Texte de référence

Les Ceméa et l’éducation relative à l’environnement

« Notre action est menée en contact étroit avec la réalité. Le milieu de vie joue un rôle capital dans le développement de l’individu. » Gisèle de Failly, co-fondatrice des Ceméa rappelle ici l’ancrage historique et l’actualité de cette conception de la place de l’homme, citoyen, dans ses relations avec la planète. Dès les années 90, les Ceméa, mouvement d’éducation nouvelle, se sont réinterrogés, après le sommet de Rio, sur les grandes questions qui traversent l’éducation à l’environnement et les valeurs fortes qui doivent fonder toute action éducative. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Au premier rang de ces valeurs, l’humanisme. L’homme est une des composantes du milieu, "habitant" de la planète. Il doit alors envisager quelle est sa place dans cet ensemble et quelle conception d’un vivre ensemble global il défend. Sa volonté, souvent compulsive, de maîtriser les éléments naturels ne doit pas compromettre les possibilités des générations futures de répondre à leurs besoins et à leurs aspirations.
Il faut réaffirmer, comme l’éducation nouvelle s’y attache, la nécessaire prise en compte des potentialités des individus, de leur capacité et de leur volonté d’évoluer. Une éducation relative à l’environnement (ERE) qui nierait cet humanisme ne saurait être une véritable éducation.

La responsabilité

Il arrive parfois que des enfants lors de séances d’animation sur les déchets aient l’impression d’avoir « fait de la morale. » L’ERE ne défend pas une approche moralisante, cantonnant les actions à de « bonnes » pratiques. Elle possède du sens, elle traite de la vie quotidienne, elle peut la modifier. À tel point que l’adulte y met conviction, persuasion, message.
Mais elle peut être abordée aussi de manière manichéenne ou réductrice et là réside la faiblesse. Sur le thème des déchets, il est certes très utile d’affirmer que plusieurs poubelles et du recyclage sont nécessaires et en même temps moins utiles qu’une diminution des emballages lors de la fabrication du produit. Mais ne vaudrait-il pas mieux démontrer pour convaincre avec efficacité ? La même réflexion pourrait être menée notamment sur la thématique des modes de transport avec la question du réchauffement climatique.

La citoyenneté

L’ERE est un levier d’éducation à la citoyenneté. Dans une période où le rapport au politique et la politique sont en crise, il ne faut pas négliger tout ce qui peut réhabiliter auprès de chacun les notions d’appartenance, le principe de communauté. Or l’ERE, de par ses objets et sa démarche, tend à recréer une proximité entre le citoyen, considéré comme sujet et les choix qui régissent sa vie quotidienne. Elle doit lui rendre sa capacité d’agir, de réfléchir, d’infléchir les choix sociaux et économiques en direction de l’environnement.

La laïcité

Les Ceméa sont convaincus que le concept de laïcité est fondamental dans le contexte actuel de l’ERE et que sa clarification peut aider à définir une déontologie qui fait parfois défaut. La laïcité n’a jamais signifié une pseudo-neutralité aseptisée, cela est encore tout à fait vrai aujourd’hui.
Éduquer à l’environnement, c’est s’engager dans un combat notamment pour une certaine conception de l’homme et de la société. C’est aussi oser se risquer sur des terrains controversés, des sujets brûlants.
Ce qui est résolument laïque, c’est le choix que fait l’éducateur, de garder le cap sur le triptyque, découvrir, comprendre et exercer l’esprit critique.
L’ERE doit mettre en évidence les choix possibles et leurs conséquences. Elle se doit aussi d’inclure dans ses objectifs et ses contenus la manière dont peuvent s’exercer ces choix. Nous devons donc être vigilants pour ne pas transformer les enfants en simple main-d’œuvre de campagne « ville propre » ou « rivière propre » et dénoncer ces pratiques plutôt démagogiques.

