Plat commun à l’auberge espagnole - Les cahiers de l’Animation n° 99 - Alimentation, culture et pédagogie -
Michel Fougères

Faut-il faire tout un plat de l’organisation du repas ?
À l’évidence, les questions d’alimentation nous préoccupent et
pèsent sur les choix d’organisation des repas en collectivité.
En témoigne la prise en compte des régimes particuliers qui, aujourd’hui plus qu’hier, questionne
l’option du plat commun. Le rapport individu-groupe est au coeur des arbitrages et des décisions
que nous prenons pour organiser le repas.


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S’il est un sujet pour lequel les écrits sont pléthoriques,
les analyses nombreuses et les positionnements
solidement étayés, c’est bien celui de l’alimentation
en centres de vacances. De l’équilibre
des repas aux conditions de leur confection, sans
oublier l’organisation matérielle de leur ingestion,
rythme et installation des lieux dédiés, nous disposons
aux Ceméa d’un corpus de textes inscrits dans
l’histoire du mouvement et l’évolution de la société.
Au fil des années, au-delà des équilibres alimentaires
et des rations nécessaires, les questions
d’économie et de productions locales, les régimes
spéciaux liés aux cultes, aux allergies, aux choix et
goûts personnels, aux marottes des uns ou des
autres, aux modes en cours et aux marchés opportunistes
ont modifié considérablement notre
approche de la question. Si nous prîmes en compte
les bienfaits d’une alimentation saine et éthique,
le végétarisme, le végétalisme voire le véganisme se sont aussi immiscés dans nos collectivités parfois avec
l’illusion qu’eux seuls portaient la résistance aux grandes
entreprises de restauration collective. Des glissements
de valeurs se sont solidement installés rendant quasiment
incompréhensible ce qui fondait il y a quelques
décennies le sens d’un repas pris en commun, partagé
ensemble au sens littéral du terme : faire plusieurs parts.
Par ailleurs, dans un très ancien numéro de la revue Vers
l’Education nouvelle (n° 365), n’écrivions-nous pas sous
la plume de Bernard Veck : « N’oublions pas que la
bouche qui sert à ingurgiter, sert aussi à parler : le repas
est un moment privilégié de l’oralité. Se nourrir, quand
c’est bon, est un facteur de plaisir, d’euphorie, portant à
l’expression. »

LE PLAT COMMUN N’EST PLUS UNE ÉVIDENCE

Au-delà de s’alimenter en partageant des plats, il s’agissait
aussi de partager des pensées et des émotions.
Et cela se faisait autour d’un gratin de patates confectionné par le cuisinier, arrivant brûlant sur
table, puis réparti selon les appétits des
convives. Les enfants pouvaient se servir
eux-mêmes ou être accompagnés dans
ce geste par un « plus grand » ou un animateur
selon les âges et les perspectives
d’autonomie imaginées par la collectivité
d’adultes dans l’organisation du séjour.
Le repas se posait comme une activité
évidente et incontournable de la vie quotidienne,
de la vie simplement.
Nous avons donc la nécessité de réfléchir à
ce qu’il y a de commun entre cet archaïsme
éducatif selon certains et les plateaux que
l’on juxtapose, garnis d’assiettes différentes
mais calibrées afin de proposer, au moment
du passage au self, une offre juste et égalitaire
qui satisfasse chacun.
Si ces derniers ont l’avantage de pouvoir
répondre à la demande de chaque individu
et à son désir spécifique (religion, santé,
philosophie) le self a quasiment renvoyé au
magasin des accessoires cette vertu particulière
du repas : le vivre ensemble autour
d’un même repas. Dans notre dialectique
éducative, individu-groupe, le plateau vire
donc en tête, semblant mieux répondre aux
accélérations individualistes de notre
société.
Pure nostalgie diront certains, syndrome
mortifère du « c’était mieux avant » professeront
d’autres, déni de réalité, enfin, pour
les plus pragmatiques.
Pas si sûr !
De renoncement en renoncement nous avons fini par
trouver ordinaire que chacun mange ce qu’il veut dans
un choix toujours plus large. D’aucuns l’ont même théorisé
usant d’arguments honnêtes mais faisant fi d’un
paradigme essentiel celui du commentaire gustatif partagé,
des goûts nuancés des uns et des autres, de
la découverte de nouveaux plats liés à des cultures,
des us et coutumes, en un mot de l’altérité et de ses
vertus. L’altérité comme une nuance de l’autre et non
comme l’affirmation d’une différence irréductible entre
un « j’aime » conquérant et un « je n’aime pas » de
répulsion. L’apprentissage du goût et des saveurs
étranges repoussé à plus tard… Mais, pour quand ?

