes délinquants et de les conduire en prison pour les empêcher de poursuivre et de récidiver ? Une fois la peine terminée, on les retrouve dans l’espace ouvert de la rue, n’ayant pour la plupart d’entre eux rien modifié dans leur attitude sociale, ayant même souvent renforcé leur méfiance et leur contestation de l’ordre public. Ne faudrait-il pas créer des conditions qui leur permettent un certain retour sur eux-mêmes, un affrontement aux autres ayant une signification positive, une ou plusieurs propositions qui leur permettent de trouver dans la vie sociale une autre attitude que celle du refus et de la révolte ?

    Le gendarme avait un bateau (comme bien souvent tous les gens de la côte) et il eut idée – que d’autres avaient eue avant lui (mais il ne le savait pas) – que mettre ces jeunes sur son bateau pouvait constituer une démarche, où tout en se sentant libres, ils pourraient s’affronter aux imprévus de la mer et du temps, tout en faisant équipe avec d’autres pour naviguer dans les meilleures conditions. Des petites croisières leur permettraient de se confronter à d’autres éléments qu’une vie quotidienne, sans intérêt, à cause du chômage et de la routine des journées.

    Aussitôt dit, et pensé, aussitôt fait, mais un aussitôt qui nécessita un certain nombre de démarches pour vaincre les habitudes, la peur du risque, et les appréhensions tant des administrations que de l’opinion publique. Et vogue la galère ! L’aventure finit par pouvoir commencer, encadrée par des gens de bonne volonté que séduisit une telle formule – et tout se passa comme prévu : ces jeunes, affrontés à des réalités qu’ils ne soupçonnaient pas, apprirent à lutter collectivement, au milieu des inattendus proposés par la mer, ce qui suppose obéissance, coordination, satisfaction du résultat. Pour une fois (la première pour certains), ils se sentaient responsables des autres, dans cette maîtrise de la mer, parfaitement indifférente à leurs insultes et à leurs protestations, et même à leurs trouilles, poursuivant son rôle inlassable de mer, étendue parfois calme (même trop calme), parfois rugissante et agressive, acceptant d’être maîtrisée par l’homme à condition que son action soit coordonnée, posée, exempte de panique, de laisser-aller – ceux qui ont déjà navigué comprendront bien ce que tout cela veut dire. Devant ces premiers effets, d’autres marins, intéressés, collègues maritimes de Girard Bonnet, notre gendarme initiateur, mirent leurs bateaux à la disposition de ce travail : petites parties de pêche, petites navigations, etc. C’est ainsi que se constitua l’association « Les voiles écarlates », qui développa son action tout en vivant dans un lieu proche de Cherbourg, le château de Bigard, ancienne maison de maître où se retrouvaient les jeunes, avant et après leurs déplacements en mer, s’initiant aux opérations des marins, à terre, et vivant une expérience collective qui est une des meilleures préparations à l’insertion sociale. Existant d’abord dans une certaine discrétion (il est si facile de torpiller de telles expériences  : les bravaches de la répression « tolérance zéro » sont à l’affût de tout ce qui peut apparaître au public comme une atteinte à sa sécurité, et leur démagogie n’a d’égale que la naïveté complice avec laquelle le public se montre sensible à leur propos), cette expérience, devenue officiellement le Centre collectif et d’insertion du Bigard, a fait l’objet au mois de juin de « portes ouvertes ». Il s’agissait bien, ce jour-là, d’un « porter à connaissance », de faire connaître et reconnaître ce travail. J’ai eu le plaisir de participer à cette journée où se sont retrouvées des personnalités diverses : marins, gendarmes (eh oui), équipe éducative, jeunes… et tout venant s’y côtoyaient bien simplement, et sans protocole. On sentait, tout du long, une certaine quiétude, une certaine sérénité. J’ai eu l’immense plaisir de constater que la majorité de l’équipe éducative était composée de militants plus ou moins actifs du mouvement des CEMÉA, ayant fait leur formation au CFPES (Centre de formation aux professions éducatives et sociales) d’Aubervilliers, des gens engagés qui savent s’organiser pour être disponibles dans l’accompagnement (le vivre ensemble, le faire ensemble) de ces jeunes, sans sacrifier leur vie personnelle, mais sans se soumettre bêtement à une législation du travail qui doit trouver son application sous des formes diverses.

    Les acteurs de cette expérience ont souhaité ma présence à cette journée « pour lui donner un certain éclat » (c’est beaucoup d’honneur pour moi), mais je peux assurer que cet éclat, c’est moi qui en ai joui, trouvant dans cette aventure la confirmation de ce que j’ai toujours pensé : inventer, oser des formules en dehors des sentiers balisés, proposer des équipes qui permettent aux jeunes de se révéler à eux-mêmes. Certes, ne tombons pas dans l’angélisme : tous ne trouvent pas leur place, et certains abandonnent, mais ceux qui restent (et c’est la majorité) se sentent valorisés par la confiance qui leur est faite.

    Les organisateurs m’avaient demandé de prendre la parole. Je l’ai fait, soucieux de ne pas faire état d’un pédagogisme savant et de me faire comprendre de tous. Des jeunes du château étaient assis au premier rang. À la fin, ils sont venus me serrer la main, et me faire part de leurs réactions. « Tu as dit beaucoup de choses justes », a conclu l’un d’eux. Ce fut sans aucun doute pour moi le moment fort de cette journée, me confortant dans cette idée que tout est toujours possible, à condition de s’en donner les moyens.

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