l’ERE et le développement durable ou la question de l’éducation au développement

Les questions du tiers-monde et des rapports Nord/Sud sont telles que l’ERE ne pourra pas les esquiver. Les enjeux de l’environnement, phénomènes écologiques et économiques obligent, sont planétaires. Il nous faut faire en permanence les liens entre les actions concrètes sur le terrain, aussi minimes soient elles, et leurs conséquences en interrogeant les questions actuelles de consommation, de santé, de qualité des produits, de cultures intensives, de brevetabilité du vivant, de nourriture transgénique et d’information ou de désinformation des consommateurs.
Habitants de la planète bleue, du « vaisseau terre », ces images ont ancré dans nos esprits des notions d’interdépendance que les débats sur le réchauffement climatique, la problématique de l’eau, les plantes transgéniques ou la destruction de la forêt amazonienne illustrent, même s’ils ont été trop souvent mal présentés. Ceci vient croiser le développement des actions d’aide humanitaire qui semblent avoir été réhabilitées ces dernières années auprès du public. Notre propos n’est pas de juger ces opérations, qui de toute façon auront toujours l’immense mérite de répondre concrètement à des urgences et aux manifestations les plus criantes des injustices. Il serait plutôt de tenter de les inscrire, quand elles s’adressent à des enfants et des jeunes, dans un véritable projet éducatif. Sans quoi il n’y aurait qu’effet d’annonce et manipulation.
Un risque, déjà dénoncé lors du sommet de Rio et réaffirmé lors du Sommet de Kyoto se pose aujourd’hui. Les occidentaux « s’achètent » encore une bonne conscience grâce au financement d’opérations d’aide humanitaire et font payer au tiers-monde, par ailleurs, leurs soucis écologiques au prix fort. L’ERE ne peut faire l’impasse sur cette question centrale, car jamais impacts sur la biosphère et économie politique n’ont été autant liés. Il est grand temps de renforcer la mise en œuvre de la notion de développement durable. Elle a été remise en exergue avec les Conférences internationales et le film d’Al Gore sur le réchauffement climatique. L’éducation relative à l’environnement se doit aujourd’hui de renforcer les liens entre la prise en compte, le respect des individus, la démocratie citoyenne et le respect et la défense de l’environnement.

L’ERE est aussi de la culture scientifique

L’ERE ne peut esquiver aujourd’hui son rapport à la science, aux sciences. Elle doit contribuer à développer la culture scientifique en privilégiant le doute et l’esprit critique. Cela signifie que l’on fait le choix d’un développement conçu comme une démarche qui place l’homme dans son environnement comme un des éléments constitutifs de celui-ci et non pas comme un produit parfait, maîtrisable et « clonable » à souhait. Une démarche qui s’appuie sur les incontestables acquis scientifiques qui améliorent globalement la condition de l’homme, en lui permettant de mieux apprécier et d’interagir de manière réfléchie avec les facteurs de son environnement, sans complaisance avec les dérives du scientisme et intégrant le principe de précaution.
Cela signifie aussi le choix d’une approche scientifique, où les faits constatés et mesurés seront privilégiés aux a priori idéologiques, et où l’analyse et la compréhension des écosystèmes seront effectivement une éducation de et à la complexité. Dans un rapport étroit aux questions d’éthique, la mise en œuvre des savoirs, l’apprentissage d’autres savoirs, au travers d’une démarche active expérimentale, sont les caractéristiques d’une éducation à l’environnement, composante originale d’une culture scientifique critique.
Il en est de même pour la formulation d’hypothèses sans cesse renouvelées, fécondées par l’interrogation et le doute, au regard de l’expérimentation.