DES SITUATIONS QUI INTERROGENT
LE RAPPORT INDIVIDU-COLLECTIF

Aujourd’hui, au titre du respect des personnes,
des choix et des goûts de chacun, une forme de valorisation
de l’individu semble s’imposer comme une évidence
éducative. À défaut de la contester sur le fond
il semble même difficile de la questionner.
Mais nous nous devons d’insister. Si dans le rapport
individu-groupe la question du repas semble réglée au profit exclusif du premier, d’autres sur cette conviction
du respect légitime des individus n’hésitent pas à organiser
des fonctionnements globaux qui s’appliquent à
tous sans discussion ni distinction.
Un exemple politico-religieux : des communes furent
tentées, pour « simplifier » les conditions de travail de
leurs agents, de fournir à l’ensemble de leurs écoles de
la viande halal. Il s’agissait, nous expliquaient-ils béats
de candeur, d’éviter les tables stigmatisantes autour
desquelles seraient regroupés les petits musulmans.
Un autre exemple politico-sociétal : quelques lieux d’accueil
collectif qui ça et là émergent en modèle alternatif
et de résistance nous préviennent à l’avance qu’ici on
fait son pain soi-même, que la lessive chimique n’est
pas d’usage, que le respect des animaux nous interdira
d’en manger, que tous les fruits et légumes ont poussé
dans une terre biologiquement irréprochable. Se réinstallent
alors des rituels qui curieusement semblent ne
gêner plus grand monde, comme manger ensemble à
un horaire donné des plats communs préparés par un
collectif. Ici, plus vraiment de choix possible, cela est
pensé en amont pour vous, pour votre bien-être et le
bien de l’humanité. Rien que ça !
Sans être un fervent militant de l’extrême centre,
il me semble bien que la juste attitude peut se
situer dans un entre-deux et dans des compromis
acceptables. Ces deux exemples en effet ne peuvent
être des solutions ou alors pour le seul bienfait
d’employés municipaux ou la satisfaction
d’un petit nombre d’adeptes.

CONVIVE ET CONVIVIALITÉ

Et si, être résistant et alternatif aujourd’hui, c’était
redonner des vertus à la notion de convive et de
convivialité, deux mots à la racine latine commune
convivere (vivre ensemble) et ré-apprivoiser
des rituels : dresser la table, passer à table, débarrasser
la table, s’entraider autour du pichet d’eau,
du pain que l’on tranche, des viandes que l’on
découpe dans son assiette, des légumes aux couleurs
chatoyantes. Explorer et expérimenter des
tentatives gustatives variées et étranges doit redevenir
un objectif éducatif pas si anodin. Et pourquoi
pas aussi s’autoriser encore le plateau de
fromages et la corbeille de fruits, petits moments
d’échanges et de négociation qui n’auraient pas
cédé la place à la portion de camembert emballée
dans son aluminium et la pomme si brillante présentée
sur sa soucoupe immaculée. La symphonie
gustative retrouvée, bien loin de la purge alimentaire
où tous les goûts se ressemblent, où les
viandes baignent dans une sauce à base de
poudre lyophilisée et où les légumes semblent
tout droit sortis du film Soleil Vert.
Notre vigilance doit rester entière quand à la qualité
des produits et au respect économique dû aux
producteurs. Mais convainquons-nous qu’il est
opportun dans ce monde individualiste de réinvestir
cet espace-temps comme un lieu
d’échange, un itinéraire vers l’autre et non
comme un repli sur soi-même.

Bon appétit !

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10/07/2017




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