Continuer obstinément - Cahiers de l’animation N° 90 "Lectures en liberté"
Laurent Michel

Trois mois après les attentats de janvier, notamment contre
la rédaction de Charlie Hebdo, la sidération, l’horreur,
le sursaut font place peu à peu à un travail de questionnement.
Éducateurs, il nous faut mettre en mots les événements. Les dire pour tenter de les comprendre,
pour réfléchir, s’interroger. Dans le même moment, il nous faut aussi tenir bon, s’appuyer sur
quelques certitudes, les vérifier. Et continuer.

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Le 7 janvier 2015, les victimes des attentats avaient un
visage. Ces journalistes ou dessinateurs nous étaient familiers
ou connus ou proches de nos proches. En tous cas, si
nous ne les fréquentions pas, il y avait toujours quelqu’un
pour nous expliquer qui ils étaient, ce qu’ils faisaient. Ils
exerçaient dans un journal qui pousse la liberté d’expression
au plus loin, sous la forme de la caricature. Ils pratiquaient
la liberté au risque de l’humour, dans des contrées
où sans talent le risque est grand de tomber à plat, sombrer
dans la diffamation, le scabreux, le gratuit. Le dessin
de presse est un exercice d’équilibriste, qui se joue en
quelques traits, l’espace de quelques instants. C’est une
fulgurance. La sanction est immédiate. On adhère – du
sourire intérieur aux éclats de rire à gorge déployée – ou on
glisse dessus et on tourne la page. Si le dessin nous retient,
on le regarde à nouveau, pour le plaisir mais aussi pour en
prendre la pleine mesure, apprécier cette capacité à dire
des choses que l’on ne savait exprimer, extérioriser. En forçant
le trait, la caricature nous ouvre les yeux sur nos travers
ordinaires et nous laisse bien heureux que personne ne
puisse venir voir ce que masque notre rire dans nos têtes. Ceux qui sont morts poussaient cet art dans les
contrées les plus risquées celles où l’humour, le frivole,
la désinvolture se frottent à la bêtise et au conformisme
mais aussi aux puissants et aux idéologues,
celles où la satire est politique. Les traits d’un dessin se
font dénonciation publique. La contestation se drape
dans l’humour. Dans un pays de liberté, ils ne risquaient
que le rire ou le mépris, ou bien encore la réciproque,
une autre expression, tout aussi mordante
mais pacifique. Ils ne risquaient que cela. En théorie.

ÉDUCATION, ÉMANCIPATION
C’est trop souvent une circonstance exceptionnelle, la
mort, qui nous fait prendre conscience de ce que l’on a
de plus précieux. Qui, dans les circonstances de janvier,
nous fait mesurer ce qu’il nous faut d’arrachement à
notre condition pour renoncer à la violence et diriger
cette pulsion vers la colère, l’expression, la création,
pour finir par trouver normal et évident la liberté des
opinions, des expressions, pour accepter la démocratie
comme espace de confrontation des rapports de force
politiques. L’éducation, acte éminemment politique,
joue à plein dans ce processus d’émancipation intime
et personnelle.
Notre pédagogie aux Ceméa, est une pédagogie de la
liberté. Parce qu’elle fait le pari du milieu, de l’environnement,
de l’institution comme lieu tiers pour le dialogue
éducatif, l’Éducation nouvelle décale le processus
éducatif du seul dialogue maître-élève et permet à l’apprenant
de tracer son chemin. Le maître, le formateur,
l’animateur… celui en responsabilité de la situation
éducative, s’appuie sur le milieu. Il le lit, le travaille,
l’enrichit, l’aménage, le met à disposition des publics accueillis. Tout particulièrement par l’activité, il crée
les conditions qui leur permettent de le fréquenter,
de s’en emparer et de l’enrichir à leur tour.
En s’appuyant sur le milieu, l’Éducation nouvelle
permet à chacun d’inventer son chemin d’éducation
vers l’émancipation, ou, plus réalistement, dans le
concret de nos vies, de prendre conscience des faisceaux
de contraintes qui pèsent sur nous. Plus personnel
qu’individuel, ce processus est à l’oeuvre dans
des situations collectives de formation, tel le stage en
ce qui nous concerne aux Ceméa. Le groupe, le collectif,
y participe du processus éducatif. Il pèse sur la personne
tout comme la personne contribue à créer
le groupe. Dans ces moments de socialisation intense,
le livre comme support de la lecture joue un rôle
important. Il est le temps du dialogue de soi à soi par
le truchement d’un alter discours porté par le texte,
l’image, la pensée d’un auteur. L’échange se joue au
coeur de l’intime à l’abri des obligations sociales.

LA LECTURE, UN SÉSAME
Savoir lire est bien plus qu’un savoir scolaire. C’est
l’un des grands pas vers l’autonomie. C’est un sésame
pour un vaste monde de connaissances, de création...
d’enchantements, de pensée. Savoir lire c’est pouvoir
choisir ses lectures. Tracer son chemin au-delà des
lectures prescrites, en toute liberté dans les librairies,
les kiosques à journaux, les bibliothèques et sur les
écrans. C’est prendre conscience petit à petit du lien
indéfectible qui unit lecteurs et auteurs. Pas de lecture
sans écrivains ; pas de liberté d’expression sans lecteurs.
Le 14 janvier 2015, ce sont 7 millions de lecteurs
qui se sont pressés pour se procurer Charlie Hebdo.

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