L’enfant n’est pas seulement un adulte en devenir

Cette idée forte de l’éducation nouvelle sur la valeur de l’enfance revêt une grande importance en matière d’ERE. Nous nous adressons aujourd’hui autant, si ce n’est plus, à des enfants qu’à des futurs citoyens.
Il convient donc de mettre en œuvre des situations pédagogiques adaptées, par exemple des activités de découverte qui intègrent aussi le ludique, le sensible et qui laissent de la place à sa créativité. Après tout, un arbre c’est aussi un élément à grimper. Une rivière est aussi un espace de jeux avec des barrages et des petits bateaux.
II ne faut pas brûler les étapes de la découverte et de la compréhension avant de vouloir s’attacher à la protection et être aussi très prudents sur les discours catastrophistes, culpabilisants et démoralisants que l’on peut tenir.
Considérer les enfants comme « des éponges capables de tout absorber » ou les transformer en « croisés de l’environnement » est tout aussi inacceptable au plan des principes éducatifs qu’inutile en terme d’efficacité.
L’action ponctuelle et « exceptionnelle » n’est qu’artifice et sert plus le paraître des adultes que l’action éducative et la formation des jeunes citoyens. Car ni le conditionnement, ni l’idéalisation ne sont des solutions durables. Pas de discours de moralité, pas de situations artificielles.

Approches sensibles et connaissances sont compatibles

Nos visées d’ERE n’excluent pas d’envisager un animal, un écosystème, une ville sous l’angle esthétique ou émotionnel. La notion de paysage superpose ces différents aspects. Et l’on sait bien que chacun n’entre pas dans une lecture de paysage de la même façon. La seule vraie question est de savoir ce que l’on vise. L’approche sensible, ludique, est à la fois une dimension éducative à part entière et un moyen. Selon nos objectifs, ce sera une étape dans la démarche et une dimension qui peut rester présente. Cette approche pourra être complétée par la dynamique de la découverte et de l’étude qui nécessairement devra intégrer la dimension scientifique. Refuser le sensible ou le ludique serait priver l’ERE de réels moyens pédagogiques, l’amputer de son volet culturel et l’enfermer dans une austérité et un dessèchement rébarbatifs. Mais, réduire l’ERE à ces démarches ludiques ou sensibles revient à l’inverse à transformer celle-ci en une sorte de « religiosité », sentir et rencontrer la Nature pour l’aimer et la protéger.

L’agir dans l’éducation relative à l’environnement

L’ERE, dit-on à juste titre, ne peut se réduire aux connaissances. Il faut aussi qu’il y ait de l’action. C’est en particulier ce qui fonde l’utilisation privilégiée de la pédagogie de projet dans l’ERE notamment à l’école, mais pas seulement. Nous pensons effectivement que les questions de l’ERE ne doivent pas être quasi-exclusivement pensées en référence à l’école mais dans une conception globale des temps de vie, au cours des loisirs et en particulier au sein des loisirs collectifs. Ce qui importe, c’est qu’elle ne se réduise pas à un empilement de savoirs, mais qu’elle favorise des situations où les enfants seront actifs, acteurs, où les activités auront du sens et seront ancrées dans la réalité, le quotidien. Cette conception de l’activité n’a donc rien à voir avec la recherche systématique d’actions visibles, voire spectaculaires, téléguidées par les adultes. On a tendance à confondre parfois activisme, agitation et réelle activité fondée sur un intérêt, basée sur un projet qui engage les personnes dans leur globalité.

L’ERE dans la globalité des temps de vie

Cette activité doit pouvoir s’inscrire dans le quotidien des enfants et des jeunes au travers de tous les temps de vie. Ainsi en séjour de vacances et accueils de loisirs, l’ERE ne peut pas se limiter à la pratique d’activités mais doit aussi traverser les temps de la vie quotidienne, durant les moments des repas, l’organisation des espaces de vie, des lieux de couchage. Elle doit nourrir les conceptions d’organisation des collectifs d’enfants au regard des problèmes de bruit, de gestion et de maîtrise des énergies. Elle représente l’un des éléments refondateurs des finalités éducatives des séjours de vacances, accueils de loisirs et de jeunes.

