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    JACQUES LADSOUS pour le numéro {Vie Sociale et traitement n° 131} " Où sont passées les associations ?

    On évoque souvent aujourd’hui les défauts d’une action sociale, tellement bien
    encadrée par les textes réglementaires qu’elle ne sait plus répondre spontanément
    aux besoins de ceux qui lui font recours, et s’enlise dans une bureaucratie qui en
    fait une administration banale, alors qu’elle devrait être proche de l’attente de ceux
    qu’on appelle les « usagers » parce qu’ils devraient en avoir l’usage.


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    Et pourtant, pour quelques-uns comme
    moi, qui porte un regard sur la situation
    générale de notre Hexagone, on voit fourmiller
    un certain nombre d’innovations discrètes,
    et cependant efficaces, dont les
    médias parlent peu, ou rarement et rapidement,
    alors qu’il s’agit sans doute des
    expérimentations qui préparent l’avenir. Il
    est vrai qu’elles ne naissent pas forcément
    à l’intérieur du travail social, mais souvent
    hors de lui, écloses dans l’ignorance naïve
    de personnes qui devinent le besoin, et ne
    connaissent pas les obstacles réglementaires.
    C’est l’une de ces aventures que je voudrais
    vous conter ici.

    Il était une fois, quelque part, dans le
    Cotentin, du côté de Cherbourg, un gendarme
    qui s’interrogeait sur sa mission.
    À quoi sert donc d’arrêter des jeunes délinquants
    et de les conduire en prison pour
    les empêcher de poursuivre et de récidiver ?
    Une fois la peine terminée, on les retrouve
    dans l’espace ouvert de la rue, n’ayant
    pour la plupart d’entre eux rien modifié
    dans leur attitude sociale, ayant même souvent
    renforcé leur méfiance et leur contestation
    de l’ordre public. Ne faudrait-il pas
    créer des conditions qui leur permettent
    un certain retour sur eux-mêmes, un affrontement
    aux autres ayant une signification
    positive, une ou plusieurs propositions qui leur permettent de trouver dans la vie
    sociale une autre attitude que celle du
    refus et de la révolte ?

    Le gendarme avait un bateau (comme bien
    souvent tous les gens de la côte) et il eut
    idée – que d’autres avaient eue avant lui
    (mais il ne le savait pas) – que mettre ces
    jeunes sur son bateau pouvait constituer
    une démarche, où tout en se sentant libres,
    ils pourraient s’affronter aux imprévus de
    la mer et du temps, tout en faisant équipe
    avec d’autres pour naviguer dans les
    meilleures conditions. Des petites croisières
    leur permettraient de se confronter à d’autres
    éléments qu’une vie quotidienne, sans
    intérêt, à cause du chômage et de la routine
    des journées.

    Aussitôt dit, et pensé, aussitôt fait, mais un
    aussitôt qui nécessita un certain nombre de
    démarches pour vaincre les habitudes, la
    peur du risque, et les appréhensions tant
    des administrations que de l’opinion publique.
    Et vogue la galère ! L’aventure finit par
    pouvoir commencer, encadrée par des gens
    de bonne volonté que séduisit une telle
    formule – et tout se passa comme prévu :
    ces jeunes, affrontés à des réalités qu’ils ne
    soupçonnaient pas, apprirent à lutter collectivement,
    au milieu des inattendus proposés
    par la mer, ce qui suppose obéissance,
    coordination, satisfaction du résultat. Pour une fois (la première pour certains), ils se
    sentaient responsables des autres, dans
    cette maîtrise de la mer, parfaitement indifférente
    à leurs insultes et à leurs protestations,
    et même à leurs trouilles, poursuivant son
    rôle inlassable de mer, étendue parfois
    calme (même trop calme), parfois rugissante
    et agressive, acceptant d’être maîtrisée par
    l’homme à condition que son action soit
    coordonnée, posée, exempte de panique,
    de laisser-aller – ceux qui ont déjà navigué
    comprendront bien ce que tout cela veut
    dire. Devant ces premiers effets, d’autres
    marins, intéressés, collègues maritimes de
    Girard Bonnet, notre gendarme initiateur,
    mirent leurs bateaux à la disposition de ce
    travail : petites parties de pêche, petites
    navigations, etc. C’est ainsi que se constitua
    l’association « Les voiles écarlates », qui
    développa son action tout en vivant dans
    un lieu proche de Cherbourg, le château
    de Bigard, ancienne maison de maître où
    se retrouvaient les jeunes, avant et après
    leurs déplacements en mer, s’initiant aux
    opérations des marins, à terre, et vivant
    une expérience collective qui est une des
    meilleures préparations à l’insertion sociale.
    Existant d’abord dans une certaine discrétion
    (il est si facile de torpiller de telles expériences
     : les bravaches de la répression
    « tolérance zéro » sont à l’affût de tout ce
    qui peut apparaître au public comme une
    atteinte à sa sécurité, et leur démagogie
    n’a d’égale que la naïveté complice avec
    laquelle le public se montre sensible à leur
    propos), cette expérience, devenue officiellement
    le Centre collectif et d’insertion du
    Bigard, a fait l’objet au mois de juin de
    « portes ouvertes ». Il s’agissait bien, ce
    jour-là, d’un « porter à connaissance », de
    faire connaître et reconnaître ce travail. J’ai
    eu le plaisir de participer à cette journée où
    se sont retrouvées des personnalités diverses :
    marins, gendarmes (eh oui), équipe éducative,
    jeunes… et tout venant s’y côtoyaient
    bien simplement, et sans protocole. On
    sentait, tout du long, une certaine quiétude,
    une certaine sérénité. J’ai eu l’immense
    plaisir de constater que la majorité de
    l’équipe éducative était composée de militants
    plus ou moins actifs du mouvement
    des CEMÉA, ayant fait leur formation au
    CFPES (Centre de formation aux professions
    éducatives et sociales) d’Aubervilliers, des
    gens engagés qui savent s’organiser pour
    être disponibles dans l’accompagnement
    (le vivre ensemble, le faire ensemble) de
    ces jeunes, sans sacrifier leur vie personnelle,
    mais sans se soumettre bêtement à une
    législation du travail qui doit trouver son
    application sous des formes diverses.

    Les acteurs de cette expérience ont souhaité
    ma présence à cette journée « pour lui
    donner un certain éclat » (c’est beaucoup
    d’honneur pour moi), mais je peux assurer
    que cet éclat, c’est moi qui en ai joui,
    trouvant dans cette aventure la confirmation
    de ce que j’ai toujours pensé : inventer,
    oser des formules en dehors des sentiers
    balisés, proposer des équipes qui permettent
    aux jeunes de se révéler à eux-mêmes.
    Certes, ne tombons pas dans l’angélisme :
    tous ne trouvent pas leur place, et certains
    abandonnent, mais ceux qui restent (et
    c’est la majorité) se sentent valorisés par la
    confiance qui leur est faite.

    Les organisateurs m’avaient demandé de
    prendre la parole. Je l’ai fait, soucieux de ne
    pas faire état d’un pédagogisme savant et
    de me faire comprendre de tous. Des jeunes
    du château étaient assis au premier rang. À
    la fin, ils sont venus me serrer la main, et
    me faire part de leurs réactions. « Tu as dit
    beaucoup de choses justes », a conclu l’un
    d’eux. Ce fut sans aucun doute pour moi le
    moment fort de cette journée, me confortant
    dans cette idée que tout est toujours possible,
    à condition de s’en donner les moyens.

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    14/09/2016




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