Objets inanimés…
Alain Gheno

Je me souviens encore du brouhaha provoqué par l’introduction du terme d’animateur dans les
colonies de vacances, devenant par là même des centres de vacances et de loisirs. Le Brevet d’Aptitude
aux Fonctions d’Animation (Bafa) remplaçait le diplôme de moniteur de colonies de vacances. Nous
étions en 1973. Trois ans auparavant avait été créé le Brevet d’Aptitude à l’Animation Socio-Educative
(Base), qui ne fit pas tant de vagues, me semble-t-il.

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Passer de la fonction de moniteur à celle d’animateur posait d’un coup la question de la fonction.
Le débat fut vif, avec, sous-jacent, un refus de « donner une âme, de donner de la vie » et autres
définitions toutes académiques. Les mots forts que j’entendais autour de moi disaient véhémentement
le refus de considérer les sujets qu’étaient les enfants, les jeunes mais aussi les encadrants comme des
objets auxquels il faudrait insuffler on ne savait quelle vie, ou quelle âme !

Le débat ne me sembla pas soulever tant de vacarme dans le milieu professionnel, lequel, bien que peu
défini, existait déjà. Les « permanents » (on ne sait trop de quoi d’ailleurs) trouvaient un terme auquel
se raccrocher. Le concept viendrait plus tard, nourri notamment par la mise en oeuvre du Defa
(Diplôme d’État aux Fonctions d’Animation). Il faut bien évidemment rapprocher tout cela du
bouillonnement de l’époque, à la fois culturel et politique – nous sommes tout proche encore de 1968.
Mais on peut également le rapprocher d’un débat qui me semble conserver toute son acuité, même
occulté comme il l’est aujourd’hui ; c’est celui de la mise en oeuvre du projet politique de l’Éducation
populaire.

Et d’un coup nous revoilà à peu près quarante années plus tard au coeur du même débat, posé certes
d’une tout autre manière. L’Animation, puisque le terme est devenu générique (même s’il recouvre
tout et parfois n’importe quoi, avec autant de précision que celui de « projet ») est directement, génériquement
issue de l’Éducation populaire et des valeurs qui l’ont fondée. Dans un raccourci certes
discutable, on peut dire que l’on est parti d’une ambition puissante de mettre en oeuvre des pratiques
dans lesquelles des sujets parlent, se parlent entre eux, s’organisent, apprennent le vivre ensemble,
la liberté et la pratique collective de celle-ci. En plus clair, un projet d’émancipation, de respect
d’autrui. Peut-on dire que la boucle semble se boucler, dans une sorte de « fonctionnalisation », par
la vision, et je n’ose penser à un projet politique, de sujets qui animent des objets ?

Peut-on dire, dans ce débat, en le poussant à l’extrême, que la marchandisation pourrait pousser
ces mêmes « sujets » à consommer des objets ? ou que ces sujets « pensants » donneraient de l’énergie
à ces objets captifs pour leur apprendre à « mieux » consommer, voire se consommer eux-mêmes ?
Pris dans cette spirale, le débat se perd. On peut pourtant le résumer à quelque chose de bien plus
simple, quoique… Soit l’animation est le moyen d’acter, d’agir, les valeurs profondes de l’Éducation
populaire, soit elle est ou sera autre chose. Le débat est donc réellement politique. Au sens profond
du terme politique. Justement très éloigné des concepts gargarismes que sont l’instrumentalisation,
la fonctionnalisation, la rentabilité et autre gestion. Soit elle est effectivement l’affinement jusqu’à
l’absurde de ce triste constat de « sujets qui animent des objets ». C’est alors tout autre chose.

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? »
Lamartine

Alain Gheno

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