Éducation relative à l’environnement des villes et des champs

L’urbanisation massive de notre société crée en fait une double nécessité. D’abord faire redécouvrir les milieux « ruraux » pour résister à l’artificialisation totale des espaces de loisirs et remédier à notre perte de culture et de racines.
Une part importante de notre histoire humaine, de nos relations à l’environnement, se trouve encore inscrite dans ce milieu dont l’évolution actuelle est aussi un enjeu de société. Il y a là un angle d’approche intéressant pour intégrer le milieu rural (contenant les espaces « naturels ») dans des perspectives globales d’ERE. Une approche qui, dans ses objectifs, dépasse la protection et l’amour de la nature et évite de creuser un fossé avec l’ERE en milieu urbain. Plus de 80 % d’entre nous vivent en ville. C’est une réalité que l’ERE doit continuer d’intégrer positivement. La ville n’est pas un mal dont souffrirait notre civilisation, même si elle est parfois difficile à vivre, voire invivable. L’ERE, dans son approche globale, doit apprendre à vivre la ville.
L’ERE en milieu urbain c’est, certes, parler des déchets, de la pollution de l’air et du bruit, mais c’est aussi découvrir un site, une histoire, des paysages, un patrimoine, une culture voire des cultures, des lieux de rencontre... C’est encore découvrir et analyser les diverses fonctions de la ville et leur évolution, traquer les multiples réseaux qui passent sous nos pieds et au-dessus de nos têtes, se réapproprier physiquement des espaces de vie, des jeux, de déplacement et aussi investir des créations de « coins de nature » (jardins), de décors urbains, de sentiers urbains...
Les enjeux ne sont plus de tenter de réconcilier les défenseurs de l’ERE des champs avec ceux de l’ERE des villes. Ces approches sont aujourd’hui dépassées même si elles persistent encore ici ou là. L’ERE dans sa contribution à la formation de l’esprit critique du citoyen doit lui permettre d’avoir un approche globale de l’environnement prenant en compte ses différents composants avec leurs spécificités propres.

Un élargissement de l’ERE

Une politique plus cohérente et plus concertée de l’ERE, composante à part entière de l’éducation, est à construire. L’ERE est un devoir de la société et donc aussi un droit pour tous, qu’il s’agit de reconnaître et dont il faut organiser la mise en œuvre sans la rigidifier. Il faut relier l’évolution et l’extension du champ des préoccupations de l’ERE à notre propre évolution sociale. IL est nécessaire non seulement de réfléchir sur les relations entre l’Homme et la Nature mais aussi sur les relations des hommes entre eux. Cet élargissement fondamental de l’ERE est aussi une manière de dépasser la réduction par trop fréquente de l’ERE à l’écologie. L’écologie est avant tout une science et doit le rester, c’est l’écologie scientifique. Son impact médiatique actuel ne doit pas nous faire oublier qu’elle est née il y a plus d’un siècle. Son apport à l’ERE est considérable : approche globale, systémique, interrelations, complexité de l’écosystème. À tel point que certains confondent parfois les deux, au risque de priver l’ERE d’autres apports (sciences humaines, économiques...), eux aussi pertinents et utiles à ses objets, et au risque de dénaturer le caractère scientifique de l’écologie.
De même, ceux qui ont choisi des engagements associatifs de protection de l’environnement et parfois leur prolongement par une action politique au nom de l’écologie, ne peuvent ni ne doivent confondre l’action qu’ils mènent, fondée sur leurs choix, avec une ERE qui privilégiera l’examen de ces choix pour former l’esprit critique. Les Ceméa, dans leurs pratiques éducatives sur le terrain des formations, de l’animation et de la recherche, mettent en action cette approche et cette conception de l’ERE. Ils agissent comme acteur engagé en participant aux réseaux d’éducation à l’environnement en France et sur le plan international notamment au travers de Planet’ErE. Ils militent pour une ERE qui soit un véritable levier pour des transformations sociales, plaçant l’homme comme acteur, responsable, et informé des enjeux et des conséquences des choix gouvernementaux en matière d’environnement. Ils inscrivent leurs actions dans la perspective d’un développement soutenable au service des peuples, dans leur dignité en référence à des valeurs de respect, de solidarité et d’humanisme. •

JEAN-LOUIS COLOMBIES ET VINCENT CHAVAROCHE, CONTRIBUTION COLLECTIVE DES MILITANTS DU GROUPE ERE DES CEMÉA


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